Nous ne paierons pas !

Anathème

Nous ne paierons pas ! Nous vivons des temps troublés, ce n’est rien de le dire. Ce n’est pas tant que le monde soit à feu et à sang, le pauvre, il en a l’habitude ; c’est plutôt que nos consciences sont troublées. Enfin, les vôtres.

En effet, sous l’effet de l’idéalisme bêlant des gauchistes, l’homme occidental est pris de remords pour le passé et de craintes pour l’avenir. Nous aurions durablement déstabilisé le Proche et le Moyen-Orient, pourvoyeurs du terrorisme de demain ; nous aurions creusé notre tombe climatique ; nous jouirions du monde assis sur le cadavre de la biodiversité ; nous multiplierions les exclus, préparant ainsi les guerres civiles du futur ; en un mot nous serions à la veille de devoir rendre des comptes de notre emprise sur le monde, à la veille de nous voir présenter une addition pour le moins salée.

Billevesées !

Comme toujours face aux esprits chagrins et aux prophètes de la fin des temps, il faut garder la tête froide et se rassurer en contemplant notre glorieux passé. Avons-nous jamais payé pour ce que nous avons commis ? Jamais !

Le génocide des Indiens des Amériques, par exemple — une des pires pages de l’histoire de l’humanité — fut une opération fort rentable. Ces millions de morts, les exactions sans nom et les vols de terres et de richesses ont durablement assis notre domination mondiale. Les Indiens pensaient que nous mangions de l’or tant nous en voulions… ils étaient en dessous de la réalité : lorsqu’on mange, on finit par être rassasié.

La traite négrière qui s’ensuivit nous permit de valoriser à notre profit les terres nouvellement conquises et de déstructurer durablement une large part de l’Afrique. Il ne restait plus qu’à coloniser cette dernière, une terra nullius où nous pourrions faire main basse sur le caoutchouc, les minerais ou le bois. Tout fit farine au moulin pour enrichir la métropole, comme lorsque, ayant besoin de thé, de soie et d’ambre, nous fîmes notre marché en Asie.

Certes, nous nous sommes fait bouter hors des colonies…, mais avons-nous pour autant payé le juste prix de nos réquisitions et de nos massacres ? Bien sûr que non. Nous avons au contraire continué de nous servir. N’est-il pas du reste encore plus confortable de continuer à gérer les mines d’or ou de diamant sans pour autant devoir prétendre apporter la civilisation et le bien-être ?

Bien sûr, nos pays aussi furent déchirés par des guerres atroces. Les morts furent innombrables, mais ils furent pauvres, la plupart du temps. De même manière, la misère s’abattit atrocement sur la population laborieuse tout au long de l’industrialisation de l’Occident. Qu’importe ? Ce ne furent pas nos aïeux qui moururent de silicose, mais des hordes de crève-la-faim dont il importe peu de savoir d’où elles sortaient.

Finalement, jamais nous n’avons réellement dû rendre des comptes. La bourgeoisie a-t-elle dû rembourser aux descendants des prolétaires, des colonisés, des spoliés, les fortunes dont elle vit aujourd’hui encore ? La transmission des patrimoines est assurée, pas celle des dettes. Les miséreux d’aujourd’hui sont les arrière-petits-enfants de ceux qu’exploitaient jusqu’à la mort nos arrière-grands-parents. Tout est pour le mieux.

Qui donc, face à l’histoire, peut encore prétendre que nous creusons notre tombe ? Point d’inquiétude : c’est une constante historique que de ne pas payer pour ses crimes quand on est du côté du manche. Si l’on sait éviter la vulgarité des soudards et des dictateurs psychopathes, on a même droit aux honneurs des manuels d’histoire, d’une statue dans un square ou d’une avenue cossue bordée d’arbres. Nous ne payerons pas la note. Jamais ! L’alarmisme des bobos-Bisounours n’a pas plus de fondement rationnel que les élucubrations bouddhistes sur le karma !

Quelques centaines de morts chez nous pour des millions en Orient ? Le désagrément d’un climat légèrement perturbé lorsque des miséreux perdront tout dans les désordres climatiques qui s’annoncent ? La raréfaction des animaux visibles lors de nos safaris africains face à la disparition de ressources vitales pour les populations pauvres ? Reconnaissons-le, la mise à sac du monde nous est largement favorable : elle a pour nous quelques désagréments et d’immenses avantages. Au nom de quoi nous arrêterions-nous ? Remercions donc nos dirigeants visionnaires qui l’ont compris et nous proposent de ne rien changer.

Remercions les Trump, Fillon, Michel ou May qui savent que notre système est idéal. Pour nous.

Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s’est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd’hui le regard lucide d’un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes.

Son expérience du pouvoir l’incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d’ordre dans ce monde qui va à vau-l’eau.