Paniques démographiques à l’Est

Bernard De Backer • le 30 décembre 2017

Au printemps 2017, un long voyage en train de Bruxelles à la ville grecque de Vólos – en passant par Vienne, Debrecen, Sibiu, Bucarest, Roussé, Sofia et Thessalonique – m’a fait traverser pour la première fois la Bulgarie. L’avantage des voyages ferroviaires, surtout dans cette partie de l’Europe où le réseau est proche de l’apoplexie, c’est la lenteur. Mais également le partage des compartiments de seconde classe avec des populations locales qui ne peuvent se payer une voiture ou un billet d’avion. Loin des centres urbains rénovés pour les city-trip, des aéroports aseptisés et des avions survolant le continent en ignorant les campagnes et les bourgades en déshérence, le train nous fait côtoyer d’autres réalités.

Aux États-Unis, l’expression flyover states désigne ces États centraux que les élites de la côte Est et de la côte Ouest ne font que survoler en allant d’une rive à l’autre. Ce sont eux qui, avec la Rust Belt (« la ceinture de la rouille »), ont permis la victoire de Trump. La géographie électorale du Brexit ou du vote Front National en France se ressemblent sur ce point. On retrouve le même phénomène en Europe de l’Est [1], mais beaucoup plus massif, tel le vote pour le PiS en Pologne aux élections de 2015. Comme le disait Jacques Rupnik, « Il y a des courants populistes ailleurs [sur le continent européen], mais, en Europe centrale, ils sont au pouvoir. » [2] Le travelling ferroviaire, assorti de rencontres et de lectures, aide à comprendre.

Avant de pénétrer en Bulgarie, j’avais retrouvé la Roumanie en moins mauvais état que lors d’un premier voyage en 1990 – quelques mois après la chute de Ceausescu –, même si les trains roumains semblent encore les plus indolents d’Europe. Sibiu, la très belle ville de Transylvanie, a profité de son statut de « Capitale européenne de la culture » en 2007 pour se rénover, afficher ses racines germaniques (son ancien nom est Hermannstadt) et devenir une destination de city-trip, aéroport international à la clé. Son maire d’origine saxonne [3], Klaus Iohannis, est président de la Roumanie depuis 2014. Quant à Bucarest, elle est toujours aussi chaotique, mais créative et rebelle. On y croise même des cyclistes bobos.

Après avoir quitté la capitale roumaine, mon convoi brinquebalant parcourt le sud de la Munténie, une vaste plaine qui s’étend entre Bucarest et le Danube, ce dernier formant la frontière avec la Bulgarie. De l’autre côté du fleuve majestueux, traversé à vitesse de mulet dans un compartiment aux vitres éclatées, les premiers pas dans la ville danubienne de Roussé offrent une autre image. La gare lépreuse semble ne pas avoir bougé depuis la chute du communisme, les trottoirs sont déchaussés, les commerces rares et de nombreux avis mortuaires sont affichés dans les rues. Certes, il s’agit là d’une coutume locale, mais sa prolifération dans ce décor urbain déglingué donne une impression sinistre, que la traversée du pays confirmera. Le soir, le centre-ville historique, en bien meilleur état, est envahi par des centaines d’étudiants cravatés et d’étudiantes glamoureuses. Ils fêtent tapageusement leur « Prom », la promotion de leur année d’étude. Mais vont-ils rester au pays ?

Sept samouraïs à Sofia

La Bulgarie est en effet le pays qui connaît le taux d’émigration le plus élevé de toute l’Union européenne. Sa population diminue et vieillit chaque année, ce qui constitue une « bombe démographique inversée » aux effets délétères. Selon les données d’Eurostat, plus de 10 % des Bulgares ont quitté leur pays depuis l’ouverture des frontières et les projections envisagent une diminution de 27 % de la population à l’horizon 2050 [4]. Ce sont surtout les jeunes et les diplômés qui tentent leur chance à l’Ouest, vidant le pays de ses forces vives. Les campagnes que je traverse le lendemain me rappellent celles de l’Ukraine des années 2000 : maisons de briques crues en piteux état, toits défaits, chemins de terre, champs immenses qui semblent être passés du kolkhoze aux mains de quelques grands propriétaires [5]. Le train aux vitres obscurcies par les tags s’arrête, faute de rails en état ; nous devons continuer en bus et faire halte dans diverses bourgades pour embarquer des passagers. Dans l’un de ces villages, où ne s’arrête sans doute jamais un seul touriste, des ados me regardent fixement – un peu comme dans certains coins reculés, en présence d’un premier « étranger ».

