Obama : la méthode du discours

Pascal Fenaux

Le 4 juin 2009, devant l’université al-Azhar du Caire, le président des États-Unis, Barack Obama, prononçait un discours rompant explicitement et radicalement avec les huit années de diplomatie agressive adoptée par l’administration Bush au Moyen-Orient. L’allocution d’Obama entrera-t-elle dans l’Histoire ou, au contraire, le cours de l’Histoire la renverra-t-il aux oubliettes ? Après tout, voici un peu plus de dix ans, le président Bill Clinton avait déjà, lui aussi, prononcé le 14 décembre 1998 un discours « historique » devant les députés du Conseil national palestinien (le parlement de l’Organisation de libération de la Palestine, l’OLP) [1] réuni à Gaza. Dix mois plus tard, le processus diplomatique israélo-palestinien inauguré à Oslo était emporté dans un torrent de feu et de sang.

Certes, il est bien trop tôt pour évaluer l’impact du discours prononcé au Caire sur les lignes futures de la diplomatie américaine envers le monde arabo-musulman, d’autant que la tournure dramatique du scrutin présidentiel iranien ne sera de toute évidence pas sans conséquences au Moyen-Orient, tout particulièrement en Irak et au Liban (et donc sur le front israélo-palestinien). Il n’empêche. A New Beginning est un texte prometteur, qui plus est, en rupture formelle avec la posture messianiste adoptée par l’ancien locataire républicain de la Maison Blanche.

L’allocution de Barack Obama était articulée autour de sept axes : les causes du 11 septembre et ses conséquences en Irak et en Afghanistan, le conflit israélo-palestinien, la prolifération nucléaire en Iran, la démocratie, la liberté religieuse, le droit des femmes et, enfin, le développement économique. Assez prévisiblement, ce sont les dossiers iranien et israélo-palestinien qui ont retenu le plus l’attention. On ne saurait toutefois sous-estimer l’intelligence et la sensibilité dont a fait preuve celui qui s’est présenté comme « an African-American with the name Barack Hussein Obama ». Tout le long prologue du discours du Caire exprimait ostensiblement la reconnaissance d’un monde musulman auquel il était dans le même temps rappelé, avec un incroyable tact, d’assumer ses responsabilités devant l’Histoire.

Comme l’écrivait fort justement le commentateur politique israélien Allouf Ben dans un article intitulé « Pax Americana [2] », « Obama a gagné son pari. Il n’a jamais paru affecté, ni hypocrite lorsqu’il a rendu hommage à la culture islamique et à ses réussites. Il n’a pas davantage paru tomber dans l’excuse facile ou l’autojustification lorsqu’il a évoqué la nécessité de tourner la page en mettant les erreurs de son prédécesseur, George W. Bush, sur le compte du traumatisme des attentats du 11 septembre. En somme, Ben Laden a réussi là où la diplomatie a échoué. Les attentats contre New York et Washington et les guerres qui s’en sont suivies en Afghanistan et en Irak ont contraint l’Amérique à faire un réel travail d’introspection quant à ses relations avec l’islam. »

Sur le front israélo-palestinien, le président américain n’a pas renoué avec l’emphase contrainte dont avait fait preuve onze ans auparavant à Gaza le président Bill Clinton, devant un Conseil national palestinien sommé d’amender les articles de la Charte nationale palestinienne entrés en contradiction avec la reconnaissance mutuelle israélo-palestinienne du 9 septembre 1993. Barack Obama a fait bien mieux. Il a méthodiquement et précisément cité les dimensions du conflit israélo-palestinien.

A New Beginning semble annoncer ce que certains appréhendent déjà en Israël comme une « révolution stratégique ». En déniant toute légitimité à une colonisation israélienne de peuplement qui viole les accords antérieurs, en évoquant sans équivoque l’occupation israélienne et l’aspiration des Palestiniens à la dignité, à l’égalité des chances et à un État indépendant, en comparant ni plus ni moins la lutte des Palestiniens à celle des esclaves aux États-Unis et à celle des Noirs d’Afrique du Sud (au risque de prendre à rebrousse-poil l’opinion israélienne), tout en leur demandant de renoncer à la violence, Barack Obama a eu recours au lexique de la gauche libérale américaine.

En évoquant explicitement le soutien dont le Hamas jouit auprès d’une partie du peuple palestinien, le chef d’État américain s’est adressé directement au mouvement islamo-nationaliste pour lui demander d’assumer ses responsabilités en reconnaissant le droit d’Israël à l’existence. Il n’a à aucun moment sacrifié à l’exercice rhétorique qui consiste à qualifier le Hamas d’organisation terroriste. De même, après avoir appelé le monde arabe à reconnaître l’historicité des persécutions juives et du génocide juif, Barack Obama a demandé aux sociétés arabes de reconnaître que l’antisémitisme arabe ne faisait qu’alimenter la psychose israélienne de l’anéantissement, tout en reconnaissant que la politique israélienne ne faisait qu’alimenter la psychose de l’exil chez les Palestiniens.

L’adresse d’Obama fut prononcée à l’université al-Azhar du Caire, considérée comme le foyer académique le plus prestigieux du monde arabo-musulman. Pour son discours de « riposte », le dirigeant nationaliste israélien Binyamin Netanyahou, redevenu Premier ministre le 31 mars 2009, se devait de soigner le décorum. Haut lieu du nationalisme juif radical (tant laïc que religieux) et véritable « école des cadres » d’où sont issus de nombreux colons idéologiques de Cisjordanie, l’université Bar-Ilan de Ramat-Gan ne fut dès lors pas choisie au hasard. Devant un auditoire extrêmement curieux de voir comment Binyamin Netanyahou allait résoudre la quadrature du cercle et concilier la ligne politique d’une coalition ultranationaliste avec la nouvelle diplomatie américaine, le Premier ministre israélien a prononcé une allocution roublarde [3]. S’il a effectivement prononcé les mots magiques « État palestinien » (« Medina falastinit »), c’est pour aussitôt les assortir de conditions que la majorité des analystes politiques israéliens jugent eux-mêmes improbables. Ainsi, l’entreprise d’implantation de peuplement ne doit en rien être freinée, les Palestiniens doivent reconnaître Israël comme « État-nation du peuple juif » (« Medinat ha-le’om shel ha-’am ha-yehudi ») et l’État palestinien doit être démilitarisé.

