Ouverture et imposture, quand Le Vif mélange les genres

Christophe Mincke • le 11 avril 2014
journalisme, média, migration, économie.

Récemment, Le Vif a publié le billet d’un professeur d’université auquel je fais ici l’immense charité de taire le nom et de ne pas renvoyer vers son texte… Ledit académique y défendait l’idée que l’on instaure des quotas d’immigration par origine et par religion. Passons sur les contorsions amusantes qu’il faudrait réaliser pour défendre pareille énormité devant les instances qui, en démocratie, ont fort à faire pour défendre nos valeurs fondamentales. La proposition n’était pas seulement grotesque, elle était aussi étayée par un salmigondis de contre-vérités sur les questions d’immigration.

La vulgate de la droite décomplexée s’y étalait. L’auteur y condamnait courageusement le politiquement correct. Il y affirmait que le Belge pouvait à bon droit – tel son frère Peau-Rouge d’Amérique – se sentir envahi par les immigrés. Il n’oubliait pas les considérations consternantes sur la si facile intégration des Italiens, ces braves catholiques, tellement proches de nous, que nous accueillîmes à bras ouverts en les traitant – sommes-nous facétieux ! – de mafieux, de macaronis et de paresseux… N’oublions pas, bien entendu, la constante confusion entre musulmans et immigrés, entre musulmanes et femmes voilées, entre intégration et assimilation, etc.

Sortir de son strict domaine de compétence scientifique comporte de grands risques que, croyons-nous à La Revue nouvelle, les intellectuels doivent prendre. Nous sommes responsables des idioties que nous pourrions dire, nous le serions plus encore de nos silences coupables, de notre refus de nous mouiller, de nos répugnances à nous engager. Je n’appellerai donc pas à ce que chacun se cantonne à des considérations sectorielles tirées de ses études les plus pointues.

Il ne me semble pourtant pas utile, ici, de tirer encore sur l’ambulance qui convoie la dignité moribonde de l’auteur de ce papier, mais il me paraît nécessaire de me tourner vers un acteur qui aurait beau jeu, sous couvert de démocratie participative, d’ouverture à la société civile et d’accueil des débats, de se dédouaner de toute responsabilité. Je songe, on l’aura compris, à ceux qui prirent la décision de publier ces inepties. Donner écho à une opinion dissonante, voire dérangeante, pourquoi pas ? Mais publier un tissu de contre-vérités dont on ne peut ignorer qu’elles sous-tendent les positions de ceux qui crachent sur la démocratie et ses valeurs, voilà qui est difficile à admettre. L’opinion, soit, mais la désinformation ? Et dans un média national jouissant d’une réputation de sérieux, encore bien…

Se peut-il que les contrôles et l’exercice collectif de la raison, dans la rédaction concernée, soient si lacunaires que nul n’ait rien vu venir ? Faut-il en conclure que la publication d’un texte engage si peu le média, est si dérisoire ou répond à une telle urgence de susciter du « clic » qu’elle peut se décider en quelques minutes ou en petit comité ? Le Vif serait-il malade à ce point ?

Devons-nous au contraire considérer que les journalistes qui gèrent ce média sont incapables de déceler, dans les lignes qui leur sont soumises, l’imposture, l’incompétence et le populisme ? Pire encore, nous faut-il nous résigner à penser que ces journalistes adhèrent à cette vision du monde ?

Que l’on ouvre ses colonnes à des opinions divergentes, qu’une rédaction ne soit pas monolithique, voire que l’on pense qu’il est possible de faire du journalisme en restant neutre, soit… Mais que l’on imagine pouvoir publier ceci sans salir ses pages, sans flétrir la réputation de son titre, voilà qui est consternant. Je n’ose songer à ce qu’il faudrait conclure s’il s’avérait que certains, partageant la fine analyse qui nous était livrée par ce professeur, la pensaient compatible avec le minimum d’intelligence et de sens de l’analyse qui est consubstantiel au journalisme. Je préfère m’épargner cette douleur.