New York des femmes

Françoise Collin

En février 1973, La Revue nouvelle publiait cet article de Françoise Collin disparue en septembre dernier et à laquelle Diane Lamoureux rendait hommage dans le numéro d’octobre.

Le féminisme n’est pas une idée : c’est une force. Sans doute est‑ce en circulant dans les milieux du Women’s Lib américain que l’on s’en convainc le mieux. Cette force est à l’œuvre parmi les forces qui travaillent la société, son potentiel, ce sont des millions de femmes, plus de 50% de la population, qui s’éveillent peu à peu à la conscience ; ses composantes sont tout à la fois économiques et socioculturelles.

Il faut avoir vu ces Américaines jeunes et moins jeunes organiser une journée sur les discriminations sexuelles dans les manuels scolaires, monter une galerie d’art coopérative, réunir un groupe de travail sur les crèches et garderies, prendre la parole à une commission des Human rights (les droits humains), promouvoir la Self Help Clinic, etc., pour comprendre que quelque chose déjà a commencé à changer et que les femmes sont entrées activement dans l’histoire. Sans doute New York, où j’ai séjourné cinq semaines, n’est pas toute l’Amérique ; sans doute aussi toutes les New‑yorkaises ne sont‑elles pas féministes, mais l’exemple est contagieux. Peu de femmes, parmi celles que j’ai rencontrées, étaient restées étrangères au problème ; beaucoup avaient, à un moment quelconque, croisé les groupes féministes, et en gardaient la trace ; beaucoup, sans même y avoir jamais été mêlées, bénéficiaient, dans leurs entreprises, de son existence : elles y puisaient un dynamisme, une assurance qu’elles n’auraient sans doute pas eus en d’autres temps. De sorte que l’on hésite parfois à utiliser le terme de « féminisme » qui est attaché à une certaine tradition et à une certaine forme de lutte ; le terme de mouvement des femmes, Women’s Movement, est plus juste.

Les nouvelles femmes américaines sont belles, belles et sereines, belles de la liberté qui régit leurs mouvements, leurs pas, leurs vêtements. Elles donnent souvent le sentiment d’un profond accord avec elles‑mêmes. Elles ont cessé de quémander l’hommage, l’approbation, de chercher dans les yeux de l’homme qui elles peuvent bien être. Pour la première fois peut-être, elles connaissent le sentiment exaltant de pouvoir peser sur leur propre destin. Et elles sourient. Contrairement à d’autres groupes, elles ne portent pas d’uniforme ostentatoire. Leur uniforme, c’est l’absence d’uniforme, beaucoup de jeans tout de même parce que c’est pratique, la toile, les boots, les sacs fourretout, le rejet de ce qui entrave, de ce qui masque : l’assomption de soi commence par l’assomption de son corps, indépendamment des stéréotypes.

Elles ne sont pas, elles ne seront jamais plus ces dames aux chapeaux de Pâques — paille, fleurs et fruits —, ces mères terribles, larmoyantes au cœur sec, dont Stanley Kubrick présentait encore un redoutable exemplaire dans Orange mécanique, et que Diane Arbus, avant de mourir, a fixées dans son objectif. Elles ne se réunissent pas pour manger des gâteaux, mais pour agir. Elles n’ont plus besoin de changer de lave‑vaisselle : elles ont besoin de changer la vie.

Patricia, Nancy, Dorothée, Marizel, Susan, Mary, elles ont d’abord un prénom et parmi elles, on se découvre un prénom qui circule dans la masse de la sororité. Plus qu’une journaliste, c’est une femme et une féministe qu’elles accueillent. Elles ne recherchent pas la propagande, mais le changement. Elles ne s’égarent pas en commentaires, elles agissent. Elles ne se soumettent pas indéfiniment à des discussions idéologiques : elles soulèvent des cas, s’assignent des objectifs, exercent des pressions. Leur presse marginale est à cet égard symptomatique. Plus d’une centaine de journaux certainement (au moins vingt à New York seulement) d’un caractère direct, concret, précis. Ils naissent, ils meurent, faute de moyens ou parce que le groupe qui les animait s’est dissout, chacune de celles qui le composaient ayant pris une voie différente. L’éphémère aux États‑Unis n’est pas honteux. La fin n’est pas un échec. Ce qui compte, c’est ce relai qui s’établit naturellement, c’est le mouvement.