À la gare de Gorna, je prends l’Express de Sofia en provenance de Varna. Ce train n’est guère plus rapide et j’ai le temps de contempler le paysage, très bucolique mais humainement désolé. Des souvenirs plus récents d’Ukraine me reviennent : même ce pays, pourtant non membre de l’UE [6], semble avoir connu une modernisation plus intense depuis 1991, jusque dans les petits villages de Galicie ; nouvelles maisons, boutiques – et piétonniers dans les villes. Rien de tout cela, à première vue, sur ce trajet bulgare.

Méfiez-vous de la première impression : c’est la bonne. La capitale Sofia ne démentira en effet pas cette perception, en dehors du métro immaculé, financé par l’UE, et d’un hypercentre avec l’inévitable Hilton, situé derrière l’immense « Palais national de la culture » voulu par Todor Jivkov (président bulgare de 1971 à 1989). Comme je loge près de la gare, je décide de traverser la ville à pied pour gagner le centre. En dehors de ce dernier, l’état de la capitale est proche de celui de Roussé : grisaille triste, immeubles délabrés, kiosques à la soviétique et trottoirs défaits. Mais soudain, sur un boulevard central, une Ferrari surgit en trombe, violant les règles de la circulation sans qu’un policier ne bronche. Les oligarques peuvent parader en paix : une bonne partie du vivier démocratique a émigré, lui aussi.

Une blague très populaire circule dans la capitale, rapportée par le politologue bulgare Ivan Krastev, travaillant à Vienne tout en gardant un pied à Sofia : « Trois Bulgares habillés en costume traditionnel japonais marchent dans les rues de Sofia, sabre à la ceinture. "Qui êtes-vous et que voulez-vous ?" leur demande une petite foule très perplexe. "Nous sommes les sept samouraïs et nous voulons faire de ce pays un endroit où vivre mieux" répondent-ils. "Mais alors pourquoi n’êtes-vous que trois ?" leur demande-t-on encore. "Parce que nous sommes les seuls à être restés ; les autres sont tous à l’étranger". » [7]

Migrations à multiples effets

Si la Bulgarie connaît une hémorragie démographique sans précédent en Europe orientale, le phénomène touche de nombreux pays de l’Est à des degrés divers, y compris l’ancienne RDA dont une partie non négligeable de la population a migré vers l’Ouest. Les conséquences en cascade sont connues : concurrence sur l’emploi et les salaires à l’Ouest (le « syndrome » du plombier polonais), déficit de jeunes et de diplômés dans les pays de l’Est, intensification de l’exode dans les zones rurales des mêmes pays, regroupement dans les villes de l’Ouest et pressions sur les logements. Les impacts sont évidemment aussi politiques des deux côtés, avec la montée du rejet de ces migrations dans les pays d’accueil (une des causes principales du Brexit) et un affaiblissement de la vitalité politique dans les pays d’origine, ce qui ne fait que renforcer le cercle vicieux de l’hémorragie.

