Nécropole voisine

Sophie Klimis

À la mémoire de mes grands-parents et pour tous les Avthandil

Lorsque nous allions avec toute la tribu au cinéma à Bruxelles, ce qui était toujours l’occasion de grandes réjouissances familiales, nous, les enfants, guettions avec impatience une publicité qui nous faisait mourir de rire car elle vantait les mérites d’un restaurant en disant : « ambiance sympathique, en face du cimetière ».

L’humour macabre XL est une tradition belgo-belge bien ancrée. Ainsi, il existe un restaurant dans la même configuration géographique qui s’appelle « Mieux vaut boire ici qu’en face ».

Il faut dire que nous avions une bonne raison de tout particulièrement gouter la plaisanterie : les mois d’été grec, nous vivions aux abords d’un cimetière d’un genre très particulier. Le voisin du « château » avait une nécropole antique dans son jardin.

Nous fûmes ainsi très rapidement mis au parfum des relents de nos trop glorieux ancêtres et de quelques paradoxes afférents. Le sous-sol grec regorge de vestiges antiques. Si les autorités l’apprennent, elles exproprient pour une bouchée de pain les malheureux propriétaires dont le terrain est aussitôt proclamé « zone archéologique ». Dans la majorité des cas, ce vocable deviendra synonyme de « terrain vague ». Les futs de colonnes décapitées, les fragments de mosaïques, les pieds et les torses de statues morcelées sont si nombreux que les archéologues ne savent littéralement plus où donner de la tête. Même à grand renfort d’étudiants bénévoles et de collaborateurs internationaux, seules les plus grandes de ces « zones » recensées feront l’objet de fouilles patientes et minutieuses. Toutes les autres, désertées, redeviendront des terrains vagues : des bouts de terre ensauvagés, oublieux de l’humble sueur humaine qui avait patiemment réussi à les domestiquer.

Figé dans le marbre et la pierre, le rire innombrable des vagues chanté par Eschyle. Je me souviens du sanctuaire d’Apollon, à deux pas de notre « château ». Les mauvaises herbes y proliféraient. Elles s’insinuaient entre les interstices des murs en lambeaux. Des poules avaient élu domicile sur les chapiteaux de colonnes corinthiennes décapitées. Elles y trônaient, conquérantes. L’armée des gallinacés avait aussi ravagé de magnifiques mosaïques, en permanence souillées de leurs excréments. Terrible cycle de la guerre entre l’homme et la nature.

Dès lors, la plupart des gens taisent leurs découvertes. Officiellement. Officieusement, on se fait une joie délectable d’exhiber ses bijoux de famille. C’est ainsi que toute la tribu fut un jour conviée par le voisin à explorer son perivoli [1]. Après l’inévitable ouzo de bienvenue, quelle ne fut pas notre surprise de découvrir sous les orangers une série de tumuli, petites buttes donnant un étrange relief au traditionnel verger. Avec fierté, le voisin nous montra ensuite plusieurs amphores qu’il avait patiemment reconstituées à l’aide d’une colle de sa composition. Clou du spectacle : le voisin farfouilla dans une petite niche restée jusqu’alors inaperçue et il en sortit un crâne.

Nom de nom ! Un vrai crâne de vrai être humain ! Et il le tenait comme ça, dans sa main ! Je faillis tomber en syncope. C’est qu’une étrange relation m’unit aux « restes humains ». Une tendresse triste, qui remonte à la petite enfance. Je devais avoir trois ans et je me baladais au Louvre. À cause d’un catalogue de l’exposition Toutankhamon 1968 précieusement conservé par ma mère, j’avais contracté le virus égyptomaniaque. Je pouvais regarder compulsivement toutes les images du catalogue durant des après-midis entières. On m’avait donc emmenée voir les antiquités égyptiennes du Louvre.

Surexcitée, je courais entre les fresques, les statues et les bijoux. Soudain, je pénétrai seule dans une salle déserte. Parmi un bric-à-brac d’objets et de vitrines, émergea soudain une momie. Elle était couchée à découvert au milieu de la pièce, très exactement à la hauteur de mes yeux. Je m’arrêtai devant elle, pétrifiée. On voyait très clairement la forme d’un corps humain.