Des livres de valeur inégale sont publiés quotidiennement sur les problèmes des femmes. On peut d’ailleurs penser que le féminisme devient un leitmotiv parmi d’autres, et sans doute une opération de prestige ou commerciale. Après tout c’est bon signe, même si ce n’est pas sans danger. Les fameux Sisterhood is powerful, Sexual Politics, de Kate Millett, La dialectique du sexe, de Shulamith Firestone, et les bibles du genre traduites en français ne représentent que quelques ouvrages parmi les autres, les mieux aptes à frapper les esprits européens parce que les plus théoriques — encore que la théorie y reste souvent embryonnaire.

La conscience de soi

Il n’y a pas de libération possible pour les femmes si elles ne prennent pas elles‑mêmes, et en grand nombre, conscience de leur situation. Les « groupes de prise de conscience », les consciousness‑raising groups ont été le premier instrument de politisation élémentaire des femmes. Les féministes témoignent aujourd’hui d’une certaine désaffection à leur égard, voire même d’un certain esprit critique : c’est qu’ils ne peuvent suffire à tout. Ils sont un pas nécessaire que sous‑estiment parfois celles qui l’ont franchi. La faiblesse des femmes tient en effet à leur résignation passive devant ce qu’elles considèrent comme un destin individuel. Isolées, divisées, elles ne perçoivent pas le caractère social de leur existence et s’enferment dans le psychologisme. Elles sont sans coordonnées et sans prises.

Les consciousness‑raising groups tendent à les faire passer du particulier au général en leur donnant l’occasion de se situer par rapport à l’ensemble des femmes d’une part, par rapport à la société d’autre part. Il s’agit de groupes de dix ou douze qui se réunissent régulièrement pendant un an. Chaque réunion est consacrée à un seul thème sur lequel les participantes s’expriment personnellement, racontant leurs expériences, évoquant leurs problèmes. Confrontant leurs dires, elles s’aperçoivent alors qu’elles connaissent les mêmes types de difficultés, qu’elles achoppent sur les mêmes obstacles, et que ces obstacles tiennent à une situation modifiable plutôt qu’à une péripétie subjective. Ainsi s’éveillent la conscience sociopolitique, l’espoir et la volonté d’un changement.

L’action

Une fois conscientisées, comment les femmes américaines tentent‑elles de peser sur les structures ? Il faut répondre : de toute manière, par la science et le bricolage, dans le macro et le microcosme, dans le public et dans le privé, dans le général et dans le particulier… On peut pourtant distinguer deux niveaux et deux modes dominants de leur action, représentés par deux tendances : celle du Women’s Right, qui cherche à faire valoir les droits de la femme dans la société existante et celle de la Women’s Liberation qui vise à changer cette dernière et à créer un nouveau style de vie par des moyens divers. Cette distinction n’est pourtant pas aussi tranchée dans les faits et l’on en vient aujourd’hui à parler plus volontiers, et globalement, du Women’s Movement.

Il me semble qu’il y a en réalité trois points d’impact du travail féministe aux États‑Unis : le travail qui s’exerce au niveau de la transformation des lois, par les voies de la vie politique, d’une part ; le travail qui vise à modifier le concret des relations humaines, d’autre part ; et, à mi‑chemin entre la vie et la loi, la création d’institutions due à l’initiative privée, qui tentent de pallier les déficiences du système, en l’utilisant ou en le transgressant.

En voici quelques exemples, pris vraiment au hasard — car le féminisme est une fourmilière — et empruntés à l’actualité de novembre-décembre 1972.