Comme en témoigne Krastev : « Si l’on veut comprendre pourquoi les Bulgares ont eu pour fâcheuse habitude de choisir de mauvais gouvernants ces dernières années, il nous faut considérer la responsabilité de l’émigration de masse. Le citoyen qui vient de quitter son pays ne se soucie guère des réformes qui y sont menées. […] Les manifestations de masse antigouvernementales qui se déroulèrent en Bulgarie illustrèrent de façon frappante ce paradoxe de l’ouverture des frontières du pays. Les manifestants qui défilèrent alors dans la rue criaient "nous ne voulons pas émigrer" mais en réalité, nombre d’entre eux le firent, car il est plus facile de s’installer en Allemagne que de faire fonctionner la Bulgarie comme l’Allemagne [8]. Une blague populaire bulgare [encore une] nous apprend qu’il n’existe que deux manières efficaces de répondre à la stagnation politique et économique du pays : la première est le terminal 1 de l’aéroport international de Sofia, la seconde son terminal 2. » [9]

Certes, le phénomène varie d’un pays à l’autre : la Tchéquie, la Slovaquie ou la Slovénie sont moins touchées que les Pays baltes, la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie ou la Pologne – même si l’ex-Allemagne de l’Est (intégrée voici un quart de siècle) en est toujours affectée, ce qui explique en bonne partie le succès des partis populistes de droite dans les Länder orientaux [10]. De manière semblable, ce ne sont pas les mêmes catégories sociales qui sont frappées économiquement et culturellement par la problématique migratoire, ce qui ne manque pas d’accentuer le fossé entre les élites libérales (au sens anglo-saxon) et les classes populaires des pays prospères d’Europe occidentale. Il est en effet commode de manifester son « ouverture » et sa « supériorité morale » lorsque l’on dispose d’un capital important (financier, scolaire, culturel, social…) et que l’on n’est pas touché par la concurrence avec des migrants d’Europe orientale. Ceci dans divers domaines qui peuvent se cumuler : emploi, salaire, services sociaux, logement, environnement urbain, etc.

Cette problématique à double détente, touchant à la fois les pays d’origine et les pays de destination, n’est pas radicalement différente de celle des flux migratoires en provenance de pays hors UE, même si d’autres variables entrent alors en ligne de compte. Nous parlons ici des mouvements de populations en provenance de pays européens non membres de l’UE – Albanie, Kosovo, Serbie, Bosnie-Herzégovine, Ukraine et Macédoine – et des mouvements qui ont caractérisé le choc migratoire récent, en provenance d’Afrique et du Proche ou Moyen-Orient. En effet, les flux migratoires (que nous ne confondons pas avec ceux des réfugiés, notamment de guerre) en provenance des pays économiquement pauvres, et/ou à la gouvernance défaillante, dictatoriale ou ploutocratique, sont aussi souvent composés de personnes jeunes et/ou avec un niveau de formation relativement élevé.

Leur départ, tout comme en Bulgarie, affecte également les possibilités de développement économique et politique de leur pays d’origine, et touche de manière différentielle les catégories sociales des pays d’accueil. De surcroît, comme l’avait noté le même Krastev, « la dictature des comparaisons mondiales » favorisée par les moyens de communication, fait que l’image d’un meilleur avenir n’est plus celle d’un possible changement social dans le pays d’origine, mais bien celle des « photos de Google Maps qui représentent la vie de l’autre côté de la frontière » [11]. Le phénomène était déjà à l’œuvre depuis plusieurs décennies, notamment en Albanie dans les années 1990, lorsque ses habitants, délivrés du régime stalinien d’Enver Hodja, percevaient le mode de vie italien à travers les feuilletons télévisés. Il a bien entendu été démultiplié par Internet et la téléphonie mobile.

Syndrome postcommuniste

Si les migrations (temporaires, pendulaires ou définitives) de l’Est vers l’Ouest de l’Europe ont un impact démographique, économique et politique différencié selon les catégories sociales ou les groupes de pays (d’origine ou de destination), la problématique se complique avec l’arrivée d’autres migrations dans les pays d’Europe orientale. Les réticences – et plus souvent encore – le refus, par la plupart des gouvernements des pays post-communistes d’accueillir des réfugiés ou des migrants ont été durement condamnés par les autorités politiques et les élites libérales de l’Ouest, cela sur une base éthique. Cette posture morale paraît inadéquate pour saisir les ressorts d’une attitude qui touche peu ou prou tous les anciens pays communistes, y compris l’ex-Allemagne de l’Est. Pourquoi une telle épidémie de rejet et pourquoi dans ces pays, précisément ? Il est donc nécessaire de savoir « comment ils en sont arrivés là ».

