Parler vrai dans l’Église catholique

Paul Géradin
Église.

Honest to God [1]. Dans les années 1960, un évêque anglican intitulait ainsi un essai de franc-parler concernant l’offre chrétienne de Dieu dans le dernier tiers d’un siècle placé sous le signe de la modernité ; quant à l’Église catholique, elle semblait entamer un aggiornamento à l’« écoute du monde de ce temps ». Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts, y compris celle du Tibre à Rome.

Les scories de bruit et de fureur du XXe siècle ont déferlé sur le XXIe ; l’heure est au postmoderne et au retour du religieux, avec la compétition entre visions de Dieu et organisations religieuses, mais aussi leur impuissance à insuffler une inspiration éthique à la mesure des besoins du monde. Quant à l’Église catholique, cinquante ans après les réformes inachevées du concile Vatican II, à la suite des pontificats de Jean-Paul II et de Benoît XVI sous le signe de la restauration, dans des rangs plus zélateurs, mais aussi plus clairsemés, l’heure est à l’expectative sous la houlette pacifiante du « pape François ».

Lui-même a tenu à s’appeler ainsi, sans doute à la fois en rupture avec une numérotation aux connotations impériales et en référence emblématique à François d’Assise, cette figure lumineuse de l’histoire de l’Église. Attentif aux problèmes de société et aux gens, et renonçant à l’attitude dans laquelle le magistère se pose comme « la » référence, il imprime incontestablement un style et adopte un langage qui tranchent sur la pratique et l’expression des pontificats « ordinaires ». Avec intelligence et fermeté, il défait des nœuds qui obscurcissent la gestion de l’appareil ecclésiastique et cherche à amender le centralisme romain. Renouvèlement de la pratique pastorale, réforme institutionnelle… Aller à la rencontre des gens, réformer le fonctionnement. Oui, mais au nom de quelle vision doctrinale ? Le pape François se plait à citer la phrase suivante : « Loin que le Christ me soit inintelligible s’il est Dieu, c’est Dieu qui m’est étrange s’il n’est le Christ. »

Cette citation est empruntée à Joseph Malègue. Comme on le lira plus loin dans un article de ce dossier, ce romancier avait réagi avec un grand talent littéraire, mais de façon défensive, à ce qu’on a appelé la « crise moderniste ». Celle-ci éclata au début du XXe siècle, trente ans après l’adoption du dogme de l’infaillibilité pontificale lors du concile œcuménique Vatican. En lien avec les études bibliques, elle ouvrait une brèche dans le monde catholique pour sortir de l’obscurantisme. Les questions et les conclusions amenaient à mettre en cause la connexion fondements historiques de la vision de Jésus ont été largement refoulées ou laissées aux exégètes, mais souvent mises entre parenthèses dans le discours et la pratique du catholicisme officiel et dans la catéchèse. Pourtant, la prise en compte des acquis scientifiques dans l’interprétation des textes bibliques, y compris les évangiles, est incontournable quand il s’agit de parler vrai dans l’Église catholique.

Esquissons d’emblée le noyau initial et l’implication de cette problématique à partir d’un écrit d’Alfred Loisy. Ce prêtre, théologien et historien « moderniste » n’osa pas le publier à l’époque, entre 1902 et 1908, mais confirma et approfondit son contenu dans ses remarquables œuvres ultérieures. L’enjeu doctrinal portait sur la relation entre les Églises, les dogmes, les cultes chrétiens, surtout la croyance, le culte catholiques et le message de Jésus. « L’Église catholique à plus forte raison que toutes les autres, parce qu’elle s’est plus écartée que les autres de la simplicité évangélique dans sa constitution, son enseignement, ses pratiques, ne peut s’arroger l’autorité du Christ ni se prévaloir d’une institution qu’il ne lui a pas donnée [2]. » La teneur explosive de cette affirmation tenait à l’enjeu institutionnel : « Ce qui n’avait pas forme d’autorité, ce qui n’était qu’un périlleux service est devenu la plus haute puissance qui ait jamais pu être rêvée par un être humain, une puissance telle que le poids, à y regarder de plus près, n’en semble pas moins écrasant pour celui qui en est revêtu que pour ceux qui y sont soumis. Et ce pouvoir en fait un dogme, le dernier des dogmes qui se soit formé dans l’Église [3]. » Et Loisy était attentif à l’enjeu pastoral. L’ignorance des masses tend à diminuer, et « la religion chrétienne est affaire de conscience. Il serait temps de savoir au juste ce qu’est la foi et quel est son rôle, comme aussi sont les droits et les devoirs de la raison [4]. »

Loisy a été condamné au silence, puis mis au ban de l’Église, au moment même où il a été élu au Collège de France comme professeur d’histoire des religions. Refoulé, le parler vrai s’est néanmoins cherché dans le monde catholique au cours du XXe siècle, y compris chez des prêtres — donc des hommes… — dans une structure cléricale et patriarcale où le clergé était à la fois au premier rang pour prendre la parole et en position risquée en cas de dissidence. La Revue nouvelle est née au cœur de cette histoire. Quel que soit son profil actuel, une équipe tente ici — une fois n’est pas coutume — d’en assumer explicitement l’héritage. Quelles sont les conditions d’un parler vrai dans le catholicisme aujourd’hui ?

Dans ce dossier, nous n’avons ni la capacité ni la prétention de dire cette vérité ou de nous ériger en donneurs de leçons. Nous scrutons une diversité de moments et de figures du XXe siècle, en les situant par rapport aux enjeux qui viennent d’être esquissés. Autour de ces étapes, nous lançons des pistes de réflexion au sujet de ce qui semble significatif aujourd’hui.