Les lois : la liberté de l’avortement

Les témoins extérieurs se sont souvent étonnés de l’importance accordée au problème de l’avortement tant aux États‑Unis qu’en Europe — et aujourd’hui encore en Belgique où il n’est toujours pas réglé. Sans doute, sa résolution ne détermine‑t‑elle pas toute la condition féminine et il se pourrait que son élection ait été conjoncturelle. Mais outre qu’il est intimement et tragiquement vécu par un grand nombre de femmes, il concerne un des droits les plus élémentaires et les plus fondamentaux de l’être humain : le droit à disposer de son corps. Il est en outre un problème social : comme on l’a souvent dit, les privilégiées disposent d’assez de ressources pour recourir à des solutions toujours déplaisantes, mais à tout le moins sans danger. À cet égard, il est bon de savoir que depuis les lois libérant l’avortement dans l’État de New York, 46% des cas traités sont ceux de femmes de couleur ou de Portoricaines, c’est‑à‑dire des plus défavorisées économiquement et culturellement, les traditions et l’ignorance des moyens contraceptifs favorisant sans doute les « accidents [1] ». Je me suis étonnée de constater que, à New York même, le problème de l’avortement restait à l’horizon des préoccupations, alors que la loi le libéralisant avait été votée en février 1970, C’est que cette loi peut toujours être remise en question et que certains milieux, animés par l’archevêché de New York, s’y emploient activement pour des raisons qualifiées de religieuses et morales. Seul le véto du gouverneur Rockefeller a permis d’éviter que ces lois ne soient rapportées en avril 1972, comme l’avaient voté les deux chambres de l’État à une majorité de 51%. Mais Rockefeller n’est pas éternel et les majorités sont manipulables. Rien n’est donc définitivement gagné.

Je ne mentionnerai ici que pour mémoire le combat mené par ailleurs pour la reconnaissance, au niveau de la loi et dans la pratique, de l’accès au travail et au salaire égal. C’est un combat que nous connaissons aussi.

Les institutions privées : Child Care Centers

Quand les formes légales ou culturelles du système ne peuvent être vaincues, il reste à les contourner. Les féministes américaines apparaissent souvent comme des sortes de résistantes, bricolant leurs réseaux privés quand les réseaux officiels se refusent à elles. Il arrive qu’elles ne soient même pas conscientes de leur appartenance à cette résistance qu’elles exercent : où commence et où finit, en effet, la distinction entre femmes et féministes ?

Si l’on tient compte de la situation existante — et non d’une situation idéale dans laquelle toutes les femmes qui le veulent pourraient travailler —, on constate que pour 4 millions d’enfants de moins de six ans dont les mères travaillent, il y a 640.000 places dans les Day‑Care Centers, c’est‑à‑dire dans les crèches et gardiennats. Ces chiffres ne rendent pas compte de la carence en équipements pour les enfants de plus de six ans, qui, aux États‑Unis, sortent de l’école vers 14 ou 15 heures. Aussi, un des objectifs principaux des féministes a‑t‑il été la création de Child Care Centers. La possibilité de se décharger partiellement du soin des enfants est une condition minimale de l’accès de la femme à son autonomie économique dans des conditions supportables.

L’objectif a d’abord été, dans les années 1970, l’ouverture de centres ouverts 24 heures sur 24 où les mères pourraient placer leurs enfants pour des durées plus ou moins étendues selon leurs nécessités. Cet objectif a suscité l’indignation d’un certain « familialisme » américain voué à l’adulation du jeune enfant, ce familialisme s’avérant d’ailleurs totalement inopérant dès l’adolescence. Aujourd’hui, des organisations comme le NOW encouragent la création de centres d’importance et d’intention diverses, répondant aux besoins du groupe qui les fonde et les gère collectivement. Selon les cas, il s’agirait de crèche de jour, de centre pour l’après‑école, ou de centre ouvert 24 heures sur 24 : les formes à adopter sont infinies.

Ce qu’il faut surtout souligner, c’est que, dans l’esprit des féministes, le Child Care Center ne vise pas seulement à être un gardiennat qui décharge les mères au travail : c’est aussi un centre de formation qui doit être libéré de toute séquelle de racisme ou de « sexisme ». Les discriminations sexuelles sont en effet inscrites dans les attitudes des éducateurs et éducatrices, dans les jeux proposés, dans les comportements encouragés chez les garçons d’une part, chez les filles de l’autre : avant six ans, les « rôles » sont déjà répartis et définis.

Les organisations féministes américaines ont élaboré des documents qui renseignent de manière technique et précise les groupes désireux de fonder un Child Care Center. Ceux‑ci y apprennent à aborder les problèmes concernant l’objectif poursuivi, les dimensions optimales propres à chaque cas, les exigences en matière de personnel, les modes de financement, etc. Ils y apprennent également comment éviter le racisme et le « sexisme » dans le rapport aux enfants. De toute manière, l’accent est toujours mis sur la nécessité d’une gestion collective du centre tant en matière administrative qu’en matière pédagogique, et sur sa composition pluraliste du point de vue ethnique et social.

