Nom d’enfant !

Théo Hachez
Idées-société.

Pourquoi ne pas le reconnaitre : alors que diverses propositions de loi
projettent de réformer le système d’attribution de ce qu’on appelle
communément le « nom de famille », il apparait que nous sommes
peu préparés à un tel débat.

Comme beaucoup de traditions relayées par la loi, la transmission
des noms chez nous se donne d’abord à voir par sa motivation originelle
 : le système actuel privilégie clairement, voire exclusivement,
une « lecture » patrilinéaire des individus. En même temps, s’il ne
s’agit que d’un signe - et tenant compte, par ailleurs, des autres
progrès de l’égalité des sexes -, notre système d’attribution du nom
peut aussi être appréhendé comme arbitraire : son caractère conventionnel
et automatique tend à mettre son sens hors de portée des
individus, qu’il affecte indifféremment.

Tant qu’on s’en tient à cette double approche superficielle, l’institution
du nom apparait disponible à une réforme qui, à tout le moins,
la rendrait plus politiquement correcte en la débarrassant de ses oripeaux
moyenâgeux. Et permettrait d’envisager, au-delà, un fonctionnement
plus conforme aux valeurs d’égalité et de liberté. C’est
ainsi, semble-t-il, que la question a été abordée par les parlementaires
qui, en Belgique comme ailleurs, s’en sont saisis. On s’en
convaincra à l’exposé raisonné des diverses propositions législatives
que fournit Hervé Cnudde.

Or, et c’est ce qui a peu à peu imposé l’évidence de rassembler un
dossier autour de ce thème, il s’en faut de beaucoup pour que la
question ouverte puisse être banalisée de la sorte. Car les opérations
de façadisme moderne auxquelles semblent se résumer les aménagements
projetés, une fois qu’on les envisage dans leurs implications, révèlent, par les questions qu’elles lui renvoient ou les dégâts
qu’elles lui infligeraient, la fragilité d’un édifice anthropologique
complexe.

Au détour d’un jeu de signes sommé de plier ses règles au politiquement
correct, nous voilà d’abord confrontés à un arbitrage normatif.
Comme on le verra, la seule volonté conceptuelle d’assurer l’égalité
des parents expose déjà le législateur à une certaine perplexité : sous
peine de devenir très vite de petits arbres généalogiques à croissance
rapide, les noms des représentants des générations futures devront
tôt ou tard omettre l’un ou l’autre des parents et, partant, privilégier
l’autre. De tels dilemmes peuvent difficilement être tranchés sans
assumer les questions que pose le partage de la parentalité telle
qu’elle est vécue et pratiquée, et telle qu’elle évolue dans ses repères
normatifs. Le nouveau système devra-t-il prendre acte de la position
des mères comme statistiquement responsables par défaut ? Ainsi
toute solution privilégiant finalement la patrilinéarité, y compris le
maintien du système actuel, devient un choix de résistance à ce qui
est décrit comme une érosion de la paternité, comme le montre Toon
Vandevelde.

LA RELATIVITÉ ANTHROPOLOGIQUE
Dans le même registre, la discussion s’élargit au caractère familial du
nom : qu’est-ce que la famille aujourd’hui ?, se demande dans sa
contribution Robert Steichen. Dans quelle mesure un système d’attribution
des noms, nécessairement sommaire, peut-il « cadrer » son
évolution en identifiant des normes nouvelles fondant l’institution ? À
supposer que l’ingéniosité du législateur y parvienne, parce que l’on
aurait jugé nécessaire de ratifier cette évolution familiale, il faudrait
encore que la sanction de la loi produise des effets lisibles pour tous.

Ce qui est certain, c’est que tout projet de réforme, aussi limité soitil
dans son propos, contient déjà en lui-même un composant décapant
le vernis de naturel sous lequel s’impose le système actuel, qui
s’est patiemment installé à la fin du Moyen Âge et dans le courant
des Temps modernes. C’est dans cette période en effet que le nom de
baptême fut progressivement repoussé dans la sphère du privé, alors
même que se figeait, par la tradition, un second nom dont la motivation
sociale originelle était elle-même variable : surnom lié à
l’identité physique ou professionnelle, à l’origine géographique, ou
encore simple reprise du nom du père.

