Nord-Caucase occidental. Mouvements nationaux et islamiques

Irina Babitch

Les festivités organisées en 2007 par les autorités russes pour célébrer l’adhésion volontaire » du Caucase du Nord à la Russie et la décision du Comité olympique d’organiser à Sotchi sur les bords de la mer Noire les jeux d’hiver de 2014 ont ravivé les mouvements nationaux, prenant partiellement le relai de certains mouvements islamistes. Tant les uns que les autres utilisent l’histoire longue de la région pour poursuivre leurs objectifs.

Au cours de certains de mes voyages en Europe, j’ai été questionnée sur mes activités en Russie. Quand je précisais que j’étudiais l’ethnographie des peuples du Caucase du Nord, certaines personnes avouaient, embarrassées, ne pas savoir où se situait le Caucase. Mais une fois précisé que le peuple tché­tchène est l’un des peuples du Caucase du Nord, elles comprenaient alors directement à quoi je faisais allusion. En effet, au cours des années nonante, l’Europe a appris l’existence des Tchétchènes du fait des guerres de Tchétchénie. À la fin des années deux-mille, et au début des années deux-mille-dix, un autre peuple du Caucase du Nord s’est fait connaitre du « monde entier » : les Adyghs, ou Tcherkesses, comme on les appelle hors frontières. On a également entendu parler d’eux lorsque le Comité olympique international a élu la ville de Sotchi pour accueillir les Jeux olympiques d’hiver de 2014. Les jeux se dérouleront donc sur un territoire au bord de la mer Noire, qui est celui qui a partiellement abrité les peuples adyghs durant les siècles passés.

Dans la première moitié des années nonante, les mouvements nationaux ont connu un élan considérable dans la région. Presque tous les peuples du Caucase du Nord se sont mis à faire entendre leurs sentiments patriotiques, fondés sur un rejet de la Russie et la dénonciation de la politique d’assujettissement de la région par la force. Dans le même temps se développait un discours contre les peuples non natifs du Caucase.

C’est ainsi que les républiques du Caucase du Nord, construites sur le principe stalinien de l’« union de peuples d’origines différentes », « explosèrent », comme ce fut le cas entre Ossètes et Ingouches en Ossétie du Nord ; entre Karatchaïs d’un côté, Tcherkesses et Abazines de l’autre en Karatchaiévo-Tcherkessie ; entre Kabardes et Balkars en Kabardino-Balkarie.

l’histoire instrumentalisée

À partir du XVIIIe siècle, le Caucase du Nord fut un objet de convoitise géopolitique pour l’empire russe. L’un des objectifs les plus importants de la politique menée à l’époque fut la conquête progressive de la région, l’assujettissement des montagnards et la colonisation du territoire. Les visées principales de la politique russe y restèrent inchangées jusqu’au début du XXe siècle.

Ainsi, dans l’histoire de l’intégration par l’Empire russe de la région, une longue tragédie a touché presque tous les peuples qui l’habitaient. Et l’une des causes de ce phénomène fut évidemment l’expulsion des peuples qui s’opposaient à l’autorité russe en général ou à certains aspects de la politique impériale.

Il est évident qu’il n’y a eu aucun départ volontaire de peuples vers l’Empire ottoman entre le XVIIIe et le début du XXe siècle. Au cours des siècles précédents, les cas de migration vers l’Empire ottoman étaient isolés, même si les peuples du Nord-Caucase se trouvaient sous sa domination partielle ou, en tout cas, sous son influence « idéologique » (religieuse). Les déplacements de masse, eux, n’ont commencé qu’avec l’arrivée des Russes dans le Caucase.

Pourquoi les historiens des années nonante ne se sont-ils pas cantonnés à constater les faits et à décrire scientifiquement cette période, au lieu de s’associer aux revendications des mouvements nationaux militant pour la « reconnaissance » du génocide perpétré contre les Adyghs ?