Le travail entrepris par les féministes en la matière se situe donc à la fois dans le cadre législatif et en dehors de lui. Tout à la fois, elles réclament de nouvelles mesures législatives et tirent des lois existantes ce qu’elles peuvent en tirer pour prendre des initiatives parallèles à celles du pouvoir (que ce soit celui de l’État ou de la grosse entreprise) [2]. Leur position dans ce domaine est symptomatique ; imprégnées de ce pragmatisme qu’elles héritent d’ailleurs de la tradition américaine, elles sont à l’abri du « purisme », de la peur des compromissions qui paralyse le plus souvent les Européennes. Ce pragmatisme n’entraine pourtant aucun affadissement de leur intransigeance. Mais elles savent qu’elles ont à avancer dans la jungle présente du système et non dans les plaines édéniques d’un monde futur.

Les coopératives artistiques

Une exposition d’artistes femmes, organisée dans le cadre de la journée des femmes le 11 novembre à Bruxelles, avait suscité de la part de certains groupes féministes une violente protestation. Celle‑ci visait essentiellement le caractère rétrograde et bourgeois du phénomène de l’art dans notre société, et des canaux par lesquels il se développe et circule. À cette occasion, une question avait été posée par l’une des artistes : l’art a‑t‑il un sexe ?

Ici encore, les Américaines s’embarrassent moins d’idéologie. Ou plus exactement l’idéologie n’y est ni totalitaire ni contraignante. Des pensées et surtout des activités diverses s’exercent côte à côte sans s’entredétruire.

La généralisation de ce que nous nommons la « créativité » est, aux États‑Unis, non pas un mot mais un fait vécu. Des femmes se regroupent pour faire de la photo, des films, du théâtre, ou exploiter les ressources de ce nouveau médium qu’est la vidéocassette. Elles organisent des ateliers, des happenings. La transition entre ces phénomènes et l’art proprement dit est floue : où commence, où finit l’œuvre d’art ? Qu’importe. « Est-ce que je fais de l’art, est‑ce que j’accède au niveau de l’art ? » est une question vaine. Pourtant, il est vrai que là comme ailleurs certaines œuvres émergent, se sacralisent ; les féministes n’hésitent pas à s’en recommander : ainsi, The Feminist Art Journal, datant de l’automne 1972, publie une longue et très belle interview de Louise Nevelson, dont l’œuvre est aujourd’hui internationalement reconnue, après trente ans d’occultation. D’autre part, et à titre exemplatif, une vingtaine de jeunes artistes femmes se sont groupées en coopérative pour ouvrir une galerie à Wesbeth (un quartier d’artistes de New York) : l’AIR Pourquoi ? Y a‑t‑il vraiment un art féminin ?, leur ai‑je demandé. Ma question les a, d’une certaine manière, embarrassées. Leur réponse a une fois de plus témoigné du décalage existant entre notre logique cartésienne (ou marxiste) qui radicalise l’interrogation et terrorise la pratique, et l’avancée de cette pratique en réponse temporaire et partielle à des problèmes concrets.

L’AIR est un moyen de défense contre les discriminations que, de manière consciente ou inconsciente, la société — et plus précisément encore les « manageurs » de l’art : directeurs de musées, marchands, etc. — exercent à l’encontre des femmes. Mais, plus profondément, elle tente de libérer les femmes de la censure qu’elles exercent à leur propre égard, dans le souci de s’aligner sur les critères mâles existants. Si les femmes innovent généralement peu, c’est qu’elles n’osent pas transgresser les lois, lois qui sont aussi celles de l’avant‑garde, de peur de n’être pas acceptées ou d’être aussitôt identifiées à leur sexe. Une galerie où elles pourront montrer ce qu’elles veulent et où elles pourront accéder (par le moyen de la coopérative) aux matériaux qui les tentent devrait les aider à s’exprimer sans souci du sur‑moi mâle qu’elles intériorisaient. Savoir s’il y a un art féminin n’est pas une question préalable : il y a des artistes entravées extérieurement et intérieurement, matériellement et moralement dans leur travail ; leur fournir des conditions de vie plus favorables est un objectif valable. Ce qui n’empêche pas la question de se poser, ni des actions à portée plus générale d’être nécessaires.

