Parc Maximilien : le choix des larmes. Être solidaires, mais sans larmes de Bachar

Pierre Coopman • le 14 septembre 2015
Réfugiés.

La solidarité a trouvé un parc, un lieu bien circonscrit. La charité sait où se loger. Il serait mal venu de la critiquer et La Revue nouvelle veut s’en féliciter. Cette solidarité revigorante a pourtant eu du mal à dénommer clairement ceux qu’elle aide à juste titre. Les médias (pas tous, mais la plupart) censés nous informer ont entretenu cette confusion, avant de se raviser. Il y a quelques semaines à peine, « migrants » était le qualificatif d’usage dans ces médias, puisqu’ils venaient dans notre direction. Maintenant, les reporters n’ont plus qu’à dévaler trois boulevards de Bruxelles et à engager trois fixeurs/interprètes arabophones pour faire de superbes sujets au parc Maximilien. La terminologie doit donc progresser, devenir un peu plus exacte : réfugiés ou candidats réfugiés sont les mots qui conviennent à des humains dont nos citoyens peuvent directement soulager la souffrance.

Ensuite, au fil du récit médiatique, la sémantique connait encore un léger remodelage, ces campeurs du parc, finalement, l’on est bien obligé de constater leur origine exacte. Devant l’évidence, timidement et en retard, les médias finissent par leur donner une nationalité : Ils sont parfois Afghans, ils ont parfois d’autres origines, mais ils sont majoritairement — gare au scoop ! — Irakiens et Syriens ! Et, Eurêka !, quel est le point commun de l’Irak et de la Syrie ? Ce que fuient les campeurs du Maximilien, c’est bien l’hydre de notre temps : Daesh ! Le monstre, bien sûr, mérite d’être qualifié comme tel.

Devant l’évidence, inclinez-vous, qui oserait critiquer le syllogisme (Daesh est en Irak et en Syrie > les fuyards sont Irakiens et Syriens > Ils fuient donc Daesh) ? Le bon sens nous dicte que le réfugié irakien ou syrien est la victime de l’État islamique. Et pour toute compréhension un peu plus approfondie, un large spectre d’idéologues — de la gauche de la gauche, à l’extrême droite, en passant par le centre — propose une autre lapalissade, à savoir que Daesh est le fruit pourri des interventions occidentales au Moyen-Orient. Ce niveau d’évidence convenant à la majorité, basta l’analyse ! Les portes ouvertes sont enfoncées. L’on entend déjà certains militants qui nous reprochent : « Mais non Messieurs les Russes n’interviennent pas en Syrie, ne compliquez pas, l’heure n’est pas aux complications. Passons à l’action ! Tous au parc ! »

Nous devrions presque ajouter : « Tous au parc, avec des larmes de crocodile ». Mais ce serait là un procès d’intention. Le parc Maximilien ne fait pas pleurer qui on croit : tandis que de belles âmes se trompent dans leur diagnostic des raisons de cette crise de l’exil, Bachar Al-Assad et ceux qui le soutiennent ouvertement ont toutes les raisons de pleurer des larmes de joie.

Sondage aléatoire au parc Maximilien

Barzan Hassan, un journaliste correspondant pour une télévision kurde (NRT-TV) a réalisé des interviews au parc Maximilien à Bruxelles. Il a confié à La Revue nouvelle que s’il a croisé peu de Kurdes (quelques-uns de Mossoul et de Kirkouk, en Irak), il a essentiellement rencontré des Arabes, originaires de Tikrit, de Bagdad (en Irak), d’Ildlib, d’Alep, d’Ar-Raqqah et de Homs (en Syrie). La démographie du camp change quotidiennement, confie un autre volontaire belge du parc Maximilien. Mais là aussi, « voyons, peu importe », nous disent les grands simplificateurs. On les imagine déjà : « C’est tellement clair, tout autorise à commenter que la majorité des villes et régions d’origine des réfugiés irakiens ou syriens sont sous l’emprise ou la menace de groupes jihadistes sunnites, si ce n’est directement de Daesh. Et les exceptions comme les réfugiés venus de Bagdad n’en sont pas vraiment, puisque Daesh étend son ombre menaçante à quelques centaines de kilomètres de la capitale irakienne. »

Redevenons sérieux... Dans le reportage au parc Maximilien que les blogs de La Revue nouvelle ont publié le vendredi 11 septembre 2015, le journaliste Albin Wantier relate le témoignage de Haidar, venu d’Irak : « Ma femme et mes enfants vivent actuellement avec mes parents. La situation sur place est très difficile. Nous subissons chaque jour les intimidations et les humiliations. Dans ce régime de la terreur, impossible de retrouver un travail sans devoir collaborer avec ceux qui nous humilient. » Albin Wantier rajoute en note à propos de Haidar : « qu’il évite soigneusement de citer nommément ceux qui l’humilient ». Toutes les personnes qui connaissent l’Irak et la Syrie ne seront pas surprises par les scrupules de cet Irakien. Elles savent que cette terreur et ces humiliations ne datent pas exclusivement de l’époque récente et de l’émergence de Daesh. Des hommes comme Haidar (probablement chiite, comme son nom l’indique) ont sans doute eu des ennuis avec Daesh, certes, mais peut-être également avec d’autres émanations du pouvoir en Irak... Les niveaux de corruption, de gabegie et de pratiques mafieuses que le gouvernement de Nouri Al-Maliki a fait subir à la population irakienne de 2006 à 2014 sont connus. D’expérience, l’on peut affirmer que, depuis plus de trente ans, la plupart des Syriens ou des Irakiens en exil attendent des années avant d’exprimer leurs véritables opinions politiques en public (de surcroit par le biais de journalistes ou de médias). Ils s’assurent naturellement que toute leur famille soit d’abord en sécurité. Et, généralement, quand la parole se libère, au terme d’un long sursis, ce sont les régimes officiels qui en prennent pour leur grade.

