Nucléaire. Retour d’expérience

Véronique Degraef

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, la catastrophe de Fukushima s’est fondue dans la normalité : l’inacceptable est devenu quotidien. La radioactivité empoisonne et va continuer à empoisonner pendant longtemps, insidieusement, les eaux, les terres et les corps dans un silence assourdissant. C’est l’abstraction nucléaire : parce qu’ils ne sont pas immédiatement visibles et qu’ils s’étalent dans un temps long difficilement imaginable par les obsédés de l’immédiat et de l’instant présent que nous sommes devenus, ses effets relèvent quasiment de l’impensable et de l’irreprésentable. Circulez, il n’y a rien à voir !

Il y a vingt-cinq ans, la catastrophe de Tchernobyl avait frappé le monde de stupeur, mais n’avait pas remis en question le nucléaire. Si elle avait joué le rôle d’un test d’effroi - grandeur nature, hélas - son nuage mortel n’était pas parvenu à enrayer la progression irrésistible d’une source énergétique dont les promoteurs parvinrent à imposer l’idée qu’elle était en fin de compte bien plus propre et moins néfaste pour le climat que la plupart des autres. Les premiers jours de la catastrophe japonaise, tous les éditorialistes prédisaient que ce désastre allait frapper bien plus profondément l’imaginaire du monde, instiller le doute un peu partout, susciter une forte contestation, accroitre les exigences de transparence et de sécurité, et mettre en cause la logique de privatisation qui préside à la politique nucléaire depuis une dizaine d’années. « Plus jamais ça » serait désormais le mot d’ordre de populations révoltées déterminées à interroger de fond en comble le fonctionnement de l’appareil nucléariste et la responsabilité politique qui la chapeaute. À peine un mois plus tard, la peste nucléaire fait lentement son travail dans l’indifférence quasi générale. Les leçons de Tchernobyl n’ont pas été tirées, celles de Fukushima ne le seront guère plus.

Comment pourrait-il en être autrement dès lors que l’industrie nucléaire, née de l’industrie militaire et encore profondément liée à elle, une industrie d’une technicité et d’une dangerosité extrêmes, exige l’opacité et nécessite une gestion centralisée et autoritaire. Cela crève désormais les yeux : en matière nucléaire, l’accès à une information impartiale relève presque de l’impossible. Ce qu’admettait d’ailleurs benoitement notre ministre de l’énergie lors d’un journal parlé de la RTBF en réponse à un journaliste qui se demandait pourquoi les « experts », autrefois si diserts, déclinaient aujourd’hui l’offre de commenter les évènements japonais. « Rien de plus normal, nous disait en substance le ministre, il n’y a pas d’expert indépendant. Ils sont si peu nombreux que forcément ils travaillent tous aussi bien pour l’industrie que pour le gouvernement. » Faut-il s’en inquiéter ? Que nenni ! Restons calmes, sereins et courageux, à l’exemple des Japonais, ce peuple exemplaire qui, nous apprend un lecteur du Monde, a eu le génie d’inventer un mot, Ganbarô, pour traduire cette attitude stoïque. Mais quand on mesure l’inconséquence mortifère des bâtisseurs de centrale et de la compagnie d’électricité qui l’exploite, la rétention d’informations et la minimisation des dangers voisines du mensonge, l’ignorance complète des autorités politiques et leur incapacité d’agir, on ne peut que plaindre cette population une fois de plus victime de l’horreur nucléaire. Et du cynisme scientifique qui se dissimule derrière l’expression « retour d’expérience » proférée ad nauseam depuis un mois par les experts.

Non, décidément non, il n’y a pas de nucléaire civil...