No se gana nada

Renaud Maes

Le 18 mai 2017, 5 heures du matin. Pedro vient de rendre son dernier souffle, recroquevillé dans son peignoir de soie imprimée, seul dans son lit encombré de coussins brodés et de couvertures satinées. Dans les trente mètres carrés de son « appartement » parisien, les livres forment de gigantesques colonnes encadrant les malles de vêtements, emplies de robes et de chapeaux. Des rubans aux reflets métalliques ornent des fleurs séchées posées dans un vase à l’effigie de Che Guevara déposé sur un tas de bouquins aux couvertures criardes — quelques ouvrages choisis de la « petite collection » Maspero. Il aimait bien le Che.

Étudiant, Pedro avait vécu la révolution cubaine avec ferveur. Marxiste convaincu, il n’avait pas de mots assez durs pour décrire le régime mafieux de Batista. Il se souvenait avec beaucoup de plaisir des fêtes faisant suite à la fuite du dictateur dans le café de La Havane où se rassemblaient ses amis, tous étudiants et tous marxistes. Ils avaient vécu les premiers mois de la révolution comme une période de libération intellectuelle et… sexuelle. Mais c’était avant la nuit, Antes que anochezca [1]. L’habitude du travestissement avait rapidement valu des ennuis à Pedro, notamment les brimades des « commissions de quartier » [2]. Au milieu des années 1960, il s’était logiquement fait envoyer, avec d’autres « maricones », dans l’une des Unidades Militares de Ayuda a la Production, les UMAP. Ces camps créés en 1964 avaient notamment comme mission de « rééduquer » les homosexuels « par le travail » forcé [3]. Il n’aimait pas parler de cette épreuve car, pour lui, « les camps étaient une erreur, pas la révolution ». Mais il en tirait une leçon, qu’il répétait fréquemment : « l’orthodoxie idéologique, c’est l’archange Gabriel de l’oppression ». Un ravissement vient toujours annoncer le début du martyre. C’est son oncle, un officiel du régime, qui lui permit de quitter le camp, avec une condition : un exil permanent, loin de Cuba. Profitant d’un « échange culturel », Pedro s’était donc réfugié en l’Europe.

Au mur de l’appartement, entre un tapis indien et une cage d’oiseleur ne contenant que quelques plumes, une affiche géante représentant Rudi Dutschke, le leadeur étudiant de la Sozialistischer Deutscher Studentenbund, l’Union socialiste allemande des étudiants [4], est ornée de guirlandes de fleurs synthétiques pourpres. En dessous, des photographies de manifestants brandissant « Stop the US agression in Vietnam » et « Benno Ohnesorg, Politischer Mord » [5] dans les rues de Berlin-Ouest tentent de résister à la gravité, mal coincées dans des cadres rococo.

Pedro avait inventé un personnage de drag-queen militante : Gloria. Elle était de tous les défilés berlinois, arborant une énorme robe rouge à volants, ponctuée d’étoiles noires. En 2013, dans le cadre des nombreux entretiens superflus censés préparer ma thèse, j’avais rencontré un ancien du mouvement étudiant marxiste « Spartakus ». Il se souvenait de Gloria : elle était célèbre à l’époque. En 1970, lors de l’interdiction des groupes étudiants radicaux, notamment du SDS, Gloria avait même participé à des « attentats corporels », selon la mode de l’époque. Adorno, par exemple, fut victime d’un « attentat aux seins » (Busenattentat) durant lequel des étudiantes dévoilèrent leur poitrine dénudée au vieux professeur [6]. Pedro rigolait souvent de l’échec d’une « intervention » planifiée par un groupe d’étudiants issus du SDS (K-grup) consistant à dévoiler sous des jupons à froufrous leurs fesses marquées de « keine demokratie » lors d’une conférence de Jürgen Habermas. Dès que les drag-queens s’étaient faufilées dans la salle de conférences hambourgeoise, la police locale les avait embarquées manu militari, avant même l’arrivée de l’orateur.

Sur une table de chevet, dans un cadre sculpté en bois sombre posé sur une dentelle rosâtre, une large photographie en noir et blanc représente un barbu un peu hirsute, complètement nu. C’est Pierre, l’amoureux français de Pedro.

Il disait de Pierre qu’il était tout simplement sa « traduction française ». Ils s’étaient rencontrés dans une boite de nuit berlinoise. Pierre venait à Berlin en empruntant le Trans-Europe-Express, « sa famille avait de l’argent ». Mais il se disait communiste libertaire. Proche du Front homosexuel d’action révolutionnaire (le FHAR) [7], il offrait à Pedro les livres de Daniel Guérin ; Pedro trouvait Guérin « pas assez marxiste pour être honnête ». Il n’empêche, le charme prit : en 1985, Pedro s’installa à Paris. Pendant quatre ans, ils vécurent ensemble, « heureux dans les petits drames du quotidien ». Employé de l’éducation nationale en tant que professeur d’espagnol et d’allemand, il continuait à incarner Gloria de temps à autre dans des boites du Marais.

Dans une sorte de corde tressée de soie rose, qui pend d’une énorme armoire en bois vernis, Pedro a épinglé une vingtaine de petits rubans rouges. Les mêmes rubans ornent tous les chapeaux empilés sur les livres.