La lenteur de cette évolution, qui ne fut que très tardivement sanctionnée
par la loi, est à mettre en relation avec les progrès parallèles
du mode de vie urbain comme modèle social et avec ceux de la culture écrite dans la vie civile. Ainsi le système qui en résulte aujourd’hui,
avec ses nom et prénom(s) qui articulent la dévolution automatique
et le choix des parents, avoue-t-il sa contingence. Une
contingence dont la conscience émerge évidemment aussi lorsqu’on
est confronté à des cultures exotiques soucieuses de souligner ou de
préserver, à travers le nom, des appartenances diverses. Il est remarquable
qu’aucune proposition de loi n’envisage la question de la
compatibilité ou de la lisibilité du système à mettre en place avec le
cahier des charges d’une société multiculturelle.

DU SIGNE À SON RÉFÉRENT : UN HOMME NOUVEAU ?
Devant un tel dédale de questions, ne vaudrait-il pas mieux renoncer
à toute intervention légale qui les trancherait sommairement, d’autant
que les tares évidentes du système actuel sont balancées par sa
lisibilité ? L’arbitraire connu n’est-il pas un moindre mal ? Mais, si
c’était encore possible, il ne serait sans doute pas souhaitable de se
résigner au maintien d’une tradition dont les contradictions avec les
valeurs contemporaines sont si évidentes.

S’agissant de signes, ne faut-il pas se référer à quelques éléments de
sémiologie pour situer la discussion actuelle ? Les signes sont à la
fois des entités physiques (signifiants) qui renvoient à des idées
(signifiés) par le détour desquelles nous cherchons à atteindre, à
délimiter, à identifier une part du réel partagé (référent). Le fait est
que l’attention des uns et des autres est d’abord (et parfois exclusivement)
focalisée sur les concepts et leur conformité : la carte prend
ainsi la place du territoire qu’elle est censée baliser. Comme l’idée, le
projet d’enfant s’encode ainsi au risque de l’identité et finalement de
l’espace de liberté qui lui sont laissés. La brèche est, au plan social,
du même ordre que celle qu’ouvre l’ingénierie génétique. Aussi bien
faut-il envisager avec la plus grande réserve un élargissement de la
liberté laissée aux parents et à leurs rapports de force obscurs, cette
liberté étant déjà du reste assurée par le choix du ou des prénoms.

Si l’on adopte prioritairement ce point de vue du référent, c’est-àdire
celui des contours de l’identité auxquels renvoient les signes qui
ont charge de la porter, on ne manquera pas d’être interpellés par
d’autres évolutions, apparemment moins âprement discutées. Ainsi
celle du signe sans doute le plus original que nos sociétés occidentales
aient mis en charge de porter en acte la revendication de l’identité,
à savoir la signature, sommée de se transposer dans l’univers
des technologies électroniques. Ainsi vivons-nous de plus en plus
sous l’emprise de systèmes administratifs (étatiques ou commerciaux) qui, comme autrefois de l’écriture, et pour notre plus grand
bien évidemment, font des procédés de digitalisation autant de tentacules
potentiellement liberticides.

Car, si l’identité se construit, le nom est bien le signe du lieu d’où elle
s’échafaude. À force de vouloir lui faire dire le vrai de l’être ou du
projet d’être qu’est l’enfant, de ses auteurs, le nom devient un générique
écrasant l’intéressé devenu produit, et on le soustrait à l’espèce
d’anonymat qui résulte du caractère arbitraire ou insignifiant de
notre système d’attribution. Ainsi dans certaines sociétés, le « vrai »
nom des individus est-il tabou et préservé par le secret, eu égard au
pouvoir que donnerait sa connaissance. À la question « Comment
vous appelez-vous ? », faudra-t-il un jour que nous répondions,
comme le personnage joué par Arletty dans Les enfants du paradis :
« Je ne m’appelle jamais, je suis toujours là » ?