Des chercheurs, souvent originaires d’Europe de l’Est, ont analysé les motifs entrelacés et souvent cumulatifs de ce rejet, intimement lié à leur histoire nationale, aux opérations de purification ethnique menées par Hitler puis Staline, ainsi qu’à leur passé communiste imposé par l’URSS. Nous les passons rapidement en revue, en revenant ensuite sur les variables historiques et démographiques fortement soulignées par Krastev. L’un de ces chercheurs est Jacques Rupnik, d’origine tchèque [12], qui est directeur de recherche à Sciences Po (Paris). Les différentes interventions qu’il a faites sur ce thème sont centrées sur trois facteurs explicatifs principaux qui se sont d’abord manifestés en Hongrie, puis en Pologne : l’inégale répartition sociale et territoriale des bénéfices de la croissance économique après la sortie du communisme ; l’épuisement du « cycle libéral post-1989 » et un retour des thèmes occultés (souveraineté, identité, mémoire), qui se joignent au rejet du libéralisme politique et culturel (sécularisation, mariage homosexuel …) ; le rejet du multiculturalisme, qui trouve sa source dans l’histoire de ces pays (qui n’ont pas eu de colonies d’outre-mer), accentué par le choc migratoire de 2015.

Rupnik fait par ailleurs un constat socio-économique et géographique similaire à celui de Krastev et d’autres auteurs : ce sont les populations qualifiées de « périphériques » [13], économiquement et géographiquement, les laissés-pour-compte de la globalisation, par ailleurs attachés davantage aux valeurs traditionnelles qui votent « populiste ». Et ce sont elles qui sont le plus opposées à l’installation de migrants, même s’il n’y en a pas dans leur région. Comme ces facteurs (à l’exception de l’histoire coloniale) [14] se retrouvent en grande partie à l’Ouest, il semble nécessaire d’y ajouter des déterminants historiques plus profonds pour comprendre la différence d’ampleur.

Nationalisme, internationalisme et crainte de disparition

La plupart des pays concernés étaient des régions multiculturelles, intégrées dans des Empires multinationaux comme l’Autriche-Hongrie, la Russie impériale ou l’Empire ottoman. La constitution des États-nations modernes de l’Europe de l’Est est plus récente [15] que celle des nations occidentales, et elle s’est faite au travers de processus particulièrement violents, à commencer par la Première Guerre mondiale. Après une brève période d’indépendance dans l’entre-deux guerres, tous ces pays ont été intégrés par des coups de force dans un autre « Empire », l’URSS (ou la Yougoslavie communiste qui lui était associée jusqu’en 1948), perdant du même coup leur indépendance pendant près d’un demi-siècle.

Si, de ce côté-ci de l’Europe, la perception dominante est « le nationalisme, c’est la guerre » (Mitterrand), de l’autre côté, la perception est « l’internationalisme, c’est la soumission (principalement à l’URSS) ». Pour nombre de citoyens de l’Est, et pas seulement les populations dites « périphériques », l’Union européenne est perçue comme une nouvelle menace de « souveraineté limitée » (selon les termes du président tchèque, Miloš Zeman, mais auxquels souscrivent notamment Victor Orban et Jarosław Kaczyński).

Ces nouveaux États passés sous la tutelle soviétique avaient par ailleurs été « nettoyés » ethniquement pendant et après la Seconde Guerre mondiale, par l’Allemagne nazie d’abord, par l’URSS ensuite (et par des dispositifs nationaux plus tardifs, comme le « Processus de regénération » en Bulgarie [16] ou le « national-communisme » en Roumanie). Si le travail de mémoire sur la Shoah a été largement mené en Europe occidentale, la connaissance des déplacements de population en Europe orientale est très estompée. Or, près de vingt millions d’Européens (Allemands, Polonais, Ukrainiens, Biélorusses…) ont été déplacés par la « géopolitique ethnique » de Staline ; d’un pays à l’autre pour obtenir des nations homogènes, et au Goulag pour certains groupes « ennemis » (Ukrainiens occidentaux, Baltes, Polonais…), avec installation concomitante de populations soviétiques « fiables ». La majorité des nations d’Europe orientale (hors Yougoslavie) était par conséquent homogène sous le régime communiste, avec une présence de type « occupation coloniale » soviétique (surtout russe) dans les Pays baltes.