« Daesh ex machina », dis-moi ton nom

Sur son compte Facebook, le militant des droits de l’homme Yahia Hakoum commentait récemment : « Je suis réfugié depuis la fin 2011, mais selon les analyses de la crise de réfugiés, apparemment, j’ai quitté la Syrie à cause de Daesh, qui est né en mai 2013 […]. » Dans un article paru sur son blog fin août 2015, Benjamin Peltier rappelle que l’État islamique, aussi barbare soit-il, n’a pas la possibilité de provoquer une émigration massive, simplement « parce qu’il occupe des positions qui sont situées dans la partie désertique de la Syrie, et donc fatalement fort peu peuplées. Ce qui fait qu’en valeur absolue, les chiffres de départs des régions tenues par Daesh ne sont pas très importants. » Ce raisonnement est également valable pour l’Irak, où Daesh occupe majoritairement des régions désertiques ou semi-désertiques.

Pour la Syrie, les causes principales des départs ne font pas de doute : ce sont les bombes d’Assad. Staffan de Mistura, envoyé spécial de l’ONU en Syrie, l’a encore répété lors d’une interview récente au journal Le Soir (8 septembre) : « La plupart des tués sont le fait des bombardements aériens, donc du régime ».

Concernant l’Irak, même la confirmation de l’hypothèse que ce serait effectivement Daesh qui pousse la population hors des frontières ne déchargerait en rien les régimes officiels de leurs responsabilités. En l’occurrence, la politique de l’État syrien durant la décennie 2000 a eu une influence prépondérante sur la situation actuelle en Irak, puisque Damas a offert un sanctuaire, durant toutes ces années, aux jihadistes irakiens fondateurs de Daesh... Là où il serait exagéré d’écrire que Daesh est une création pure et dure du régime de Damas, il est néanmoins raisonnable d’affirmer que l’État islamique incarne sa prophétie autoréalisatrice, le monstre que le pouvoir de Damas espérait voir grandir pour assurer sa propre survie et qu’il a bien entendu laissé grandir.

Et malgré tout, les semi-vérités prises comme des assertions absolues et définitives continuent à faire florès. Tout s’explique par Daesh... Osons le très mauvais jeu de mots : « Deus ex-machina » est devenu le Daesh de la machine. The Nation, le principal journal de gauche nord-américain, dans un éditorial du 9 septembre 2015, assène que « la montée de l’État islamique a été déclenchée par les conséquences de l’intervention US en Irak et en Afghanistan […] » Ce n’est qu’une moitié de l’explication. Comme si la répression lancée par Assad en 2011 contre son propre peuple n’avait joué aucun rôle. Dès lors, il faudrait d’urgence que The Nation fasse parvenir un courriel au président Assad lui expliquant qu’il s’est fatigué pour rien, puisque s’il avait négocié une transition démocratique au début du printemps syrien, son pays aurait quand même sombré dans la guerre civile, parce que l’Empire avait de toute façon décidé d’avance qu’il en serait ainsi... « À quoi bon réprimer, mon cher Bachar ? Ca ne vaut même pas la peine. Ils vous auront. Vous êtes foutu ».

C’est en tenant ce genre de raisonnement par l’absurde que l’on peut démontrer que ceux qui conçoivent un monde fabriqué de bout en bout aux États-Unis ont une vision en réalité bien plus mortifère de l’humanité que ceux qui ne rechignent pas à également accuser les potentats locaux du déluge et de l’exode qu’ils ont provoqué et qu’ils auraient peu ou prou pu éviter en étant tout simplement des démocrates.

Alors, quitte à voir mourir le monde par l’unique faute des États-Unis et de Daesh, autant le voir mourir chaleureusement, en aidant, des gens, des migrants, des réfugiés, euh... des Syriens, des Irakiens ! Ils souffrent dans un parc, et il faut y aller, sans larmes de crocodile ni de Bachar.

Pour conclure sur un ton dénué de sarcasme, nous affirmons qu’il faut se garder de rendre exclusivement humanitaire une crise qui est avant tout politique. L’accueil des réfugiés est fondamental, mais l’information correcte quant à la complexité des causes de leur départ l’est tout autant. Une opinion publique à la conscience aiguisée devrait être le premier socle des combats politiques qui exigent que les dirigeants prennent leurs responsabilités et fassent cesser les guerres en mettant hors d’état de nuire tous les oppresseurs, pas seulement la moitié d’entre eux.