La Self Help Clinic

Le droit des femmes à disposer de leur corps a été l’un des premiers leitmotivs du féminisme américain. « Les femmes découvrent que leur corps est aussi colonisé qu’un ghetto ou qu’une région du tiers-monde », écrit Phyllis Chessler, auteur de Women and Madness. Il s’est focalisé dans la question de l’avortement et a été repris de la même manière par le féminisme européen, avec un élan et un ensemble qui révèlent son importance : il touche incontestablement au fond des choses, même si ce fond n’est pas pleinement élucidé théoriquement.

Mais la question de l’avortement n’est pas la seule. À partir d’elle, c’est tout le rapport à la médecine qui est posé, et de plus en plus soupçonné. Les féministes considèrent que la médecine, et donc les médecins, profitent de leur savoir et de leur position pour exercer sur l’ensemble de la société, et en particulier sur les femmes, un pouvoir qui dépasse de loin les limites de la pure scientificité et qui est de nature normative et morale. Ainsi, en matière de contraception et d’avortement comme généralement en gynécologie, la recherche n’est pas poussée comme elle pourrait l’être et les découvertes nouvelles ne sont pas toujours exploitées comme elles le mériteraient. Les chercheurs et les médecins infléchissent leur travail et leur pratique en fonction de principes directeurs (conscients ou non) qui relèvent d’une normativité mâle laquelle s’identifie très naturellement à celle de la société dont elle est complice. Tout n’est pas fait pour trouver des solutions plus satisfaisantes et moins asservissantes (c’est‑à‑dire plus sociales), au problème de la contraception, ou pour en assurer la bonne diffusion. Ainsi, les médecins considèrent comme un argument valable la répugnance psychologique des hommes à se laisser faire une vasectomie, pourtant réversible, alors qu’ils négligeront les risques réels de perturbation hormonale que provoque la pilule chez les femmes. En outre, la gynécologie a été élaborée et pratiquée dans l’ignorance la plus surprenante du vécu féminin et la sexologie est encore enseignée dans de nombreuses universités dans une optique purement masculine.

La même confusion entre science et valeurs d’une culture phallocratique s’opère en psychiatrie. Les critères effectifs de la maladie mentale ne sont pas les mêmes pour les femmes que pour les hommes. La « déviance » des premières est définie en fonction d’une normativité liée à une société patriarcale. La notion de rôle est en effet infiniment plus étroite et plus contraignante pour une femme que pour un homme et ses risques de déviation nécessairement plus grands. Il y a plus de femmes névrosées que d’hommes parce que les limites dans lesquelles est enfermée leur normalité sont plus étroites et comportent moins de soupapes de sureté. Si la société fabrique ses fous, comme l’ont montré récemment les antipsychiatres, elle fabrique plus encore, et en plus grand nombre, ses folles.

Ces considérations ont entrainé, en matière de gynécologie surtout, la création, à Los Angeles, de la Self Help Clinic. Il s’agit d’apprendre de plus en plus aux femmes à connaitre leur propre corps et à en favoriser le bon fonctionnement, reculant le recours au médecin jusqu’aux limites du nécessaire. Ainsi, Carol Downer et Lorraine Rothman sont‑elles mises en procès pour exercice illégal de la médecine parce qu’elles ont appris aux femmes comment pratiquer sur elles‑mêmes une sorte de mini‑avortement mensuel sans danger auquel recourent d’ailleurs certains médecins, mais à grands frais. Généraliser cette pratique tarirait une source de profit qui alimente largement aujourd’hui certaines cliniques et certains individus.

De nouveaux rapports interhumains ?

Les féministes américaines, les femmes américaines par extension, témoignent d’une indépendance de plus en plus grande à l’égard de l’homme, non seulement sur le plan économique, mais aussi et surtout sur le plan psychologique, voire même sexuel. J’hésite à distinguer très exactement ce qui, dans cette situation, relève de l’esprit anglo‑saxon traditionnellement favorable à la ségrégation sexuelle (clubs ou bars pour hommes ou pour femmes only) et ce qui tient au Women’s Movement. Il faut tout de même constater que, jusqu’ici, cette ségrégation s’accompagnait d’une dépendance de la femme sur tous les plans, dépendance qui l’obligeait dès son plus jeune âge à faire cap sur le mariage, celui‑ci dut‑il être suivi d’un divorce assorti de pension alimentaire. Plaire à l’homme, et ensuite le manipuler, semblent avoir été les ressorts de ce rapport assez généralement dépourvu de ce que nous nommons l’Amour. (Le succès des films français ou du récent Love Story témoigne du « manque » sentimental dans lequel est plongée cette société.)