Après la chute du communisme, ces nations ont renoué avec leur « roman national » et la fragile période d’indépendance d’entre-deux-guerres – mais en rejetant la diversité ethnique de cette dernière époque, perçue comme source de malheurs (ou de mauvaise conscience, notamment en Pologne). De surcroît, l’absence d’histoire coloniale et le rideau de fer empêchaient toute interaction avec des populations non-européennes (à l’exception des étudiants boursiers africains ou asiatiques), appréhendées comme radicalement étrangères. Certains de ces pays sont par ailleurs situés sur « la route des Balkans » et ont la mémoire longue. L’islam y est associé à l’Empire ottoman (y compris en Pologne) et à une domination de plusieurs siècles qui s’est arrêtée aux portes de Vienne. La population musulmane slave de Bosnie y est encore qualifiée de « turque » par des Serbes. Enfin, la perception des Roms comme « inintégrables » par la majorité de la population selon Krastev constitueraient un repoussoir supplémentaire au multiculturalisme.

C’est dès lors sur fond de toute cette expérience historique que la variable démographique semble jouer un rôle très important. Dans certains cas, comme celui de la Bulgarie ou de l’Estonie, c’est la survie même d’un peuple, de son identité et de son histoire qui semble en jeu. Les avis nécrologiques placardés dans les villes bulgares sont comme un avertissement sinistre. Lors de la rencontre Eurozine à Conversano en 2014, centrée sur la problématique des réfugiés face à la « forteresse Europe », le seul intervenant qui a fait état d’une possible minorisation de la population autochtone par des migrants était estonien. Il le faisait sur la base de l’expérience d’une importante minorité russe en Estonie et de la forte diminution de la population estonienne après l’indépendance. Krastev rapporte des témoignages sur son pays, notamment des émissions de télévision où de vieux paysans bulgares protestent contre « l’implantation de réfugiés dans leurs villages dépeuplés, où pas un enfant n’est né depuis des décennies. » Dès lors, ajoute-t-il, « les Bulgares prêts à se porter volontaires pour arrêter les réfugiés […] sont plus nombreux que ceux qui désirent les aider. » D’une certaine manière, le rejet des immigrants est le plus fort dans les régions d’où l’on a le plus émigré…

Les valeurs cosmopolites post-nationales au cœur de l’identité européenne occidentale et de ses élites libérales (ainsi que les élites urbaines d’Europe orientale), sont vécues au contraire comme une menace mortelle par les milieux populaires et ruraux de l’Est. Le retraité, le petit paysan, l’employé ou l’ouvrier bulgare resté au pays ne se sent guère concerné par les appels à la solidarité lancés par les élites de Bruxelles ni par celles (plus rares) de son pays. Sa situation est par ailleurs menacée par la concurrence et la modernisation induites par l’intégration européenne. La nation, enfin indépendante, est perçue comme un bouclier et une protection collective contre la « finitude », d’autant que le groupe y prévaut sur l’individu. Plus largement (ceci concerne aussi l’Ouest), c’est la dimension « nationale » de l’Etat-nation, l’ancrage historique, culturel et affectif de l’identité collective, qui se rebiffe contre la conception abstraite et libérale du « patriotisme constitutionnel » (selon Habermas) [17]. Cette dimension communautarienne est aussi portée par une partie de la gauche, comme, par exemple, le philosophe français Jean-Claude Michéa [18].