Je pense que c’est lié à une phase précise des mobilisations ethniques, qui avaient pour but principal de renforcer l’identité de chaque peuple. L’« histoire faite de souffrances » des Adyghs, bien réelle et à même de souder ce peuple, en devint l’instrument.

Y avait-il d’autres moyens d’unir les Adyghs ? Non. À l’aube des années nonante, l’identification ethnique était très affaiblie au Nord-Caucase. Les cultures nationales s’étaient partiellement effacées sous le poids de l’idéologie soviétique visant à former une culture unifiée.

Les Balkars partageaient une même république avec les Kabardes (du fait de la réunion par Staline de deux peuples différents dans un même territoire). Les Balkars n’ont pas combattu les Russes au cours de la guerre du Caucase et n’ont pas été massivement exilés vers l’Empire ottoman. De plus, ils ont su tirer parti de la présence russe dans le Caucase du Nord pour étendre leurs terres. Vivant dans les montagnes, ils n’avaient que peu d’espace et les autorités russes leur permirent d’ajouter à leur territoire une partie des terres ayant appartenu aux Kabardes.

Les Balkars commencèrent, eux aussi, à se mobiliser au début des années nonante. Puisqu’ils n’avaient pas été exilés comme les Adyghs au xixe siècle, ils utilisèrent un autre fait historique pour soutenir leur caractère national : la déportation de leur peuple sous Staline en 1944.

Nous constatons donc que les faits historiques sont divers, mais que, premièrement, ils convergent tous vers les concepts de « victime » et de « souffrances ». Deuxièmement, ils rendent compte que le plus important ici n’est pas tant le fait historique que la possibilité de l’utiliser dans le cadre d’une construction nationale.

En Russie, la nouvelle liberté de culte a permis à l’islam de se développer rapidement dans le Caucase du Nord avec pour conséquence l’affaiblissement des mouvements nationaux et l’apparition des mouvements religieux, principalement islamistes qui supplantèrent à bien des égards les identifications nationales. La théorie du « génocide » des Adyghs perdit de son intensité dans la deuxième moitié des années nonante.

Au Caucase du Nord, au cours des vingt dernières années, on peut clairement identifier deux types de mouvements dont l’idéologie et les leadeurs n’avaient aucun point commun, si ce n’est un sentiment antirusse. On trouve ce sentiment dans l’idéologie des mouvements nationaux comme dans les mouvements islamistes, surtout chez les plus radicaux.

Les causes principales de ces sentiments antirusses sont notamment un mécontentement social lié aux conditions de vie, et le rejet de la Russie dans son acception coloniale. Ainsi les mouvements nationaux ont-ils fait place aux mouvements religieux. Toutefois, les bases idéologiques du sentiment antirusse n’étaient plus les mêmes : les leadeurs musulmans n’encourageaient pas les références au génocide des Adyghs ; leur but était de former une base commune à tous les peuples et cette idée de « génocide » n’incluait pas les peuples de langue turque, alors que ces derniers, contrairement aux Adyghs, ont subi les répressions du régime stalinien. Ils se fondaient plutôt sur l’impossibilité d’exercer leur foi musulmane dans le cadre soviétique.

Notons que les idéologues musulmans ont aussi eu recours à l’histoire, mais une autre histoire. Pour diffuser plus facilement l’islam parmi les Adyghs, ils demandèrent aux historiens d’expliquer à la population que cette religion était très répandue chez eux aux siècles passés, ce qui en réalité n’était pas le cas, car l’islam apparu dans les sociétés adyghs ne s’est que peu diffusé entre le XVe siècle et l’arrivée des Russes.

La mobilisation islamiste

Dès le milieu des années nonante, les leadeurs locaux du Nord-Caucase commencèrent donc à chercher de nouvelles formes de lutte politique, et l’islam prit alors une place prépondérante dans cette lutte contre les élites. On vit apparaitre le concept d’« islam politique » et se diffuser l’idée d’un État islamique. À ce moment, l’ambition de constituer un califat et de mettre en place un État islamique, au sein duquel la Tchétchénie aurait le rôle dominant, se propagea dans la région.

