Néolibéralisme(s)

Renaud Maes

En mars 1984, La Revue nouvelle proposait un numéro spécial tout entier consacré aux néolibéralismes. Le pluriel était déjà de rigueur et les contenus visaient à montrer toute l’étendue du spectre de ce qui était décrit comme un « courant d’idées dominant et pour beaucoup relativement séduisant, notamment à partir de l’analyse globale qu’il propose de la société » [1]. Trente-trois ans plus tard, on ne peut plus réduire le néolibéralisme à un « amalgame d’idées » participant d’un même courant : au-delà d’un corpus doctrinaire, c’est à une réalité pratique que nous sommes désormais confrontés.

Les critiques des années 1960 considéraient les travaux des fondateurs du néolibéralisme comme de simples descriptions formulées par quelques économistes relativement isolés face au keynésianisme qui dominait alors. Les critiques des années 1980 commençaient seulement à s’inquiéter de la « philosophie » des néolibéraux à la suite du cours de Michel Foucault au Collège de France donné entre 1978 et 1979 [2]. Mais ces mêmes critiques, en ce compris celles que La Revue nouvelle formulait en 1984, continuaient à reconnaitre à certains des économistes néolibéraux leur habileté à décrire des systèmes sociaux. Ce n’est finalement que très tard qu’une critique du néolibéralisme comme projet constructiviste a été entreprise, alors que ce projet était déjà largement concrétisé [3].

Il est vrai que les néolibéraux se sont d’emblée drapés dans les principes poppériens réfutant l’existence d’un « esprit du collectif », basculant par là volontiers du côté de ce que l’on appelle les « sciences exactes ». Et leurs modèles de sociétés fondées sur des « individus-particules » seuls à même d’organiser leur action dans le sens d’une maximisation de leurs intérêts permettant d’atteindre un « ordre spontané » (chez Friedrich Hayek), une « situation d’équilibre » (chez Milton Friedman et Gary Becker) ou un « ordre optimal » (chez Wilhelm Röpke) semblent avoir toutes les caractéristiques des modèles descriptifs d’organisation de particules de la physique statistique.

Un projet de société

Or, à bien y regarder, la dimension prescriptive de ces travaux était d’emblée transparente, même dans les années 1960. Si l’on cite souvent Hayek pour le démontrer, c’est un peu par facilité : Hayek s’est affirmé rétif aux modélisations mathématiques [4], rendant par ailleurs très explicite son projet politique dans The Road to Serfdom [5] et plus encore dans les trois volumes de Law, Legislation and Liberty. Mais cette démonstration peut aller bien plus loin, en considérant ceux des néolibéraux que l’on désigne habituellement comme « les plus scientifiques ».

Le prix Nobel Gary Stanley Becker est sans doute la figure paradigmatique de cette confusion : parce qu’il raffole des notations mathématiques, parce qu’il utilise les techniques de calcul différentiel et intégral, parce qu’il déploie une argumentation calquée le plus fidèlement possible sur les « expériences de pensée » des physiciens, il est parfois considéré comme un économiste pragmatique, libéral modéré. Or, c’est Gary Becker qui, proposant de mettre les relations familiales en équation, posa les bases d’un « rotten kid theorem » (théorème de l’enfant pourri-gâté). Ce « théorème » veut que les plus égoïstes des membres d’une famille aient tendance à optimiser les gains de toute la famille au travers de mécanismes d’assurance et de contrôle réciproques [6]. Il a permis, après sa publication, de justifier l’idée que l’entraide au sein de la famille découle naturellement des caractéristiques ontologiques de l’homme économique. Et c’est le même Gary Becker qui, dans ses travaux publiés entre 1968 et 1974, suggéra, sur la base de généralisations hasardeuses tirées de la sociobiologie, la nécessité de supprimer tout système de redistribution des richesses afin de favoriser la charité. Il croyait en effet que la charité était la seule à même d’inculquer l’altruisme dans les gènes des individus au travers d’un processus évolutionniste darwinien : l’altruisme lui semblait en effet un simple mécanisme d’assurance réciproque au sein d’une communauté et, par conséquent, un moyen de survie de cette communauté dans un contexte particulièrement concurrentiel amené dès lors à se transmettre au travers de la sélection naturelle [7]. Supprimez les mécanismes de redistribution des ressources, augmentez la concurrence, favorisez le calcul égoïste et vous forgerez un homme meilleur.