Sortie grecque

Il est temps de remonter dans le train. Quittant Sofia dans un convoi « international » en direction de la Grèce, je parcours lentement le sud-ouest de la Bulgarie. Entre la capitale et la ville de Pernik, le paysage est très urbanisé, mais tout aussi désolé qu’auparavant. De vieilles usines, des barres d’immeubles atones, des rues défaites. On remonte ensuite une large vallée bordée de rudes et raides montagnes. Le flanc occidental, encore partiellement enneigé, fait frontière avec la Macédoine. Le nom officiel de ce pays plus petit que la Belgique, très pauvre et totalement enclavé, est « Ex-république yougoslave de Macédoine » (ARYM) suite à un différend lexical avec Athènes [19]. La vallée bulgare est quant à elle verdoyante, les localités semblent moins misérables au fur et à mesure que l’on s’approche de la frontière grecque. Une autoroute est parcourue de camions qui vont en Grèce ou en viennent, les petites villes sont blanches et rénovées.

A l’approche de la frontière, le train s’arrête à Kulata. La voie ferrée est interrompue, il n’y a pas de continuité ferroviaire avec la Grèce. Curieusement, la gare porte le nom de « Général Todoroff » – un héros de 1914-1918 – et arbore des inscriptions en langues bulgare et française (Salle d’attente, Chef de gare, Mouvements) : vestiges du régime communiste qui percevait l’anglais comme capitaliste et le français comme révolutionnaire. Les rails vers la Grèce sont envahis d’herbes folles ; il faudra ici aussi continuer en bus. Quelques routards cosmopolites et migrants bulgares montent dans le car, conduit par un chauffeur atrabilaire.

Le franchissement de la frontière est un changement d’univers – comme de passer d’Albanie à la Suisse. Le bout d’autoroute est clinquant, la petite gare grecque de Strimon accueillante. Par contraste et malgré la crise économique extrêmement profonde, la Grèce m’apparaîtra tout au long du voyage vers Vólos, et ensuite durant le séjour dans un village de montagne du nome (département) de Magnésie, comme une île de prospérité au bout des Balkans. Le train se fera néanmoins attendre pendant trois heures, la compagnie nationale Ο.Σ.Ε. étant en cours de démembrement. Enfin monté à bord, je tente de régler mon sandwich et ma bière avec des Leva bulgares. « Ici, on paye en euros ! », me dit avec un large sourire la dame du wagon-bar filant dans la nuit vers Thessalonique. N’en tirez pas de conclusion hâtive.

[1J’utilise cette expression générique pour désigner les pays européens, anciens membres du bloc communiste, qui ont rejoint l’UE en 1990 (Allemagne de l’Est), 2004 (Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Pologne, République Tchèque, Slovaquie, Slovénie), 2007 (Bulgarie et Roumanie) et 2013 (Croatie).

[2Interview publiée par Le Monde, 6 mai 2016. J. Rupnik, ancien conseiller de Vaclav Havel, est né à Prague. L’Autriche s’est depuis décembre 2017 ajoutée à cette liste d’Europe centrale

[3Une population de langue allemande est établie en Transylvanie depuis le XIIe siècle, à la demande du roi de Hongrie

[4La population totale était de 9.009.018 habitants en 1989, les projections d’Eurostat donnent 5.564.146 habitants en 2050 (la population des années 1920). Ces données et projections de tendances actuelles doivent évidemment être affinées avec de nombreuses autres variables démographiques et sociologiques. Voir les graphiques et projections de l’ONU pour la population totale par pays, mais aussi par classe d’âge (les jeunes partent, les vieux restent) : https://esa.un.org/unpd/wpp/Graphs/Probabilistic/POP/TOT/

[5Les réformes agraires en Bulgarie (d’abord après la chute du communisme, puis ensuite avec l’entrée dans l’UE) ont débouché sur la constitution de vastes coopératives, puis l’arrivée de gros investisseurs nationaux et étrangers à côté desquels subsistent de petits propriétaires de lopins familiaux en forte diminution.

[6Cette non-appartenance a peut-être un peu contenu l’émigration, même si elle est très importante.

[7Dans Ivan Krastev, Le destin de l’Europe. Une sensation de déjà vu, Éditions Premier Parallèle, 2017. Le politologue bulgare, qui travaille notamment à l’Institut des Sciences humaines de Vienne, partenaire d’Eurozine, a participé récemment à un ouvrage collectif international publié en treize langues, L’Âge de la régression. Pourquoi nous vivons un tournant historique, Éditions Premier Parallèle, 2017.