Un froid glacial m’inonda : en face de moi, il y avait quelqu’un. Un homme qui avait un jour respiré, marché, sauté, ri, joué… et qui se retrouvait là exhibé comme un objet, parmi les vases et les cuillères à onguents. J’étais en colère et en tristesse, tout à la fois. Comment avait-on osé lui faire ça ?

Alors, quelque chose en moi avait dit silencieusement la prière. Le « Notre Père » que Babou, mon grand-père géorgien m’avait appris, je l’adressai à cet homme inconnu, un père et un grand-père lui aussi, peut-être, le visage à jamais interdit dans ses bandelettes. Comme un souffle de mots pour sécher ses larmes imaginaires.

Je conçus donc immédiatement une extrême répulsion pour le manipulateur de crânes de ses semblables. On ne peut pas, ainsi, toucher aux morts. Cet épisode est sans doute à l’origine de ma fascination pour l’Antigone de Sophocle, pièce que je dissèque inlassablement depuis plus de vingt ans.

Bien plus tard, j’ai découvert l’autre face de cet interdit, en traduisant la descente d’Ulysse aux Enfers dans l’Odyssée d’Homère : on peut voir et parler avec les âmes des morts, mais on ne peut pas les toucher. Lorsqu’Ulysse se trouve confronté au fantôme de sa mère, il en vient à oublier qu’il n’est pas sa mère : « elle parlait, mais moi, à force de méditer dans mon cœur, je voulais prendre l’âme de ma mère morte dans mes bras. Trois fois, je m’élançai ; mon cœur me poussait à la toucher. Trois fois, entre mes mains, elle fut semblable à une ombre ou à un songe envolé. La douleur devenait plus vive dans mon cœur. [2] »

Le toucher est le sens de la vie. On ne peut pas étreindre une âme désincarnée. En miroir, le respect dû à nos morts impose que leurs ossements désanimés deviennent intouchables.

Et pourtant… Nous riions, oui, nous riions de si bon cœur à « l’ambiance sympathique en face du cimetière » ! Rire de la mort : éclat de vie qui désamorçait nos terreurs ? Décharge conjuratoire de tout le corps ? Et la main triomphante du voisin tripotant cet antique crâne, signifiait-elle aussi en réalité, humblement, sa propre « vanité » ?

En y réfléchissant dans le bruissement des feuilles d’olivier, je me prends aujourd’hui à penser que le rire, plus que les larmes, maintient nos morts vivants en nous. Les larmes nous creusent la perte au corps. Elles nous consument l’âme de leur absence. Mais la petite secousse du rire se remémorant leurs travers comiques, leurs bons mots et leurs aventures cocasses, nous les cheville au corps et à l’âme, tout vibrants.

Yaya est la seule de mes disparus dont la mémoire ne m’a jamais été douloureuse. Juste après son décès, les premiers souvenirs qui m’avaient assaillie étaient étrangement ludiques, voire comiques, car toujours associés à la fête. Yaya adorait danser, bien manger… et « être un peu pompette », comme elle disait : « vous ne m’avez pas mise à la table des vieux, j’espère ? ».

Après avoir vu un documentaire sur la vie de la grande chorégraphe américaine Anna Halprin, aujourd’hui nonagénaire, j’avais fait un rêve étrange en sa compagnie. Nous étions toutes les deux assises sur une souche d’arbre, au milieu d’une forêt traversée par un rai de lumière. Et Anna m’avait dit : « it is so simple ! The body is what links us to the spirits ».

Je m’étais réveillée sous le coup de cette révélation : le corps est ce qui nous relie aux esprits des morts, aux plantes, aux animaux, aux autres hommes. Voilà pourquoi danser, toujours, est une forme de prière, à eux adressée : la danse est « the breath made visible ». Voilà pourquoi chanter, toujours, nous reconnecte aux racines du vivant : le chant est l’incarnation du souffle de l’âme. Voilà pourquoi le rire est le spasme du corps délié de ses peurs et accueillant la présence inspirée.

[1Perivoli signifie «  verger  » en grec, ce grand «  terrain  » planté d’oliviers et/ou d’orangers que beaucoup de Grecs possèdent à côté de leur maison

[2Odyssée, XI, 204-222.