Nouveaux ennemis

Anathème • le 15 mars 2018
valeurs, Maroilles, Identité.

Les musulmans sapent nos valeurs occidentales. Les féministes sapent nos familles et notre identité. Les communistes et les syndicalistes sapent notre économie. Les parasites sapent la valeur-travail. Les migrants sapent notre modèle social. Nous savons tout cela.

Nos plus brillants intellectuels ont forgé des termes pour dénoncer avec nuance ces dangers qui nous menacent  : féminazis, néocommunistes, assistés, Grand Remplacement, islamisation, islamogauchiste sont quelques-uns d’entre eux. Utilisés à bon escient, c’est-à-dire jetés au visage des gens qui nous contrarient ou contredisent, ils affermissent nos positions et nous aident à résister.

Cependant, le plaisir d’être un chevalier sans tabou participant à la croisade contre la bienpensance ne doit pas nous aveugler et nous faire oublier qu’il est important d’identifier tous nos ennemis. Rien n’est plus fourbe et dangereux, en effet, que l’ennemi qui échappe à notre regard et ourdit discrètement de noirs complots. N’avons-nous ainsi pas récemment constaté que la gentille féministe qui approuvait notre mise en cause de l’oppression des femmes par les musulmans (tous les musulmans) pouvait se muer en une terrible virago, prête à décocher une carte blanche ou à revendiquer une parole publique pour critiquer, cette fois, les agressions et les discriminations dont d’innocents mâles souchiens se rendraient prétendument complices ? Quel choc !

Pour cette raison, il me semble aujourd’hui important d’attirer l’attention sur un nouvel ennemi et de jeter son identité en pâture à la population.

Le pire danger est celui qu’on ne reconnait pas au premier regard. Or, sans le savoir, vous fréquentez surement déjà le nouvel ennemi. Sous une apparence innocente, il distille un insipide mais dangereux poison. Mais où verser ce poison, si ce n’est dans votre assiette ?

Oui, vous l’avez deviné, il cuisine. Passionné par l’art de la table, il collectionne les recettes. Dans le dépliant du Carrefour, dans les rayons du Colruyt, dans les publicités Delhaize, il collecte des recettes soigneusement sélectionnées. N’importe lesquelles ? Certes non ! Comme dans tout processus d’autoradicalisation, l’ennemi sélectionne ses sources d’information. Il n’est pas celui qui demande à sa grand-mère la recette du lapin à la gueuze ou des gaufres de Liège, il n’est pas celui qui achète un livre de recettes régionales.

L’ennemi est le vecteur du Grand Remplacement culinaire, il tente d’effacer de notre mémoire les gouts d’antan pour les remplacer par des saveurs importées. Les piments qui échauffent les sangs, les féculents qui alourdissent l’estomac, les herbes qui enivrent, les poissons qui… Enfin, bref, vous avez compris. Nous sommes menacés par une pensée culinaire unique, qui prétend faire taire la marmite de nos aïeux au profit du cuit-vapeur.

Sous l’aspect innocent d’une tante qui découvre le tajine, d’une voisine qui s’aventure sur les terres du riz sauté, d’un père (oui, il y en a) qui cède aux charmes du jalapeño ou de la moambe, se cache un vaste mouvement, celui de la guerre des civilisations culinaires et du déclin de nos traditions et valeurs caloriques. Ne voyez-vous pas que, radicalisé ou idiots-utiles, tous œuvrent à l’apparition de menus végétariens dans les cantines où régnaient en maitres la bière de table et le haché de porc ? Sous leur impulsion, le gluten, les produits d’origine animale, les exhausteurs de gout, le saindoux ou la graisse d’oie reculent, face à des produits exotiques, censément plus sains, mais surtout vecteurs du rejet de nos valeurs.

Voulons-nous interdire le curry, le crocodile, le riz, l’autruche ou la papaye ? Certes non ! Nous sommes libres, nous mangeons ce que nous voulons, mais nous voulons rester nous-mêmes… et comme nous sommes ce que nous mangeons, pour être surs de ne pas nous perdre, exigeons l’intégration d’ingrédients traditionnels dans toutes les recettes. Toutes ! Réprimons les réfractaires, incriminons les médias diffusant des recettes non conformes, stigmatisons les populations refusant de manger nos plats !

Vive la morue aux bananes plantains au brie de Meaux, flambée au Calvados ! Répandons le riz sauté aux gambas et joues de porc, et sa garniture de choux de Bruxelles gratinés au Maroilles… accompagné de frites ! Imposons le tajine d’agneau aux crottes de Recogne et à la bière d’abbaye ! Promouvons le curry de blanc bleu belge à l’ail des ours et au chocolat belge !

Sans doute le gout des mets se trouvera-t-il altéré. Peut-être même les plats seront-ils à peine mangeables, mais ils nous ressembleront, à nous qui voulons rester nous-mêmes.


Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s’est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd’hui le regard lucide d’un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes.
Son expérience du pouvoir l’incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d’ordre dans ce monde qui va à vau-l’eau.

Illustration : ThreeIfByBike, 2011