Les nouvelles féministes paraissent sereines et, contrairement à l’image que l’on se plait souvent à en donner, dépourvues d’agressivité à l’égard de l’homme (cette agressivité étant d’ailleurs généralement l’envers de la dépendance). La solitude (assortie de relations épisodiques) leur paraît préférable à un enchainement conjugal malheureux ou apparemment heureux, mais assorti d’un étouffement de leur personnalité comme c’est si souvent le cas. Leurs critiques sont sévères à l’égard de la « petite famille » qui enchaine la mère au service de trois ou quatre personnes et prive les enfants de contacts sociaux. Fermes dans leur rejet, elles ne peuvent cependant fournir de solution de remplacement, de modèle unique pour les relations présentes et à venir. Les communautés, qui sont célébrées par des groupes relevant de la contreculture, n’ont pas leurs faveurs particulières, semble‑t‑il, car elles reproduisent le plus souvent le sexisme traditionnel : les femmes y restent le bien commun, les ménagères et les éducatrices. Ce manque de solution théorique et générale ne doit toutefois pas apparaitre comme une faiblesse : d’une part, on ne peut préjuger de l’évolution effective des structures relationnelles ni les contraindre arbitrairement ; d’autre part, un renversement radical s’opère dans le projet de la femme : comme l’homme, elle fait désormais passer l’exigence de son développement personnel avant sa soumission à l’autre, ou à des impératifs imposés par la société à travers des lois et des stéréotypes.

Loin de compromettre la relation, comme certains hommes pourraient le redouter, cette assomption par la femme de ses propres aspirations, de ses propres désirs, ne peut que lui être favorable en la libérant du climat d’oblativité assortie de culpabilité qui l’empoisonne généralement. (On se demande d’ailleurs de quel droit les hommes refuseraient aux femmes ce qu’ils s’accordent à eux‑mêmes.) Mais il est évident que la relation devra, à partir de cette mutation des « rôles » traditionnels, trouver de nouvelles formes au prix peut‑être d’essais et d’erreurs qui appartiennent à l’aventure même de la vie.

La liberté sexuelle des femmes a été acquise grâce au perfectionnement progressif des moyens anticonceptionnels. Mais la liberté, c’est‑à‑dire la responsabilité sexuelle, ne suffit pas à modifier la nature du rapport sexuel. Celui‑ci apparait souvent (et des théoriciennes telles que Kate Millett l’ont souligné) comme un rapport de forces, un rapport dans lequel l’homme, par des moyens plus ou moins subtils, cherche à affirmer sa puissance, cherche même tout simplement à s’affirmer plutôt qu’à exister avec l’autre. Cette situation est étroitement dépendante d’une dialectique générale de la société.

Dans ces conditions, l’homosexualité apparait parfois comme une issue libératrice. Les lesbiennes sont relativement nombreuses au sein des mouvements féministes new‑yorkais ; elles ont leurs journaux, leurs réunions, leurs activités propres. Leur existence a cessé d’apparaitre comme une anomalie, même si la loi continue à les stigmatiser. Elles donnent le spectacle de la sérénité et de la joie. Celles qui ont connu ou connaissent encore la relation hétérosexuelle affirment ne pas trouver dans celle‑ci les mêmes satisfactions que dans le rapport homosexuel, plus complexe et plus raffiné. Il est vrai aussi que le mâle américain fait l’objet de plus d’accusations que le mâle européen en ce domaine, soit qu’il ait gardé quelque chose du chasseur de buffles, soit que, tout simplement, les femmes européennes soient plus discrètes ou plus résignées. Et sans doute, est‑ce pour pallier ce défaut que se développent aujourd’hui, avec une ampleur assez ahurissante, la littérature de didactique érotique (nouveaux manuels de savoir‑vivre), et les centres d’initiation au plaisir. Mais l’application et le sérieux de l’étude peuvent‑ils suffire ?

Féminisme et politique

La grande question qui se posera certainement à nos lecteurs au terme de cet itinéraire bien limité [3] est de savoir quelle est la portée politique du féminisme américain. Le Women’s Movement a‑t‑il quelque chose à voir avec le jeu des partis ? A‑t‑il suscité un parti ? Et surtout, selon les catégories généralement employées, est‑il réformiste ou révolutionnaire ?

