News of the World, ou l’inévitable engrenage

Simon Tourol

On n’a sans doute pas fini de mesurer les ravages causés par le scandale des écoutes téléphoniques organisées par feu le News of the World (NOTW), l’hebdomadaire londonien à sensation du groupe Murdoch, News Corp. Au moment d’écrire ces lignes, la liste des dégâts était déjà lourde. Le tabloïd était rayé de la carte, sabordé après cent-soixante-huit années d’existence ; son ex-rédac’ chef devenue directrice de la filiale britannique du groupe était brièvement arrêtée au lendemain de sa démission ; Rupert Murdoch renonçait à l’achat des 60% du bouquet satellite à péage BSkyb qui ne lui appartenaient pas encore ; l’action News Corp avait perdu 17% ; une commission parlementaire et une enquête judiciaire étaient activées ; le FBI ouvrait une enquête aux États-Unis ; deux hauts responsables de Scotland Yard avaient démissionné ; les révélations se multipliaient sur les complaisances du monde politique — conservateur comme travailliste — à l’égard du groupe de presse. L’écœurement qu’inspire cette sordide saga vient autant des agissements du journal que de ceux de ses proTECteurs. La mise sur écoutes, par le NOTW, de nombreuses personnes en vue avait été révélée dès 2005. Une timide enquête avait mené à la condamnation de deux boucs émissaires et à la démission du rédacteur en chef Andrew Coulson, aussitôt engagé comme responsable de communication par le futur Premier ministre, David Cameron. Il faudra de nouvelles révélations du concurrent The Guardian pour que les enquêtes soient relancées en 2010 puis en 2011 et fassent enfin la lumière sur l’étendue du scandale. Les méthodes abjectes des paparazzis du téléphone n’auraient pas été possibles à cette échelle si le mensonge et la corruption ne s’y étaient ajoutés. On sait aujourd’hui à quoi servirent les pots de vin versés à des policiers et pourquoi les enquêtes furent à ce point lentes et molles.

L’impossible promesse

Au-delà des considérations politico-économiques sur la puissance d’un groupe médiatique mondial, le leadeurship autocratique de son fondateur et le trafic d’influence auquel ce dernier est naturellement conduit, l’affaire illustre comme aucune autre auparavant la mécanique de la presse à scandale. Elle repose sur une promesse impossible, celle d’offrir à chaque parution le récit de faits extraordinaires — au sens littéral du terme — frappés, en outre, du sceau de la proximité. Il ne suffirait pas, en effet, que les vies hors normes, destins tragiques, trajectoires bouleversées, horreurs à domicile et tabous brisés soient puisés au fil d’une actualité mondiale, donc lointaine. Le commérage institutionnalisé doit se nourrir de la communauté où il sera mis en circulation.

Érigées en système de collecte de l’information, les écoutes du tabloïd étaient devenues indispensables pour alimenter la pompe à ragots, et remplir la promesse tacitement contractuelle faite aux 2,8 millions d’acheteurs hebdomadaires. Développée à un certain niveau, la mécanique ne peut devenir qu’infernale et transgressive. Les balises légales, déontologiques et éthiques explosent littéralement sous l’effet de la pression que la rédaction du tabloïd s’impose à elle-même… Au mieux, les journalistes habillent le banal en évènement. Au pire — et le pire est arrivé — ils font du viol des vies privées un principe de fonctionnement. Jusqu’à faire, comble du cynisme, de leurs propres lecteurs les proies de ces agissements, puisque les citoyens ordinaires avaient droit eux aussi aux écoutes, dès lors qu’ils étaient proches d’un évènement ou parents d’une victime.

