Oublier Dutroux

Christophe Mincke

Qui aurait pu songer que, un jour, Marc Dutroux serait admissible à la libération conditionnelle ? Tout le monde. Aucun de ceux qui jouèrent les étonnés, les effrayés ou les scandalisés ne peuvent prétendre avoir été surpris, si ce n’est du fait de leur propre incurie, ignorance ou inattention.

Qui peut raisonnablement prétendre qu’il y a une chance quelconque pour M. Dutroux d’être libéré ? Personne. Les libérations conditionnelles sont en baisse constante depuis plusieurs années. L’ambiance n’est pas à la remise en liberté et, quoi qu’on pense de l’indépendance des magistrats, ils n’en sont pas moins des membres de notre société, influencés, comme nous tous, par une atmosphère répressive. Hausse de la population en détention préventive, alourdissement des condamnations, utilisation des prétendues peines alternatives en sus de la prison, diminution des libérations conditionnelles, la liste des mécanismes menant à l’alourdissement de la répression est particulièrement longue. Qui, dans ce contexte, peut réellement penser qu’un magistrat pourrait songer à libérer le prisonnier le plus célèbre de Belgique ? Cette fois ou à l’occasion d’une prochaine demande, d’ailleurs.

Qu’est-ce donc, en fin de compte, qui cause toute cette agitation lorsqu’est émise par Marc Dutroux, une demande attendue et dont chacun sait qu’elle sera rejetée ? L’inconfort. Qu’il est désagréable de devoir repenser à tout cela, de se rendre compte que la prison ne fait que mettre au frigo, sans rien résoudre, que les détenus ont des droits, quelle que terrible que soit leur culpabilité, qu’il va falloir laisser la parole à cette personne, qu’elle va ressurgir dans notre vie quotidienne et nos journaux. Nous aimerions tant oublier. Qu’on nous fiche la paix.

Alors on légifère, pour retarder la possibilité d’introduire des demandes de libération conditionnelle. Dans l’urgence. Pour tout un éventail de justiciables, puisqu’on ne peut créer de loi dont le champ d’application se limiterait à une seule personne. L’on va donc maintenir en prison un ensemble de détenus pour ne pas devoir entendre parler de l’un d’eux. On va les maintenir dans une institution dont tout le monde reconnait qu’elle est criminogène, chère, inefficace, inhumaine, désinsérante et psychologiquement perturbante. Entre autres.

Cette fois, nous aurons une nouvelle loi pour satisfaire notre volonté d’oublier une affaire si pénible à notre souvenir et, plus largement, d’enterrer à jamais les délinquants et leurs faits, d’effacer leurs crimes et leurs victimes, d’éviter qu’ils ne questionnent notre société ou la nature humaine…

Cette fuite injuste est vaine, ô combien, qui nous mène à détricoter un système qui n’a jamais été réellement évalué, à nuire à des personnes qui n’en avaient pas tant demandé, sans autre bénéfice que le triste privilège d’un calme relatif, pendant quelques années. Car tout ceci est bien entendu inutile puisque, comme chacun sait, la question ressurgira.

Pourrons-nous alors encore jouer la surprise ? Qu’est-ce qui nous en empêcherait ?