On a alors assisté au renouvèlement des leadeurs nationaux et religieux dans le Nord-Caucase. La situation a changé d’un point de vue social, politique et idéologique. Elle peut être qualifiée de « postrévolutionnaire », en référence à octobre 1917 si l’on se base sur deux tendances : d’une part, l’offensive des services secrets russes contre le jeune mouvement islamiste (chaque année, une centaine de partisans sont éliminés) ; d’autre part, l’affaiblissement des mouvements islamistes qui en découle et la remontée des mouvements nationaux, surtout chez les Adyghs.

En 2005, en Kabardino-Balkarie, on a assisté à une « révolte islamique », au cours de laquelle des leadeurs islamistes radicaux ont tenté de s’emparer du pouvoir. Ils ont échoué. À la suite de cet épisode, les services secrets russes ont lancé une offensive musclée contre les mouvements islamistes, surtout radicaux, dans le Caucase du Nord en général, et particulièrement en Kabardino-Balkarie. Par conséquent, les mouvements islamistes ont décliné.

Le retour des mouvements nationaux ?

L’initiative revint alors à nouveau aux leadeurs nationaux. Depuis le milieu des années deux-mille, les mouvements nationaux sont redevenus plus populaires que les mouvements islamistes. On sait que les jeunes qui soutenaient ces derniers se battent désormais « contre la Russie » au moyen de nouveaux mouvements nationaux, ceux de la fin des années deux-mille et du début des années deux-mille-dix.

En Kabardino-Balkarie, les mouvements nationaux cherchèrent de nouveau à s’appuyer sur des épisodes historiques déterminants dans lesquels les Adyghs avaient le rôle de victimes.

Deux éléments ont joué un rôle clé dans le déclenchement de ces changements. En 2007, les autorités russes ont eu l’idée absurde d’organiser des « réjouissances à grande échelle pour célébrer l’anniversaire de l’entrée volontaire des peuples du Caucase du Nord dans la Russie ». Le « centre » alloua de gros moyens pour l’organisation de cet évènement très marqué idéologiquement. Mais ces festivités provoquèrent, à juste titre, une lourde vague de mécontentement face à une altération aussi grossière des faits et au refus des autorités de considérer la guerre du Caucase et les migrations massives des peuples du Nord-Caucase qui en ont découlé comme la preuve qu’il n’y avait pas eu de rattachement volontaire des peuples de la région, mais une longue lutte, et que ces évènements avaient eu des conséquences funestes pour bon nombre de peuples concernés. Ensuite, la même année, le Comité international olympique a décidé d’organiser les Jeux d’hiver à Sotchi en 2014.

Dans ces conditions, une nouvelle vague de mouvements nationaux est apparue. Leur fer de lance est la lutte pour la reconnaissance du génocide subi par les Adyghs. Ces mouvements ont reçu le soutien de cercles radicaux et du Parlement géorgien qui considéraient cette reconnaissance comme indispensable pour rétablir la vérité historique. Ce soutien s’est particulièrement renforcé avec la détérioration des rapports entre la Russie et la Géorgie, dans le sillage de la guerre russo-géorgienne de l’été 2008. La Géorgie a alors intensifié ses relations avec les peuples du Caucase du Nord, notamment en ce qui concerne la reconnaissance du génocide des Adyghs.

Les historiens et parlementaires géorgiens ont « reconnu que les autorités avaient organisé des nettoyages ethniques et mené des expéditions militaires punitives ». Ces attitudes et déclarations d’hommes politiques et de scientifiques géorgiens ont, selon nous, un caractère politique et non scientifique. La communauté scientifique russe reconnait l’existence de ces faits tragiques, mais le pouvoir russe n’admettra jamais de « reconnaissance politique », il préfèrerait encore déclencher une « seconde guerre du Caucase ».

Traduit du russe par Sophie Voisin et Aurélie Coutiez