Si l’exigence de démilitarisation de l’État palestinien n’est pas neuve, celle qui consiste à demander aux Palestiniens de reconnaître l’« ethnicité » ou la « nationalité » juive de l’État d’Israël est pour le moins sujette à caution. D’une part, le 9 septembre 1993, l’OLP a déjà reconnu l’État d’Israël et son droit à vivre dans des frontières sûres et reconnues. D’autre part, lorsqu’ils se reconnaissent mutuellement, deux États ne sont jamais tenus de reconnaître le caractère ethnique ou confessionnel de l’autre. Lors de la signature des accords de Dayton (accords de paix post-yougoslaves), il n’a jamais été demandé à la Croatie de reconnaître le caractère serbe et chrétien orthodoxe de la Serbie et, inversement, il n’a jamais été demandé aux Serbes de reconnaître le caractère croate et catholique de la Croatie. Donc, d’un point de vue strictement juridique, cette demande est absurde et irrecevable. Dans le droitier Maariv [4], Shalom Yerushalmi regrette ainsi « les conditions impossibles que Binyamin Netanyahou pose aux Palestiniens et qui reviennent à leur suggérer de se convertir au sionisme ». Dans Yediot Aharonot, Yoram Kaniuk estime de même que, « si les Palestiniens savent intuitivement qu’Israël est un État juif, il est déraisonnable d’exiger qu’ils nous reconnaissent comme “foyer historique du peuple juif”, dès lors qu’un million d’entre eux vivent dans cet État et en sont les autochtones [5] ».

La nouvelle condition posée par le gouvernement israélien est d’autant plus problématique qu’en Israël même, la question du caractère juif de l’État agite les intellectuels, qu’ils soient sionistes, post-sionistes ou a-sionistes [6]. Qu’entend-on par un État-nation juif ? Un État des Juifs ? Un État juif ? Un État des Hébreux ? Un État hébreu ? Un État israélien composé d’une majorité nationale hébraïque et d’une minorité nationale arabe ? Un État israélien composé d’une majorité confessionnelle juive et de minorités confessionnelles non juives ? L’enjeu, dans ces débats, ce n’est pas seulement l’irrédentisme palestinien, mais aussi la difficulté des Juifs israéliens à se définir, à définir leur avenir et donc à tracer les frontières humainement tenables entre « eux » et les « autres ». Et, in fine, l’enjeu, ce n’est pas seulement le statut de la majorité, mais aussi celui de la minorité. Beaucoup craignent qu’un document diplomatique axé sur la reconnaissance du caractère juif de l’État d’Israël ne donne à terme des armes légales aux tenants d’une vision antidémocratique qui, soit imposerait la Halakha (Loi ou Tradition judaïque) à toute la société juive de culture hébraïque, soit imposerait une suprématie ethnique qui priverait de leurs droits les citoyens israéliens non juifs et/ou issus de la minorité arabe.

Enfin, dans le « discours de Bar-Ilan », autant le mouvement d’émancipation nationale palestinien se voit stigmatisé dans toutes ses expressions, autant le mouvement de la colonisation se voit paré inversement de toutes les vertus. Extrêmement dur envers le discours de Bar-Ilan, le chroniqueur Akiva Eldar considère que « le discours de Netanyahou est de la meilleure veine néoconservatrice, insensible, paternaliste et colonialiste. On doute qu’il se trouvera un seul responsable palestinien digne de ce nom pour accepter la camelote proposée par Netanyahou [7] ».

En fait, l’allocution du Premier ministre israélien peut être considérée comme une réussite… américaine. Dans Maariv [8], Ofer Shelah ironise ainsi sur un Binyamin Netanyahou qui, « les lèvres sèches et la diction saccadée, semblait comme possédé par un démon nommé Obama et prononçait un discours qui n’était pas le sien. Ce discours prouve une fois de plus que ce n’est que lorsque les Américains nous y contraignent que les choses bougent ici. » De fait, nonobstant une première réaction américaine plutôt positive, il semble que l’administration Obama reste malgré tout sur sa faim sur le terrain de la colonisation de peuplement, dossier sur lequel le gouvernement israélien continue d’autant plus de tergiverser qu’il y va de sa propre survie.

Les semaines à venir indiqueront si le « Nouveau commencement » proposé par Barack Obama résistera à la nouvelle donne politique iranienne ou si, entre-temps, comme le craint Allouf Ben [9], le « discours du Caire » se sera enfoncé dans les sables mouvants de la politique moyen-orientale.

[1Contrairement au Conseil législatif palestinien, organe législatif de l’Autorité palestinienne créée en Cisjordanie et à Gaza en 1994, le Conseil national représente l’ensemble des Palestiniens, diaspora incluse.

[2Ha’Aretz, 5 juin 2009.

[4Maariv, 15 juin 2009.

[5Yediot Aharonot, 15 juin 2009.

[6Pour les Juifs antisionistes et pour les citoyens israéliens de souche arabe palestinienne, la question est évidemment entendue.

[7Ha’Aretz, 15 juin 2009.

[8Maariv, 15 juin 2009.

[9Ha’Aretz, 5 juin 2009.