C’est en 1988 que l’épidémie de Sida a rattrapé Pierre. Il en est mort, en 1991, « mince et sec comme un morceau de bois ». Gloria s’est suicidée de désespoir, mais Pedro a continué à vivre. Évitant désormais les bars et les boites de nuit, il devint plus solitaire, plus amer aussi. Après sa retraite, il continua à s’isoler, n’acceptant que rarement de sortir de chez lui, le temps d’une conférence devant un public d’une dizaine de militant.e.s tout au plus. Il craignait toujours d’être instrumentalisé « par la droite », sélectionnait soigneusement ses interventions. Elles se concluaient toujours par un « No se gana nada », lancé en un soupir.

Sur la porte de l’appartement, une carte du monde un peu datée (l’URSS y figure encore) disparait sous une foule de cartes postales reliées entre elles par des cordes en coton coloré.

Pedro correspondait beaucoup, avec des gens rencontrés un peu partout en Europe. Il aimait envoyer des cartes postales contenant une citation en langue originale, entourée d’une mise en contexte de plusieurs paragraphes, débordant sur la face illustrée. Et toujours la même signature : « No se gana nada ». Converti à l’informatique « grâce à une formation pour petites vieilles », il s’était mis à envoyer des messages interminables, ponctués d’images glanées sur le web. Ses derniers courriers décryptaient la « marche pour la famille » et il faut bien admettre que sa maxime y prenait particulièrement sens. Il aimait bien Taubira, mais vomissait le gouvernement socialiste « pour son infâme politique d’asile ». Il trouvait que « le mariage pour tous » était un voile sur d’autres politiques, même s’il fallait « quand même bien lutter contre ces réactionnaires, vieux et jeunes déjà vieux ». Sa dernière manifestation, il y défila en tant que Pedro, certes pour défendre le « mariage pour tous », mais en arborant autour du cou une pancarte « Égalité des droits et abolition du mariage, institution bourgeoise ».

Pedro disait de son histoire qu’elle était celle de l’Europe : depuis son exil de Cuba et sa reconnaissance comme réfugié en Allemagne de l’Ouest, il s’était senti profondément européen. « Parce que se dire Européen, c’est aussi absurde que se dire Belge : c’est dire “j’habite au milieu d’un capharnaüm et là où je suis bien, c’est dans ce mélange”. » Témoin actif et décalé des luttes pour l’émancipation, il n’avait aucune confiance dans les appels vibrants au Peuple ou à la Nation. C’est peu dire qu’il se méfiait de Jean-Luc Mélenchon, « trop français pour être marxiste ».

Depuis la fenêtre de la chambre, on peut voir le canal Saint Martin. Des hipsters font un footing fixant leur montre connectée qui mesure leur rythme cardiaque et leurs performances du jour, regardant à peine les quelques tentes où des sans-abris cherchent un mauvais sommeil. Le soleil qui se lève colore de reflets orange la grise chape de pollution. Dans quelques heures, l’infirmière à domicile va passer, puis les croquemorts. Il ne faudra qu’une semaine pour que les bibelots, les rubans, les chapeaux, les peignoirs en soie, l’énorme perruque rousse de Gloria, les piles de livres… soient embarqués dans des cartons, à la demande du propriétaire. Le tout sera vendu par le vide-grenier, sauf bien sûr les objets sans aucune valeur : des photographies de manifestation, des rubans épinglés sur des chapeaux, une robe rouge à volants ornée d’étoiles noires dont la couleur s’est fanée depuis bien longtemps.

No se gana nada.

[1Arenas R., Avant la nuit, trad. L. Hasson, Arles, Actes Sud, 2000.

[2López M. E., Homosexuality and Invisibility in Revolutionary Cuba, Reinaldo Arenas and Tomás Gutiérrez Alea, London, Tamesis, 2015.

[3Siera Madero A., « “El trabajo os hará hombres” : Masculinización nacional, trabajo forzado y control social en Cuba durante los años sesenta », Cuban Studies, vol. 44, n° 1, 2016, p. 309-349.

[4Sur l’histoire du SDS, voir Willy Albrecht, Der Sozialistische Deutsche Studentenbund (SDS). Vom parteikonformen Studentenverband zum Repräsentanten der Neuen Linken, Bonn, Dietz, 2001 (1re ed. 1994).

[5Benno Ohnseorg était un étudiant de l’université libre de Berlin abattu à bout portant (et sans sommation) le 2 juin 1967 par un policier lors d’une manifestation contre la venue du Chah d’Iran à Berlin-Ouest. C’était la première manifestation à laquelle participait ce pacifiste de vingt-six ans. Son assassinat servit notamment de « terreau » pour la fondation de mouvements radicaux communistes (la Rote Armee Fraktion) et anarchiste (le Bewegung 2. Juni).

[6Sur le Busenattentat, voir Renaud Maes, « L’expert dans le miroir », La Revue nouvelle, 3/2017.

[7Sur le rôle du FHAR, sa composition et son action, voir Sibalis M., « L’arrivée de la libération gay en France. Le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) », Genre, sexualité & société, n° 3, 2010.