L’ensemble s’ouvre sur le premier tiers du XXe siècle, avec une contribution qui opère un retour réflexif sur la crise moderniste : ses enjeux, son impact sur la littérature, la correspondance avec des courants d’idée en philosophie. José Fontaine montre comment elle a libéré la recherche tout en créant, à propos du message délivré, un malaise dont il esquisse les conséquences pour la compréhension que l’Église peut avoir d’elle-même.

Suivent des aperçus sur des figures belges représentatives d’un « parler vrai ». Bien d’autres auraient pu être retenues, dont les œuvres sont même peut être plus marquantes. Mais l’objectif est de montrer que la « langue d’eau bénite » n’a pas toujours et partout marqué la communication du clergé. Cependant, les deux aperçus sont de nature très différente.

Dans le premier, Michel Molitor propose une introduction historique à un texte de Jacques Leclercq de 1940, inédit et élaboré dans le contexte de la guerre. La Revue nouvelle s’est réclamée de cet intellectuel polyvalent, non conformiste et au grand rayonnement. Dans ce texte, il met en avant l’autonomie nécessaire de l’Église par rapport à toute forme de pouvoir et l’utilisation critique des contraintes comme facteurs de changement. On remarquera un trait dont on peut penser qu’il préfigure l’inachèvement de Vatican II : l’ouverture à des réformes institutionnelles dans l’« esprit de l’évangile », mais sans réflexion sur les enjeux doctrinaux qui avaient été mis en avant au début du siècle.

Le second aperçu porte sur Joseph Comblin, un « théologien de la libération » engagé en milieu populaire en Amérique latine de 1964 à 2011, qui donc a été témoin du concile Vatican II et de la restauration qui a suivi. L’article s’appuie sur des conférences recueillies dans un livre récent, en se concentrant sur les facteurs et les conséquences d’un diagnostic qui est posé : la fin du christianisme en tant que religion. Comblin opère une distinction entre religion et évangile. Paul Géradin décrypte sa démarche à la fois remarquablement synthétique et en prise sur le terrain, donc tâtonnante, d’autant plus qu’on se réfère ici à la transcription d’exposés oraux. Cet apport est un puissant stimulant pour une réflexion sur les conditions d’un parler vrai, en relation avec des figures intellectuelles marquantes du XXe siècle.

Les divers enjeux sous-jacents au dossier sont enfin synthétisés dans une perspective sociologique. Albert Bastenier n’apporte pas de réponse toute faite à la question de savoir si l’Église est réformable, mais il en analyse les tenants et aboutissants, des régimes de vérité monothéistes et au christianisme des origines jusqu’au marasme de la curie romaine et aux orientations du pape François. Ce dans le contexte d’une nouvelle société, cosmopolite, sous le signe du pluralisme des convictions et d’une évolution religieuse dont l’issue reste incertaine. L’article indique aussi des balises pour un agenda de la réforme. Être pape tout en refusant de l’être selon les conventions établies, c’est une inspiration initiale, pas encore un réel changement. Réactualiser l’appel de Vatican II à la collégialité des évêques, c’est une voie pour rétablir les espaces de liberté dont l’Église catholique a besoin, mais tout dépend de la créativité dont les communautés locales sont capables de faire preuve dans des contextes où les religions sont omniprésentes, dans le pluralisme, mais aussi une compétition régressive par rapport aux acquis des Lumières.

À ce sujet, le point de départ de ce dossier dans la crise moderniste ne doit pas faire illusion. L’heure n’est pas à la désécularisation. Dans un contexte où les religions « font retour », la contribution d’un catholicisme réformé ne devrait pas se limiter à un dialogue interreligieux pour la paix, mais à comprendre et faire comprendre que les religions sont des expressions symboliques relatives, dont aucune n’a le monopole de la vérité.

Par ailleurs, le dossier est traversé par une ligne de force incontestable eu égard aux acquis de l’exégèse moderne : si le catholicisme est une religion, relative à une culture déterminée, Jésus n’a nullement fondé une religion. Il a constitué une instance critique à l’intérieur de la sienne, été une présence libératrice et exigeante, et transmis un message de sagesse attentif à des dimensions de la vie et des catégories de personnes ignorées ou exclues par le sens commun. Tel est le sens de la distinction entre religion et évangile. Celui-ci est susceptible d’informer aussi bien l’athéisme que les religions, à commencer celles qui s’en réclament. Au premier chef un catholicisme qui cherche à se réformer. Cela implique d’abord de renoncer à un accaparement qui accommode l’évangile aux besoins de légitimation et de fonctionnement de l’institution religieuse. Ensuite, de se garder des ritournelles gentilles, mais insignifiantes. Il s’agit de creuser le chemin de l’essentiel : les paroles et les actes qui, dans des sociétés à la fois globalisées et multiculturelles, s’adressent à la conscience responsable de chacun pour assumer lucidement la relativité de l’univers symbolique dans lequel il cherche sens, s’ouvrir aux acquis de la modernité sans pour autant abdiquer face aux pseudo-nécessités qui s’en réclament.

Tel quel, ce dossier manifeste ainsi comment une pluralité de trajectoires peut se forger à partir d’un fonds commun. Cette créativité peut-elle stimuler le lecteur d’aujourd’hui ?

[1A. T. Robinson, Dieu sans Dieu, trad. de l’anglais, Nouvelles éditions latines, 1964.

[2A. Loisy, La crise de la foi dans le temps présent, Texte inédit 1902 à 1907, publié par François La-planche, Brepols, 2010.

[3A. Loisy, op. cit., p. 235.

[4A. Loisy, op. cit., p. 428.