[8Voir à ce sujet le film allemand Western, réalisé par Valeska Grisebach et sorti en 2017, qui raconte l’histoire d’ouvriers qualifiés allemands détachés en Bulgarie.

[9Ivan Krastev, op.cit

[10Les scores de l’AfD sont très supérieurs à la moyenne (12,6%) dans l’ex-Allemagne de l’Est : Saxe (27%), Thuringe (22,7%), Brandebourg (20,2%), Saxe-Anhalt (19,6%), Mecklembourg-Poméranie (18,6%).

[11Dans « L’autre Europe face aux migrants », Le Débat n°192, novembre-décembre 2016. Ce texte avait été publié dans IWMPost n° 117, printemps-été 2016, sous le titre « Utopian Dreams of Life Beyond the Border ». Voir, dans le même numéro, « La grande migration intercontinentale » de Raffaele Simone.

[12Pour la problématique polonaise dans La Revue nouvelle, voir Piotr Porayski-Pomsta, « La Pologne sous la coupe des populistes revanchards », n°, 2016. Du même auteur, « La Pologne de nos mauvais rêves », Esprit, Décembre 2017.

[13Voir notamment les travaux du géographe Christophe Guilluy, La France périphérique : Comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion, 2014.

[14Nous parlons bien de colonies d’outre-mer. La Pologne comme la Hongrie (et bien entendu l’Allemagne) ont eu des « colonies » de continuité territoriale à l’Est (Kresy ou « confins » polonais, Transylvanie, etc.). Sur ce point, voir le petit livre très pénétrant de Jurek Kuczkiewicz, journaliste belge d’origine polonaise, Pologne. Le noblesse de la terre (éd. Névitaca, 2013). Dans l’interview du sociologue Jan Sowa en fin de volume, on trouve cette phrase : « Les conflits entre la Pologne et la Russie ont dans une grande mesure été des conflits entre deux puissances coloniales, qui rivalisaient pour le contrôle de cette large bande de territoire allant de la Scandinavie à la Mer noire ». Le Drang nach Osten était donc aussi polonais… Jan Sowa est l’auteur d’un livre qui semble très instructif pour comprendre la problématique polonaise actuelle, mais malheureusement pas encore traduit en français, Fantomowe ciało króla. Peryferyjne zmagania z nowoczesną formą (« Le corps fantôme du Roi. La périphérie aux prises avec la modernité »), Cracovie, 2011. La seule exception de colonie ultra-marine, à notre connaissance, est le Duché de Courlande (Nord-Ouest de l’actuelle Lettonie) qui eut deux minuscules colonies - ou plutôt comptoirs - d’outre-mer (Tobago et l’île James en Gambie).

[15Après des indépendances antérieures mais anciennes, comme pour la Pologne, la Hongrie, la Lituanie.

[16Le pouvoir communiste bulgare a mis en œuvre une série de mesures dans le cadre d’un « Processus de régénération » (1984-1989) visant à assimiler par la force la population musulmane du pays. Ce « processus » impliquait notamment des changements des patronymes bulgaro-turcs. Il a provoqué un important mouvement de migration de Bulgarie vers la Turquie, surnommé la « Grande Excursion » (1989), qui a contribué, lui aussi, à la désertification de zones rurales.

[17Selon Sophie Heine, « L’idée originale qui prévaut à l’élaboration de ce concept est que l’association entre la citoyenneté et l’identité nationale est le fruit de l’histoire et de contingences empiriques et que les dissocier est donc parfaitement faisable et constituerait une avancée historique majeure. », Dans « Jürgen Habermas et le patriotisme constitutionnel », Politique revue de Débats, septembre-octobre 2011.

[18Voir P. Ansay, « Philosophie communautarienne et retour des grands récits », La Revue nouvelle, 2017/7.

[19Les cartes grecques mentionnent parfois curieusement « SKOPJE » comme nom du pays, refusant que le mot Macédoine apparaisse d’aucune manière sur les cartes, en dehors de la Macédoine grecque.