On ne le répètera jamais assez : l’objectif du néolibéralisme en tant que courant idéologique est certes de forger un autre rapport entre individus, institutions et société, mais aussi, et plus fondamentalement encore, de fabriquer un « homme nouveau », un néosujet doté de schèmes de raisonnement et de perception qui lui sont propres [8]. Il est dès lors logique que les penseurs néolibéraux se soient pris de passion pour l’enseignement et la formation dès les années 1960 et n’aient eu de cesse de modifier profondément jusqu’aux fondamentaux de la mission éducative, pour favoriser l’inculcation de ce que certains nomment aujourd’hui « l’esprit d’entreprendre ». Le néosujet est en effet un « entrepreneur de lui-même » intégrant en permanence les données relatives à ses concurrents pour se repositionner et mieux les dépasser. Le self-entrepreneur se forme « tout au long de la vie », pour développer sans cesse de meilleures « compétences » dont la valorisation lui permet de rester au top. Et il se comporte au travail comme dans la vie sociale. Par exemple, il optimise son corps et se compare à ses « amis Facebook » au moyen d’applications de coaching nutritionnel et sportif installées sur son smartphone. Le néolibéralisme est un projet général englobant l’entièreté de l’activité humaine : par son ambition de forger un homme nouveau, il déborde largement du domaine historique de l’économie politique pour s’immiscer dans tous les aspects du quotidien.

L’homo œconomicus et son monde

Le dossier que nous proposons ici n’est de ce fait pas une énième recension des courants de penseurs, une énième critique argumentée, une énième discussion sur le bienfondé de l’usage du terme « néolibéralisme » [9]. Ces questions sont cruciales, mais elles nous absorbent souvent trop au détriment d’une question sans doute un peu plus simple, mais aussi plus urgente : sommes-nous devenus ces néosujets, ces homo œconomicus rêvés par les penseurs néolibéraux, habiles calculateurs mus par notre libido, évoluant dans un monde parfaitement concurrentiel ?

Il faut se rendre au Wiels, le centre d’art contemporain bruxellois, et se balader dans l’exposition de Sven ’t Jolle — visible jusqu’au 19 mars 2017 —, pour se rendre compte que nous n’en sommes en tout cas pas loin. Avec une simplicité déconcertante, en quelques tableaux bien sentis, l’artiste anversois dresse une description impitoyable de notre société néolibérale.

Dans une salle, le visiteur est confronté à un toboggan en forme de lapin géant fait de plastique vert. Cet objet peut sembler absurde, car il n’y a aucun moyen de l’escalader : pas d’échelle, pas de corde qui aurait permis d’accéder au toboggan. À bien y regarder, il a toutefois un sens particulier : placé dans n’importe quel jardin d’enfants, il susciterait un engouement important et une déception tout aussi grande… C’est un peu le sens que prend la liberté dans le néolibéralisme à en croire l’analyse de Pietro Tosi. Si elle peut constituer le concept-étendard justifiant à lui seul nombre de réformes, c’est parce qu’elle suscite d’autant plus l’envie que la gouvernementalité néolibérale n’a de cesse que de la contraindre et la réduire.

Un autre objet absurde attend le visiteur : Pauvre sapin, un assemblage de tubes de métal soudés affublé de boules de Noël qui décrit parfaitement la manière dont l’exaltation du consumérisme s’accompagne du recyclage de symboles qu’il vide de sens. Ce processus est à l’œuvre dans nombre de champs, mais c’est dans le domaine scolaire et, plus encore de l’enseignement supérieur, qu’il prend un relief particulier. En effet, la caractéristique primordiale de l’université moderne, telle qu’elle émerge des Lumières allemandes, c’est de se fonder sur la production de savoirs non marchandisables. Pensée par l’aristocratie, elle se protège des « préoccupations petites-bourgeoises » en vantant les mérites de « l’intérêt désintéressé » pour les savoirs les plus abstraits et en réhabilitant une forme d’autogestion de l’institution par les professeurs. Dans son article, François Fecteau montre comment les ruptures causées par l’extension progressive de la doctrine néolibérale, dont il propose une caractérisation, ont amené à une reconfiguration des institutions d’enseignement supérieur, jusque dans l’abandon d’un « gouvernement communautaire » au profit d’une gouvernance violente et obsédée par des référentiels extérieurs.

