Objectif zéro mort pour les syndicats ?

Christophe Mincke • le 29 octobre 2015
syndicat.

Une femme a été hospitalisée en urgence. Le chirurgien qui aurait peut-être pu la sauver n’était pas sur place. Il a été rappelé. Malheureusement, l’autoroute était bloquée par des manifestants. La dame est décédée. Dans les encombrements provoqués par l’action sociale concernée, un automobiliste est mort d’un accident cardiaque. Malheureusement, les secours sont arrivés trop tard.

Depuis, la responsabilité des syndicats est pointée. La presse, de nombreux citoyens sur les réseaux sociaux et une partie du personnel politique ont ainsi dénoncé cette grève qui aurait coûté des vies. Certes, ces morts ne sont pas les premières à survenir au cours d’une action syndicale, mais, habituellement, les victimes sont à compter dans les rangs des protestataires, ce qui, de toute évidence, semble plus acceptable à nombre de gens. Du reste, notons qu’un décès n’est pas indispensable pour que les syndicats soient mis en cause. Un épisode précédent avait porté sur quelques chemises jetées au sol par une dame entendant faire respecter un mot d’ordre de fermeture des magasins.

N’ayant pas accès au dossier, il m’est impossible de me constituer une opinion raisonnablement informée sur les événements, lesquels apparaissent de surcroît complexes. Le médecin aurait-il pu arriver à temps, même avec une route dégagée ? Pourquoi le chirurgien de garde n’était-il pas sur place ? Un jour où de graves perturbations sont annoncées, ne faut-il pas s’assurer de la présence des médecins de garde ? L’ambulance aurait-elle pu secourir le cardiaque dans les trois minutes précédant les séquelles neurologiques ?

Du reste, quand bien même aurais-je une opinion claire, il n’en demeurerait pas moins qu’en démocratie, c’est à un juge qu’il appartient d’établir les responsabilités civiles et pénales.

Quels principes ?

Nettement plus intéressant est l’argumentaire qui sous-tend les appels à restreindre le droit de grève et de manifestation. Son principe de base est clairement résumé dans un récent édito de Béatrice Delvaux : « Peut-on faire (sic) des actions au risque de mettre la vie des gens en danger ? »

Nous assistons à la mise en place d’un discours visant à appliquer aux actions sociales une logique de risque zéro. Or, il faut être conscient du fait que bloquer intentionnellement une route, défiler en rue, cesser d’assurer le fonctionnement des transports en commun sont autant d’actions qui, inévitablement, diminuent la fluidité du trafic et, dès lors, la circulation des services à la population, dont celle des services de secours. Si le droit de grève devait être réévalué à l’aune d’un objectif de risque zéro, c’est sans doute l’ensemble de ces modalités qui devrait être reconsidéré.

Comment tolérer que des obstacles puissent entraver des actions visant à sauver des vies ? Si l’interrogation semble de bon sens, elle mérite d’être considérée avec attention. En effet, on peut être tenté d’y répondre en considérant que rien, absolument rien, ne peut être entrepris qui aurait cet effet. Cette question est classique et elle revient à affirmer que le droit à la vie est absolu et ne souffre d’aucun tempérament au nom de la liberté d’expression et d’association, de la liberté syndicale, voire, dans d’autres cas que celui qui nous occupe, le droit à la vie privée, à un procès équitable, à la liberté religieuse et de conscience, etc.

Tout obstacle ? Vraiment ?

En l’occurrence, seules les actions sociales sont dans le collimateur et on se garde bien de rappeler que le calcul d’un niveau acceptable de pertes humaines est au cœur de la gestion de la chose publique. Faut-il dès lors voir dans les opinions exprimées à l’égard des drames récents l’annonce d’un changement radical en la matière ?

Allons-nous donc, demain, exiger un risque zéro en matière nucléaire ? Allons-nous appliquer le principe de précaution aux questions de réchauffement climatique ? Voudrons-nous faire de même avec les milliers de substances chimiques qui nous empoisonnent via les cosmétiques, l’alimentation, l’ameublement, etc.? Finis les phtalates, les formaldéhydes, les OGM, le Round Up®, les néo-nicotinoïdes ? Et le gaz de schiste ? Et les pétroles bitumineux ? Et l’huile de palme ? Et les édulcorants ? Et les microparticules toxiques émises par des moteurs Diesel pourtant fiscalement soutenus par l’État ? Imposerons-nous par ailleurs la règle « zéro morts » à l’industrie ? Et que dirons-nous des près de 700 personnes qui, chaque année, meurent sur les routes belges ? Ne parlons pas des victimes d’infractions pénales, nous n’en finirions pas.

N’oublions pas non plus que la question de la prééminence du droit à la vie pose celle des moyens à mettre en œuvre pour le faire respecter de manière absolue. Peut-on placer un policier dans chaque foyer pour lutter contre la violence intrafamiliale ? Peut-on accéder à toute donnée privée pour lutter contre la fraude fiscale et le blanchiment de l’argent du crime ? Peut-on soigner de force ? Peut-on tracer tout automobiliste, tout propriétaire d’un produit dangereux, tout individu susceptible de constituer un péril pour autrui ? Peut-on interdire toute protestation qui pourrait avoir pour effet d’entraver la circulation ?

On le voit l’application large du principe de risque zéro est peu probable. Pourquoi, dès lors, privilégier les actions syndicales ?

Poser correctement une question inévitable

Qu’on le veuille ou non, la question du droit à la vie, comme celle des autres droits fondamentaux, ne se pose donc que très rarement en des termes absolus.
Dans d’innombrables secteurs – et plus souvent au nom de la compétitivité économique, de l’emploi et du versement de dividendes aux investisseurs qu’en celui de la défense des droits des travailleurs – dans d’innombrables secteurs donc, nous acceptons un taux de mortalité « raisonnable ». Car, il faut le reconnaître, le moindre de nos objets de consommation, la moindre de nos politiques publiques tue.

Dès lors, si une vie, au niveau individuel, est incommensurable, si elle n’a pas de prix, quand il s’agit de gérer la cité, elle devient une unité de compte. La mise en danger de chaque vie se trouve alors rapportée à d’autres effets néfastes. Aurait-il fallu, jadis, ne mettre personne en danger et continuer d’accepter des conditions de travail qui tuaient des milliers de personnes par an ? Faut-il, aujourd’hui, passer sous silence ceux qui se suicident au travail, les morts de pauvreté, les accidents du travail et la délocalisation d’activités dangereuses vers des pays où elles coûteront de nombreuses vies ?

Il est impossible de poser des questions de sécurité, de liberté, d’égalité ou de justice sociale sans accepter une part de risque. La question du caractère raisonnable des risques n’est pas une bonne ou une mauvaise question, elle est une question inévitable, sauf à renoncer au politique. Nous nous la posons d’ailleurs de manière récurrente et devenons plus exigeants, réclamant une intervention toujours plus rapide des secours, un équipement accru des infrastructures médicales, de meilleures protections physiques pour les travailleurs ou un meilleur suivi des victimes d’accidents ou d’infractions.
Il est donc parfaitement justifié de se demander quel peut être le coût raisonnable des actions syndicales et, plus largement, des activités politiques. Cela étant, le faire sur la base de critères qui ne sont pas appliqués aux autres secteurs de la vie sociale, ce n’est pas mener un débat public, mais procéder à un règlement de comptes.

Posons donc la question des risques acceptables, mais posons-la correctement. Et, pourquoi pas, commençons par les phénomènes qui font le plus de victimes. Les syndicats pourront dormir sur leurs deux oreilles.