Il n’y a pas de parti féministe américain ; la raison principale en est sans doute que, coincé entre les deux géants que sont le parti démocrate et le parti républicain, il n’aurait aucune chance d’être efficace. Mais les féministes américaines ne sont pas restées indifférentes à l’existence des partis. Il y a certes peu d’accointances entre le féminisme et la politique nixonienne. Mais une Shirley Chisholm, une Bella Abzug sont à la fois des féministes notoires et des députées du parti démocrate. Et, au cours des récentes élections, des militantes comme Gloria Steinem, rédactrice en chef du magazine Ms, de tendance intégrationniste, ont apporté leur soutien à McGovern malgré le caractère assez fluctuant de la politique de ce dernier en matière de féminisme. Elle‑même, qui fut pourtant une adepte de la première heure (ses contacts avec McGovern datent de 1964), est obligée de constater en aout 1972. « McGovern est, au niveau instinctif, encore moins bon en ce qui concerne la participation des femmes à la révolution humaniste qu’à tout autre égard… Il n’y a pas et ne pourrait y avoir de “leadeur” parfait. Il peut seulement y avoir un électorat favorable au changement et une oreille sympathisante. » Dans cette optique, l’engagement dans les rangs du parti démocrate ne peut apparaitre que comme une solution de « moindre mal » à laquelle répugnent les radicales. Faut‑il en effet considérer comme une victoire ou comme une parade le fait que sous la pression du National Women’s Political Caucus, un plus grand nombre de femmes ait été introduit dans le staff démocrate de la campagne présidentielle ou promises à des postes gouvernementaux en cas de victoire ? Surtout quand on apprend qu’une Shirley McLaine, par exemple, avait elle‑même tenté d’écarter du programme démocrate le plan visant à reconnaitre la liberté individuelle en matière de reproduction (contraception, avortement) de peur qu’il ne nuise au succès de McGovern auprès de l’Américain moyen.

Les radicales répugnent en tout cas à faire le jeu des partis et refusent de penser que ce jeu soit la seule forme d’action politique, même s’il occupe le devant de la scène. Un groupe de pression extérieur à celui‑ci peut être plus efficace et demeurer plus intransigeant. Le travail politique ne se situe d’ailleurs pas uniquement au niveau de la législation. Modifier les mentalités, ébranler les évidences naïves, déplacer les rapports, contester, à travers une société patriarcale, le principe d’autorité, constitue un travail de sape, obscur, souterrain, mais, peut‑être, aussi ou plus déterminant.

Mais les radicales ne peuvent, aux États‑Unis surtout, être identifiées à des marxistes. Si elles veulent un changement de la société, si elles veulent une « révolution », c’est bien plus au niveau des structures socioculturelles (le style de vie) qu’au niveau strictement économique (l’appropriation collective des moyens de production). Elles s’apparentent davantage aux courants de la contreculture des années 1966‑1968, qu’au Capital.

Ainsi, l’éventail politique du féminisme se déploie entre deux extrêmes. La tendance des Women’s Rights vise à faire reconnaitre aux femmes des droits égaux à ceux des hommes dans la société existante. La tendance de la Women’s Liberation tend à opérer une transformation de la société en fonction des besoins des femmes ou plus précisément en fonction des besoins humains dont les femmes sont peut‑être les plus lucides dépositaires. Mais le pur conservatisme et le pur marxisme sont rares dans les milieux féministes. En effet, il est presque impossible à une féministe et tout simplement à une femme de faire siens les idéaux et les objectifs d’un monde qui confond le progrès avec l’accroissement de la production et de la productivité, et qui obéit à la seule loi du profit. Sa position historiquement excentrique par rapport au système lui a permis de garder intact son regard critique et de préserver probablement un gout et un sens du bonheur que les hommes semblent avoir oublié. Elle n’est pas tentée de se transformer en une machine à produire, et corrélativement à tuer, ou de continuer à être cette machine.