Si l’on a gardé (ou réintroduit) les toges dans ce que l’on nomme toujours universités, leur affichage lors des grandes cérémonies n’a guère plus de sens que ces boules dérisoires affublant le sapin métallique de Sven ’t Jolle : les savoirs universitaires eux-mêmes se voient transformés en entités quantifiables, évaluables, capitalisables n’ayant d’autre sens que de servir les intérêts de la concurrence permanente (entre universités, entre diplômés, entre étudiants) perdant ainsi jusqu’à leur signification propre. Dans la course au ranking, peu importent les spécificités des disciplines et l’intérêt intrinsèque de travaux de recherches, seuls comptent le nombre des publications pondéré par le tirage des journaux et les citations qu’elles amènent. Ce faisant, c’est jusqu’au sens profond de l’institution universitaire qui disparait.

Mais on aurait tort de limiter l’analyse à la transformation des institutions : Sven ’t Jolle le rappelle avec son Entrepreneurship représentant un singe occupé à peindre. Il s’agit de la version tridimensionnelle d’une peinture du XVIIe siècle de David Teniers le Jeune, lequel avait caricaturé sous les traits d’un singe ses collègues copistes qui répondaient à la demande du marché en reproduisant sans cesse et trop vite les mêmes tableaux. La sculpture de Sven ’t Jolle, exposée dans une institution muséale, est aussi une mise en abyme angoissante. Finalement, Sven ’t Jolle lui-même a procédé par plagiat et il produit pour des musées qui, fatalement, entrent bon gré mal gré dans des logiques de recrutement toujours plus « actif » d’un public devant croitre sans cesse (sous l’injonction des pouvoirs publics)… N’est-il pas d’une certaine manière en train de brosser un autoportrait ? Si, finalement, le succès le plus grand du néolibéralisme était d’avoir changé jusqu’aux schèmes de la perception que nous avons de nous-mêmes… en nous offrant une manière simple de nous représenter en « entrepreneurs de nous-mêmes », singes-peintres surproduisant en permanence, mais persuadés de notre génie ? Ce questionnement fait écho à celui de Guillermo Kozlowski qui, dans son article, suggère que la complémentarité entre néomanagement et néolibéralisme tient dans le fait que l’un apporte des images immédiates et l’autre des modes simples et universels de leur objectivation s’imposant au travers d’une négation de la complexité des situations. Il pose alors une thèse importante, pour résister au néolibéralisme et à sa déclinaison managériale, ne pourrait-on partir de points de vue singuliers et situés, irréductibles à des schémas simplistes et donc à même d’inciter à penser la complexité ?

À côté du singe peintre de ’t Jolle, un étrange radeau de bois charrie une maquette de navire couverte de feuilles d’or, réplique d’un bateau du XVIIe de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC) — sans doute l’une des premières sociétés que l’on peut considérer comme « multinationale » [10]. Si cette œuvre intitulée Schoon Schip/Tabula Rasa se veut une critique mordante de la crise bancaire de 2008, elle rappelle aussi par ces deux embarcations l’importance fondamentale de la mobilité dans le développement du capitalisme. Comme le suggèrent Renaud Maes et Christophe Mincke, on ne peut pas comprendre le succès du néolibéralisme sans s’intéresser aux représentations collectives de « la mobilité » et l’association permanente entre mobilité et liberté propre au développement du libéralisme du XIXe siècle. Mais une rupture entre libéralisme et néolibéralisme apparait clairement : le libéralisme classique pensait encore la mobilité entre des positions, entre des points d’ancrage, alors que le néolibéralisme l’entend comme un processus constant et enjoint à l’individu de s’adapter en permanence à un contexte rendu perpétuellement mouvant. Au projet conquérant du capitalisme naissant répondent bien les « retourschepen » de la VOC, amenés à effectuer des allers-retours entre Amsterdam et les nombreux comptoirs de la compagnie. Au projet d’individu néolibéral répond tout aussi bien la figure du radeau qui, lui, n’a d’autre sens que de permettre la survie alors qu’il dérive au gré des éléments.

