On retient son souffle

Lechat Benoît

Interminable attente. Inquiétude diffuse. Le Belge s’habitue à cette impression qu’il ne se passe presque rien. Et que c’est quasiment normal. Il sait sans doute bien que les choses peuvent basculer d’un moment à l’autre. Mais il fait semblant de ne pas le savoir. Après un mois d’aout pourri par les pluies, la rentrée est un peu mièvre. La ville retrouve le bruit de fond de ses centaines de milliers de voitures avançant au pas et les reportages gnangnan sur la rentrée scolaire. Les négociations sur la note Di Rupo ne semblent pas déraper. Huit partis, tétanisés par la peur de l’échec, n’osent pas trop croire à un accord. Guy Spitaels dit que tout est foutu. Il n’y a apparemment ni solution ni alternative. Tout va bien ou presque… Bart De Wever est à 40% dans les sondages.

Manger ou se chauffer

À la gare du Nord, une cinquantaine de Roms survit dans l’indigence la plus complète. Citoyens européens, ils sont arrivés à Bruxelles parce qu’ils savent que cet hiver, ils figureront parmi les quelques millions d’Européens qui devront choisir entre manger et se chauffer. Les communes tentent de parer à l’urgence, mais leur séjour touristique ne leur donne en principe droit à aucune aide.

Platanes et Olivier

À quelques centaines de mètres de là, avenue du Port, près du canal, des habitants veulent s’enchainer aux platanes pour empêcher la ministre bruxelloise Brigitte Grouwels, qui a la « tronçonneuse de l’emploi », de procéder à leur abattage. La solidarité des citoyens heurte la rigide CD&V. Image facile : les amis des platanes menacent de déraciner l’Olivier bruxellois. Les 4,7 millions d’euros prévus pour financer la rénovation de l’artère seront-ils perdus si la Région renonce au projet conçu en son temps pour supporter les camions d’un centre de logistique que les Écolos sont parvenus à empêcher ? Mais que pèsent ces quelques petits millions face aux centaines d’autres que Bruxelles doit trouver pour compenser le recul de ses recettes (elles ont fondu de 7% cette année) et surtout pour faire face à l’énorme croissance de ses besoins, en bus, trams, écoles ou crèches. La crise communautaire croise sans cesse la crise budgétaire et la crise sociale.

Bas du front

La cote des professionnels du différend communautaire atteint des sommets au moment même où la zone euro chancèle. En 2008, les coupables, c’étaient les ménages américains. Aujourd’hui ce sont les souverains. L’histoire de l’économie arrive au bout d’un chapitre. Pas d’intermède vacancier pour les banquiers centraux… L’action Dexia — comme celles de la plupart des banques — ne cesse de plonger. Trop de crédits aux PIGS ? Les États-Unis ont perdu leur triple A. Le rêve d’Obama s’endort dans le ronronnement de la planche à billets. La voie paraît s’ouvrir devant les fous furieux. Ceux que, en 2008, la gauche avait crus emportés par la chute de Lehman-Brothers sont de retour. Bas du front. Assumant sans pudeur la violence de l’inégalité. Sabrant dans les dépenses sociales, culturelles, scientifiques. Au Royaume-Uni comme aux Pays-Bas. Sans guère de projet. Pourtant, la « Big society » de Cameron nous faisait presque penser à la sphère autonome chère à André Gorz et à Philippe Van Parijs. Mais il ne reste plus que la mauvaise langue de bois, la crudité très dix-neuvième de la répression s’abattant sur des émeutiers dont la seule ambition politique était d’arracher un lambeau de société de consommation.

Indignés à tâtons

De Londres à Tel-Aviv, en passant par Madrid, l’indignation est souvent conformiste. Le désir de garder le droit de reproduire un mode de vie s’exprime sous des formes diverses, tantôt violentes, tantôt réfléchies, tantôt défensives, tantôt soucieuses de trouver une nouvelle voie. On s’indigne et on tâtonne : entre le désir de pouvoir vivre comme ses parents et une envie de tout autre chose, d’un au-delà de la société de consommation et de croissance, et d’une vraie démocratie qui ne serait plus dominée par des politiciens au service des rapaces sans visages. La nostalgie du compromis fordiste a encore un bel avenir. Mais ses bases morales et sociales sont menacées. En Belgique, l’État-providence tourne encore. Mais l’idée que le partage de la croissance bénéficie à tous les Belges, le patron flamand comme le travailleur wallon, ne fait quasiment plus partie de ce monde. Quand un des derniers mohicans du capitalisme belge propose que les riches payent plus d’impôts, des nouveaux riches flamands répliquent qu’il y a bien trop de fonctionnaires dans un pays dont ils ne donnent pas le nom.

Qu’est-ce qu’il y a après la fin du monde ?

À Berlin, l’idée du fédéralisme est aussi à l’épreuve. La majorité d’une chancelière qui a connu le communisme, mais pas la guerre, est menacée. Son partenaire libéral qui n’a pas encore fait complètement le choix de la voix populiste pourrait tenter un dernier baroud sur le soutien de l’Allemagne au sauvetage de la Grèce. Une pétition circule à l’intérieur d’un FDP parti en vrille. Elle demande un référendum interne qui pourrait faire voler la majorité de Merkel en éclats. Realdemocracy now ? En Allemagne personne ne croit un parti qui promet de baisser les impôts. Par contre, quelqu’un qui parle de la fin de l’euro commence à devenir crédible.

Tours qui tombent et dessous de tables

Les caméras cachées sur les dessous-de-table dans les hôpitaux grecs font plus de mal que n’importe quel discours de Mme Le Pen. Et puis tout peut finalement basculer pour de bon, la Grèce être déclarée en faillite, les banques nationalisées pour de bon (ciel !). Serait-ce vraiment si grave ? Personne ne sait trop ce que ça veut dire, comment ce sera concrètement, quelles implications cela aura sur la vie quotidienne. On nous parle de la fin du monde sans jamais évoquer ce qui vient après. À force de retenir son souffle, pendant que la télévision passe en boucle les images des tours qui tombent, on finirait bien par s’étouffer.

12 septembre 2011