Norvège. « Un des nôtres »

Luc Van Campenhoudt

Ce qui est terrible, disait d’Anders Breivik une jeune femme norvégienne interviewée peu après le double massacre, c’est qu’« il est un des nôtres ». Comme lui, elle a les cheveux blonds. Comme lui, elle a été élevée dans la foi chrétienne. Comme lui, elle a fréquenté le même genre d’école et emprunté les mêmes artères d’Oslo. Comme lui, elle a probablement frémi chaque fois que résonnait l’hymne national, aux innombrables victoires sportives d’un Norvégien ou d’une Norvégienne.

L’attentat eût-il été fomenté par un groupe d’islamistes radicaux pour punir la Norvège de sa participation à une action militaire internationale ou d’une mesure quelconque jugée discriminatoire, on en aurait compris les raisons ; on aurait au moins pu réagir contre un ennemi extérieur et mobiliser, pour s’en défendre, la communauté nationale, pensait une autre personne interrogée. Mais l’assassin n’est pas un barbare venu du Sud, il est un Norvégien pur jus, une partie de nous-mêmes, « né de notre propre sang », qui a massacré ses propres frères et sœurs.

Au lieu de tuer les siens, il aurait pu partir à la guerre contre les talibans et autres membres d’Al-Qaida, par exemple en Afghanistan. Comme au bon vieux temps des Croisés vénérés. Ou plutôt, puisque c’est désormais son propre pays qui est envahi, il aurait pu massacrer quelques dizaines de musulmans de Norvège qui menacent l’homogénéité de sa Nation et la pureté de sa race. Et ainsi les faire fuir et en décourager d’autres d’immigrer. L’ennemi extérieur n’est pas le principal problème pour Anders Breivik ; il suffirait qu’on décide courageusement de lui interdire l’accès au pays, de construire les remparts d’une Europe blanche et chrétienne. Le principal problème est donc l’ennemi intérieur : socialistes et démocrates, politiques et militants pusillanimes, qui ont trahi leur Pays et leur Foi, qui ne sont plus de bons Croisés. Face à la passivité de la masse, un déclic « atroce », selon ses propres termes, était nécessaire et urgent. Donc, ce sont les siens qu’il tuera.

Verser le sang des siens n’est pas anodin, c’est la transgression d’un tabou fondamental, impardonnable. Mais c’est précisément cette transgression qui confère au fratricide le pouvoir surhumain, démiurgique, de récréer une Norvège nouvelle en meurtrissant profondément l’ancienne.

Mais qu’importe finalement Anders Breivik, avec son psychisme détraqué et ses mortels fantasmes, à côté des cinq millions de Norvégiens meurtris et désemparés ? D’un côté, ils partagent une sorte d’identité primordiale et séculaire avec le tueur, une même langue, un même sol, une même histoire avec des Vikings et même, pour beaucoup, une même gueule de Viking qui fleure encore les embruns de l’Atlantique nord. Mais, en même temps, dans sa cruauté même, le crime montre que le visage est aussi un masque et la langue un leurre cachant des fantasmes et des pensées qui leur sont philosophiquement et moralement absolument étrangères. La Norvège devra être encore plus démocratique, a décrété le Premier ministre, qui traduisait une volonté générale.

Une question terriblement difficile se pose alors : qui sont les nôtres ? Ceux avec qui nous partageons la même histoire, la même langue et le même sol ? Le récent massacre vient d’en montrer l’insuffisance. Les Norvégiens d’aujourd’hui ne sont pas plus des Vikings que les Belges d’aujourd’hui sont encore des Gaulois. Ceux avec qui nous partageons les mêmes valeurs et les mêmes projets ? Sans doute « la vie doit être vécue en regardant vers l’avenir, mais elle ne peut être comprise qu’en retournant vers le passé », pensait Søren Kierkegaard, renvoyant hier et demain à leur complémentarité. Mais le philosophe scandinave pensait surtout que la première condition pour « être soi » est d’être capable de « s’arracher à soi-même », « d’être appelé au-dehors de soi et même au-dessus de ses propres forces, loin des sédiments d’identité que son histoire personnelle a déposés au fond de lui [1] ».

« Identité », mot en vogue, aujourd’hui servi à toutes les sauces, souvent les plus indigestes, qui sert surtout de refuge face à l’angoisse liée aux transformations des sociétés modernes, concept problématique car il incite à rechercher en vain son unicité en soi plutôt qu’en dehors de soi, dans le rapport à l’autre.

L’alternative n’est donc pas le relativisme, le n’importe quoi, le « un peu de tout », c’est-à-dire, finalement, le « tout et son contraire ». Elle est un travail incessant de construction de cette relation aux autres, d’extension et de réorganisation continue de notre conscience du monde. Ce qui suppose de revisiter constamment notre propre histoire, mais comme une force vivante et qui doit avancer. Le drame récent occupe désormais une place saillante dans cette histoire, et pas seulement pour les Norvégiens. Ce travail c’est précisément, au sens le plus fort et le plus riche, la Culture.

[1Philippe Chevallier, Être soi. Actualité de Søren Kierkegaard, François Bourin Editeur, 2011, p. 10.