Le monstre dans le miroir

Pour conclure avec l’exposition au Wiels, le visiteur est amené à rencontrer un « Pauvre canard » : il s’agit d’oncle Picsou couvert de goudron et de plumes, assis sur une poutrelle métallique, le même qui figure sur la couverture de ce numéro de La Revue nouvelle. Ce personnage de dessin animé humilié n’est pas sans provoquer un sentiment ambivalent : il parait bien pathétique et, finalement, totalement impuissant… Et le titre de l’œuvre, Casse toi ! (Pauvre canard), incite à se questionner sur le fait que, malgré les humiliations publiques de banquiers de 2008 et 2009, il n’y a finalement pas eu de grand changement dans les directions politiques, l’idéologie néolibérale demeurant largement dominante. Cette absence de rupture peut sans doute être comprise au travers de la thèse de John Pitseys et Géraldine Thiry. Le néolibéralisme constitue par certains aspects l’une des dernières utopies, particulièrement efficace à susciter les ralliements parce qu’elle promet la libération des individus, projet essentiellement progressiste. Le néolibéralisme tient les crises du marché comme de simples épisodes dans un monde mouvant : même la figure tutélaire du banquier peut devenir obsolète. En définitive, parce qu’il doit « être lui-même en étant comme les autres », coincé dans une double contrainte de distinction et de conformisme, « l’individu néolibéral est un hipster, pas un banquier », nous affirment Pitseys et Thiry.

La question nous est ainsi renvoyée avec une violence peu commune : qui de l’oncle Picsou goudronné ou du visiteur d’un musée d’art contemporain symbolise le mieux le succès du néolibéralisme ? Finalement, alors que nous déambulions dans cette exposition, n’avons-nous pas assisté à notre propre dévoilement ? Ne sommes-nous finalement pas les monstres de Frankenstein issus d’une expérience de transformation sociale d’une ampleur inégalée dans l’histoire humaine ?

Nous laisserons au lecteur, à l’issue de ce dossier, le soin de poser son propre diagnostic…

L’exposition The Age of Entitlement, or Affordable Tooth Extraction de Sven ’t Jolle est visible au centre d’art contemporain Wiels (av. Van Volxem 354, 1190 Bruxelles) jusqu’au 19 mars 2017.
Plus d’informations : www.wiels.org
Nous tenons à remercier le service presse du Wiels pour nous avoir autorisés à utiliser cette image.

[1« Introduction », La Revue nouvelle, n° 3, mars 1984, p. 239.

[2M. Foucault, Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France (1978-1979), Paris, Gallimard/le Seuil, 2011.

[3W. Brown, Les habits neufs de la politique mondiale : Néolibéralisme et néoconservatisme, Paris, Les Prairies Ordinaires, 2007.

[4F. Hayek, « The Use of Knowledge in Society », American Economic Review, 35 (4), 1945, p. 519-530.

[5F. Hayek, The Road to Serfdom, New York, Routledge Classic, 2006 (1944). Voir en particulier les pages 39-40 sur le rôle de l’État.

[6R. Maes, Sur l’anticommun. Néolibéralisme et charité, Bruxelles, CFS asbl, 2016, http://urlz.fr/3Sec.

[7R. T. Michael et G. S. Becker, On the New Theory of Consumer Behavior, dans The Swedish Journal of Economics, Vol. 75, n° 4, 1973, p. 378-396, p. 392, ndp 2.

[8P. Dardot et Chr. Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, Paris, La Découverte, 2009, p. 402 sq.

[9R. Maes, « La route de la servitude intellectuelle », La Revue nouvelle, 1er avril 2016.

[10F. Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme XVe-XVIIe, t. 3, Le Temps du monde, Paris, Armand Colin, 1993 (1979), p. 254-262.