Négocier avec des fondamentalistes ?

Christophe Mincke • le 14 juillet 2015
UE (Union européenne), Europe, Grèce, grexit.

Les Grecs se sont couchés.

L’atmosphère était tendue, les gens hurlaient, s’invectivaient sur les réseaux sociaux, nos « représentants » dans les diverses institutions étaient pris à partie, on convoquait les prix Nobel d’économie, on exhumait les casseroles des uns et des autres.

La victoire éclatante du OXI (non) au référendum grec fut un coup de théâtre. Voilà que le peuple concerné, celui qui souffre depuis des années, en vain, sous la férule austéritaire, voilà que les Grecs refusaient courageusement de plier. Le « berceau de la démocratie » repoussait le pouvoir de la finance. Quel symbole !

Et puis, M. Varoufakis démissionne. Et puis, M. Tsipras capitule. En rase campagne. Une reddition sans condition. Sans même obtenir de restructuration de la dette grecque. Il est apparu trop clairement que la Grèce n’oserait pas tenter le Grexit et ce fut la curée.

On a dit mille fois que la question, pour la Troïka, n’était pas de faire payer la Grèce. Du moins pas en euros. Chacun sait – ou devrait objectivement reconnaître – que la dette grecque est impayable, comme tant de dettes souveraines. L’honnêteté intellectuelle aurait dû mener au constat de l’échec cuisant de l’austérité de ces dernières années. Nul ne peut d’ailleurs croire à son succès demain. Chacun sait que c’est folie que d’éventrer la poule aux œufs d’or dans l’espoir d’y trouver un fabuleux trésor. Rien, en ses entrailles, que de très ordinaire. Seulement, morte, elle ne pondra plus.

Il est bien clair que l’enjeu est autre. Il est avant tout de faire barrage au retour du politique sur la scène économique et budgétaire. L’idéologie actuelle [1], qui se réclame de la pure rationalité, n’entend pas laisser de place à un combat d’idées et de projets de société. Il faut aussi satisfaire les opinions publiques nationales. La Grèce importe peu pour les « négociateurs » allemands, finlandais ou français. Par contre, la stabilité du gouvernement, la prochaine échéance électorale, ça…

C’était donc une question de principes. Les créanciers étaient prêts à tout perdre, à risquer le Grexit, pour éviter que ne puisse s’exprimer une autre vision du monde et de la discipline qui doit y régner.

Naïfs que nous sommes, nous qui avons cru que l’on négociait, que l’on cherchait un compromis, qu’une voie médiane était possible ! On ne négocie pas avec des fondamentalistes. Ceux-ci ne cherchent pas d’accord, ils cherchent la victoire. Ou le sacrifice de soi. Il n’est d’autre manière de commercer avec des fondamentalistes qu’en étant prêts au sacrifice ultime. Il est sans doute à l’honneur d’Alexis Tsipras d’avoir hésité à plonger son pays et son peuple dans le chaos, mais il est maintenant évident qu’il était inutile de s’acharner à discuter avec des fanatiques.

Demain, la Grèce continuera sa descente aux enfers ; comme des dizaines de pays en difficultés auxquels les exorcismes libéraux ont été infligés, sa situation empirera. Elle expiera pour l’édification de tous. Et les créanciers ne reverront pas leur argent. Pas celui des Grecs, en tout cas, celui-là est perdu. Par contre, les autres débiteurs, effrayés du sort réservé aux hérétiques, délieront désormais les cordons de la bourse, quoi qu’il leur en coûte.

Je ne sais s’il fallait aller jusqu’au Grexit, je ne sais s’il faut sacrifier ce que l’on a de plus cher pour l’emporter sur des fondamentalistes, je ne sais si une soumission déshonorante n’est pas meilleure qu’une infernale révolte. Je ne sais pas.

Ce que je sais, c’est que le compromis social-démocrate, déjà moribond, vient de mourir avec le projet européen. Le temps n’est plus à la négociation. On ne coupera plus la poire en deux. Du moins pas avec l’accord des gardiens du temple.

Ce que je sais aussi, c’est qu’en mettant sous tutelle la Grèce, en lui imposant d’entériner démocratiquement des réformes fondamentales, en lui imposant de soumettre au contrôle des créanciers tout projet normatif qui aurait un impact budgétaire, l’Europe a clairement entériné la primauté de la discipline budgétaire sur la démocratie. Longtemps, on avait pensé que la démocratie primait sur tout. Que même si un peuple se trompait, son erreur était légitime. Rien ni personne ne pouvait le mettre sous tutelle pour empêcher son égarement. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La volonté d’un peuple vaut moins que les intérêts de ses créanciers.

Soudain, me reviennent les paroles d’une chanson de Pink Floyd, Post War Dream, dans laquelle, en 1983, alors que Margaret Thatcher se fait réélire suite au « succès » de la guerre des Malouines :

What have we done, Maggie what have we done ?
What have we done to England ?
Should we shout, should we scream
"What happened to the post war dream ?"
Oh Maggie, Maggie what have we done ? [2]

Qu’avons-nous fait à l’Europe, Angela ? Qu’avons-nous fait de nos rêves d’après la deuxième Guerre, lorsque l’Europe portait la promesse d’un continent fraternel et solidaire ?

[1Christophe Mincke, « Penser le Grexit comme un poisson dans la nasse  ? », E-mois - Un blog de la Revue nouvelle, 30 juin 2015, http://www.revuenouvelle.be/Penser-le-Grexit-comme-un-poisson-dans-la-nasse.

[2Qu’avons-nous fait, Maggie, qu’avons-nous fait ?/Qu’avons-nous fait à l’Angleterre ?/Devrions-nous crier, devrions-nous hurler/« Qu’est-il arrivé à notre rêve d’après-guerre ? »/Oh Maggie, Maggie qu’avons-nous fait ? »

Photo : Chr. Mincke