Ces lecteurs, soulignons-le en passant, sont aussi des coupables ! L’achat hebdomadaire du tabloïd était un acte d’adhésion au système, confortant numéro après numéro l’exigence de scoops renouvelés. L’éditeur avait alors beau jeu de justifier sa politique en évoquant « ce que veut le lecteur »…

Vie privée : la porte entrouverte

La quête frénétique de l’audience qui considère désormais le lecteur comme un consommateur à satisfaire et non plus comme un citoyen à informer n’est pas le seul fait des tabloïds britanniques, bien sûr. En France, la presse people (Voici, Gala, Closer, Public…) vend chaque semaine plus de 3 millions d’exemplaires pour un lectorat de 18 millions de personnes [1]. Mais ses méthodes et son style, pour peu ragoutantes qu’ils soient, n’ont rien de comparable à ceux du notw. Et si les publications trash (Entrevue, Choc, Guts…) eurent leur heure de gloire commerciale au début des années 2000, leurs ventes s’effondrent depuis deux ans, touchées par les sites internet qui ont pris la relève sur ce terrain boueux.

La Belgique francophone ignore ce phénomène pour des raisons simples. Les titres « people » français suffisent largement à combler les amateurs du genre. Quant au journalisme à scandale, il ne fait pas partie de notre culture médiatique et, quand bien même, l’étroitesse de la communauté, réduite à un village où les relations sont bon enfant, ne se prête pas bien au commerce du clabaudage. Rossel tenta bien l’aventure jadis, mais son magazine Choc ne vécut pas longtemps. L’hebdomadaire L’Instant, qui s’inspira parfois de ce journalisme-là, fut tout aussi éphémère. Restent, dans plusieurs publications francophones comme flamandes, des comportements individuels de journalistes qui piétinent allègrement le principe déontologique de la loyauté dans les méthodes de recherche de l’information.

La Grande-Bretagne est une terre de prédilection des tabloïds à sensation pour deux raisons au moins. Le journalisme anglo-saxon cultive, jusqu’à l’excès comme on le constate, un sens de l’investigation bien plus soutenu que dans les médias continentaux. Le dévoilement et l’agressivité qui va avec y sont des principes de base. Rien d’étonnant alors à ce que les journalistes américains, au plus chaud de l’affaire dsk, aient pu considérer leurs collègues français comme complaisants à l’égard de l’ex-directeur du fmi.

L’autre explication au phénomène britannique tient à la nature de ses règles déontologiques. Le respect de la vie privée, érigé chez nous en impératif absolu — dans le principe du moins, n’a pas cours dans les mêmes termes à Londres. Le code de conduite qu’adoptait en 1938 le syndicat des journalistes de Grande-Bretagne, révisé et complété depuis lors à plusieurs reprises, interdit l’intrusion dans la peine ou la détresse privée, « sauf justification par des considérations incontestables d’intérêt public ». L’ère de la communication et le mythe de la transparence ont donné au texte une acception que les rédacteurs de 1938 ne soupçonnaient évidemment pas. Éditeurs et journalistes à scandale se sont fait leur propre juge pour déterminer l’« incontestable intérêt public »… et le confondre allègrement avec un incontestable intérêt commercial. La famille royale en fit largement les frais, dont Sarah Ferguson en monokini dans le Daily Mirror, Diana et ses conversations intimes dans le Sun ou Charles et sa liaison avec Camilla Parker.

Cette élasticité admise dans le respect de la vie privée (qui gagne des esprits sur le continent depuis une dizaine d’années) explique l’apparent paradoxe de voir se développer une presse à scandales dans le pays qui compte parmi les plus vieilles et fameuses instances déontologiques du monde. Le British Press Council fut créé en 1953, remplacé quarante ans plus tard par le Press Complaints Commission (PCC).

En 1993, celui-ci publiait un nouveau code de conduite visant notamment à limiter les atteintes à la vie privée et… à dénoncer l’interception de conversations téléphoniques. On mesure exactement aujourd’hui le poids de ce genre de code chez ceux que la morale indiffère.

[1Chiffres cités par Jamil Daklia dans Mythologie de la peopolisation, éd. Le Cavalier bleu, 2010.