On leur donne ça et ils prennent ça

Joëlle Kwaschin

Le tranchant d’une main effleure délicatement le bout de l’autre main tendue, puis, d’un mouvement brutal grimpe jusqu’à l’épaule. La gestuelle est indissociable de la démonstration, faute de quoi, cela ressemble à une battologie, à un pléonasme. Leur tend-on le bout des doigts pour un baisemain qu’ils n’entendent que ce qu’ils veulent et, prétextant d’une jupe trop courte, vous violent sans hésitation, le chiffon faisant la victime.

On leur donne ça et on ne sait pas où ça va s’arrêter. Pour ôter toute légitimité à une proposition avec laquelle on se trouve en désaccord, l’outrance tient lieu d’argument. Céder sur un point ouvrirait grand la porte à une démission généralisée, aboutissant à l’indifférenciation, supprimant toute limite, bref, le règne de la démesure et de l’hubris. Tu me donnes permission de minuit, quelle différence si je rentre à 1 heure ? Si on autorise le port du foulard, les hôpitaux vont se retrouver submergés de demandes d’excision de petites filles que l’on emballera dans une burqa… Si on laisse les homosexuels se marier comme tout le monde, enfin le reste du monde, pourquoi interdire l’union incestueuse ou la polygamie si les partenaires se déclarent consentants ?

De l’enfant qui tente de grappiller des libertés supplémentaires à d’éminents psychiatres, l’argument est répandu, le simplisme légèrement ou lourdement maquillé. Il faut refuser le mariage aux homosexuels au nom de la diversité, parce qu’ils rejetteraient l’altérité. On leur cède sur le mariage, et voilà la rase campagne et son honteuse retraite — les métaphores se font batailleuses car c’est d’une guerre à gagner qu’il s’agit —, qui déboucherait sur la dictature du même. « La pratique homosexuelle est basée sur une évidente discrimination, le rejet pur et simple de l’altérité, de la différence, l’“hétérophobie” pourrait-on dire, le refus de l’autre sexe, étranger et étrange, avec le déni de ses dissimilitudes pyschocorporelles. » « Sur les plans culturel et politique, n’existe-il vraiment aucune crainte que cette fascination pour le même, autrement dit l’abrasion des hétérogénéités et des dissemblances, conduise un jour, dépassant le cadre des sexes et des genres, à la dictature, à l’hégémonie du “même“, à l’étiolement de la démocratie en définitive, dans les divers pans de nos existences : pensée, parole, désir, croyance [1]… » Rien d’étonnant qu’un député français de l’UMP, psychiatre lui aussi, associe homoparentalité et terrorisme : « Le terroriste a un défaut, il n’a jamais rencontré l’autorité paternelle le plus souvent […] »

Quelle curieuse inversion intellectuelle — dans le temps, n’appelait-on pas les homosexuels des « invertis » ? À supposer qu’elles aient eu le choix de leur identité sexuelle, voilà des personnes de même sexe qui, non contentes de s’aimer, de se marier, d’élever éventuellement des enfants, dénient aux hétéros le droit à l’existence. On leur cède sur un point et les voilà, gloutonnes, à tout exiger, après la main, tout le bras ; après le Pacs, le mariage. Si la famille n’est plus la pépinière de l’État, la Patrie est en grand danger puisque, de proche en proche, toutes les institutions sociales se trouvent contaminées. Accéder à une revendication précise libèrerait par la brèche des forces obscures, enfouies, qui ne demandent qu’à balayer la fragile société sur son passage.

L’inversion serait cocasse si elle n’était hypocrite. Voici l’autre — l’hétéro — qui refuse la reconnaissance des mêmes droits à l’un — l’homo — au motif fantasmé que celui-ci nierait son hétérogénéité, son identité. Comme ces opposants au mariage pour tous sont déraisonnables, peureux, peu sûrs d’eux-mêmes, de leurs valeurs et de leurs choix, pensent le social sur le mode de la contagion, comme une catastrophe naturelle ou une maladie impossible à endiguer. À croire que leur propre mariage s’en trouve démonétisé. Serait-il de si peu de valeur ?

[1Ces deux citations sont extraites d’un entretien avec Moussa Nabati, La Libre Belgique, 28 novembre 2012.