On ne connait pas le dossier

Joëlle Kwaschin

Les crimes pour lesquels Michelle Martin a été condamnée la rendent particulièrement antipathique, et il est compréhensible de n’éprouver ni pitié ni commisération. Pour autant, faut-il abdiquer toute raison et se laisser envahir par l’émotion ? Il en va de la justice comme de l’enseignement : chacun est un ministre en puissance qui détient les quelques recettes simples qui suffisent à dissoudre les problèmes à tel point que l’on se demande pourquoi les politiques n’agissent pas. Si l’on se fie aux courriers des lecteurs, sites et forums, et à certains slogans de la marche du 19 aout, c’est parce que les juges sont pourris, que les lois sont mal faites, que la justice se fait et se rend au détriment des victimes…

Les petites filles et les jeunes femmes qui ont été victimes de Marc Dutroux et de Michelle Martin n’en finissent pas de mourir : elles sont privées de tous les bonheurs, grands ou petits, dépossédées de tout avenir, et la douleur de leurs proches est infinie. Le jamais et le pour toujours marquent le temps des victimes, mais le temps de la justice est autre, les peines auxquelles sont condamnés les auteurs ont un terme et, un jour, elles prendront fin.

Comme le dit Sabine Dardenne avec son habituelle intelligence, la libération de Martin devait intervenir un jour ou l’autre, parce que la loi prévoit la possibilité que le tribunal d’application des peines, après avoir vérifié les conditions, en décide ainsi. On sait depuis le procès qu’après avoir purgé la moitié de sa peine, elle pouvait éventuellement être mise en liberté conditionnelle par le tribunal d’application des peines, conséquence de l’affaire Dutroux et instauré en 2007. Les jurés en avaient été avisés lors du procès d’assises.

La décision du tribunal d’application des peines provoque, chez les uns, le désarroi, suscite nombre d’interrogations sur le fonctionnement concret de la justice, pour d’autres, elle est perçue comme scandaleuse. En démocratie, se poser des questions est sain et légitime ; en revanche, ceux qui étouffent de haine, se déclarent en faveur de la peine de mort, de la torture, du pilori… veulent en réalité inverser le cours du temps et refaire le procès dont le verdict ne les satisfait pas. Or ce dont le tribunal d’application des peines avait à juger était la libération conditionnelle de Michelle Martin, ce qui ne peut s’apparenter de quelque manière que ce soit à un procès bis.

Ce qui est ici frappant est l’omniprésence de la rumeur, ce plus vieux média du monde, comme le dit Jean-Noël Kapferer, véhiculée par certains qui n’en sortent pas grandis. L’un distille les révélations d’un cousin de Martin, qui n’a plus contact avec elle depuis 2004, mais affirme qu’elle ne manifeste aucun remords, que les clarisses de Malonne sont en contact avec elle depuis longtemps, qu’elles ont accepté de stocker des objets appartenant à l’héritage de sa mère que Michelle Martin a refusé au profit de ses enfants… De leur côté, certains avocats des victimes se répandent avec bien peu de réserve et de déontologie.

Ainsi que toute loi, la loi sur la libération conditionnelle peut faire l’objet d’une évaluation par le Parlement et être modifiée, mais comme le dit Gino Russo, « on préfère les gens qui pleurent à ceux qui réfléchissent », on est chaque fois prêt à se laisser dominer par l’émotion, à envisager de nouvelles lois, à modifier les existantes à travers et à tort au gré de faits divers dramatiques. Quelques odieuses agressions d’homosexuels, et voilà le conseil des ministres qui prend l’initiative. « Les peines maximums concernant la violence inspirée par la discrimination et le racisme seront aggravées. Le gouvernement a approuvé à cet effet un avant-projet de loi lors du conseil des ministres. Cela avait déjà été le cas avec les peines minimums en 2007 » (conseil des ministres du 20 juillet). De manière générale, les lois existent pour réprimer ce qui doit l’être, il suffit de les appliquer, et la « rage législatrice » non seulement n’apporte rien, mais opacifie la législation. On ne peut pas bâtir un appareil législatif qui doit pouvoir s’appliquer à tous, nous compris, en se fondant sur des crimes exceptionnels.

Le constat n’est pas neuf, Montaigne déplorant déjà dans les Essais l’inflation législative, affirmant que les « lois les plus désirables sont les plus rares, plus simples et plus générales et non celles qui reposent sur les milliers d’évènements choisis et enregistrés ». Aux lois de circonstances, il faut préférer la constance de la loi et les principes qui fondent le droit qui veulent que la justice n’est pas la vengeance, comme le fait avec pertinence remarquer Annick Hovine dans son édito de La Libre Belgique du 20 aout. La justice est un tiers qui institue une médiation entre auteur et victime, et évite la confrontation brutale.

Si les motivations des marcheurs blancs sont, comme le montrent les enquêtes sociologiques, diverses, les victimes partagent une condition commune qu’elles peuvent affronter de manière différente et dont personne n’a à juger. Il n’y a pas de bonnes et de mauvaises victimes, mais les exemples que donnent certaines peuvent contribuer à la réflexion. Jean-Pierre Malmendier, mort en mars 2011, avait choisi d’entamer un long parcours de dépassement de la haine qu’il éprouvait pour les assassins de sa fille et de l’ami de celle-ci en les rencontrant en prison. Ce cheminement l’a conduit à défendre la médiation extrajudiaire et la justice restauratrice aux côtés d’un ex-détenu devenu éducateur, Jean-Marc Mahy. Dans un beau récit, Anne-Marie Pirard raconte en parallèle ces vies brisées et reconstruites [1].

Il suffit d’aller de temps en temps faire un tour sur les forums de journaux et de magazines parfois de qualité pour être frappés par la haine qui exsude, quel que soit d’ailleurs le sujet traité. On ne connait pas le dossier, mais on manifeste à Malonne, on graffite les murs du couvent et surtout, on vomit sa rage et son impuissance. Quelle réserve de hargne possèdent tous ces braves gens — ils ne feraient pas de mal à une mouche, n’est-ce pas — qui savent tout, qui ont tout compris et surtout, comme le monde est simple, qui s’engueulent les uns les autres sur les forums, persuadés qu’ainsi ils soutiennent les victimes.

Au fond, la démocratie qui nous rend tous égaux est une bien belle chose pour une raison qui en découle, c’est de nous déposséder tous tant que nous sommes de tout pouvoir. Notre capacité de nuisance s’en trouve singulièrement amoindrie.

[1Après le meurtre, revivre, Jean-Marc Mahy et Jean-Pierre Malmendier, témoignages recueillis par Anne-Marie Pirard, Couleurs livres.