Mais, d’autre part, il est difficile à une Américaine de prendre au sérieux l’hypothèse d’une révolution communiste aux États-Unis. Ce qu’elle peut éventuellement admirer ou même reconnaitre pour valable dans la Chine de Mao, elle ne le verra pas pour autant réalisable dans la société déjà engagée profondément dans l’aventure technologique qui est la sienne. La race des féministes marxistes est rare, car, d’une part, les marxistes sont rares, et, d’autre part, ils font passer le féminisme au second plan de leurs préoccupations quand ils l’abordent. Même si des auteures comme Mary Alice Waters, rédactrice en chef de la revue The Militant, s’efforcent de démontrer par des études historiques que le marxisme a été le premier ferment d’un véritable féminisme, mettant en relief le travail de Clara Zetkin aux côtés de Lénine, et qu’il ne peut y avoir de libération totale des femmes sans une révolution socialiste. Le féminisme tel qu’il se présente actuellement apparait aux yeux de Mary Alice Waters et de ses amis comme un phénomène bourgeois et petit‑bourgeois. Elle écrit : « Si le Socialist Workers Party [4] était aujourd’hui assez fort pour mobiliser 30.000 ou 50.000 femmes dans les rues de New York réclamant la loi sur l’avortement, sous notre propre drapeau, vous pouvez être sûrs que nous le ferions… nous n’hésiterions pas… à inviter les masses de travailleurs à se joindre à nous et non à Shirley Chisholm ou à Betty Friedan [5]. » Le malheur veut que non seulement le Socialist Workers Party ne puisse pas mobiliser 50.000 femmes dans les rues de New York, mais qu’il n’ait pas non plus pris l’initiative de réclamer les lois sur l’avortement. Et, à vrai dire, le débat du réformisme ou de la révolution est un débat qui ne se présente aux États‑Unis qu’en termes théoriques, voire utopiques, et reste limité. À moins que l’on ne pense, avec Marcuse, que le ferment du changement ne se situe plus dans la classe ouvrière, mais qu’il s’est déplacé vers les intellectuels, les femmes, les jeunes ou les Noirs, et qu’il n’est pas essentiellement fondé dans l’économique même s’il l’implique.

Il faut néanmoins constater que le mouvement féministe américain, et sans doute international, émane davantage de la middle class et des milieux intellectuels que du prolétariat ou des milieux noirs. On peut comprendre et interpréter ce phénomène de diverses manières, soit en y trouvant la preuve de son caractère ultimement intégrationniste, soit en rappelant que la classe ouvrière américaine est elle‑même « embourgeoisée » et que le sous‑prolétariat, le plus souvent noir et portoricain, est trop misérable pour pouvoir problématiser ses contradictions.

Mais, laissant aux intellectuels et aux intellectuels européens (qui sont si « sophisticated ») le soin de ces subtiles controverses, les femmes américaines poursuivent leur travail. Comme toutes les féministes du monde, elles refusent désormais de payer un prix démesuré pour une vie infirme. Mais elles savent aussi que, si elles veulent que cela change, elles ne doivent compter que sur elles‑mêmes. Et agir tout de suite : la vie n’est pas pour demain, elle commence aujourd’hui, ici même.

[1Il faut noter que les Black Panthers étaient opposés à la libération de l’avortement dans lequel ils croyaient voir une forme de génocide qui aurait menacé le développement de la race noire.

[2Les centres pour enfants créés dans le cadre de la grosse entreprise asservissent en fait à celle‑ci les membres du personnel qui en bénéficient et permettent de faire pression sur eux. Ceux qui ont été créés par l’État et relèvent du Welfare sont souvent d’assez lamentables « dépôts » d’enfants. Les efforts consentis l’ont généralement été pour les catégories les plus basses de travailleuses, ce qui pourrait apparaitre comme une mesure sociale, mais est en fait lié aux intérêts les plus élémentaires du système qui a besoin d’un supplément de main‑d’œuvre non qualifiée et à bon marché. La question est toutefois d’une extrême complexité et ne peut être traitée valablement en si peu d’espace.

[3Pour une information plus complète sur l’histoire et les ramifications du Women’s Lib, nous renvoyons nos lecteurs et lectrices au livre récent de Rolande Ballorain, Le nouveau féminisme américain, éd. Denoël‑Gonthier. La documentation de l’auteur, recueillie au cours de plus de deux ans de travail, est soutenue par une expérience que j’ai eu plaisir à trouver proche de la mienne, pourtant infiniment plus brève.

[4Parti trotskyste de faible importance numérique, mais qui avait présenté une femme, Linda Jenness, comme candidate à la présidence.

[5International Socialist Review, octobre 1972, p. 21.