Musulmanes et musulmans d’ici

Felice Dassetto


L’islam belge, comme celui des pays voisins, continue à se construire lentement, de manière assez désordonnée. L’information véhiculée par les médias est soumise aux vicissitudes de cette réalité religieuse. Les lecteurs, et parfois les acteurs eux-mêmes, ont quelques difficultés à faire la part des choses et à sérier les enjeux. En effet, les évènements se succèdent à un rythme soutenu. On pointera, par exemple, ces derniers temps, des déclarations improvisées comme celles qui envisagent la création d’un « grand mufti » de Belgique et qui font étonnamment la une d’un grand quotidien. Ou l’arrestation de l’ancien président de l’Exécutif des musulmans de Belgique, qui témoigne d’une démarche pour le moins étonnante de la part de l’autorité judiciaire. Arrestation sans suite, sauf pour le malheureux ex-président qui a fait l’expérience injuste de l’incarcération. Ou encore la question du foulard, qui continue à agiter la scène politique et médiatique.

D’un autre côté, la reconnaissance des mosquées et le financement des imams par la Région wallonne, la présence d’enseignants de religion musulmane dans les écoles donnent l’image d’un islam géré sereinement, voire intégré.

Pour accroitre la perplexité de l’observateur, il y a les multiples champs de bataille dans lesquels des musulmans sont impliqués, parmi lesquels on retient surtout les attentats suicides. Ces évènements se passent ailleurs, mais ont des répercussions ici, par la découverte de cellules terroristes. On se souvient de la triste biographie de Muriel Degauque, cette jeune femme convertie à l’islam et qui a fini ses jours en se faisant exploser dans les rues de Bagdad. Pour beaucoup de Belges, ces expressions extrêmes deviennent la clé de voute exclusive de l’interprétation du devenir de l’islam ; la presse abonde souvent, d’ailleurs, dans cette direction : islam est assimilé à problèmes. Pas mal de compatriotes musulmans croient, eux, naïvement, que ces évènements restent extérieurs à la communauté musulmane et « n’ayant rien à voir avec le devenir de celle-ci ».

Comment se retrouver dans ce flot d’informations contrastées ? Pour tenter d’y voir un peu clair, tentons deux approches.

Analyse historique, analyse sociétale

La première consiste à situer le présent de l’islam dans une dynamique historique : la tentative du monde musulman de se situer face à la modernité scientifique et politique est un processus entamé par l’islam il y a deux siècles, et qui n’a pas encore trouvé de réponse et se poursuit dans la période contemporaine. Cette tentative a été interrompue par la colonisation d’abord, puis par la mise en place de régimes politiques indépendants (en Égypte, Tunisie, Syrie, Irak, Pakistan, Turquie, etc.) défendant une vision laïque ou agnostique de l’État. Mais, depuis trente ans, chaque fois que la conjoncture le permit (crises des États indépendants, montée en puissance des autorités religieuses islamiques, fin de la guerre froide), la question de la modernité et de l’islam s’est retrouvée à l’ordre du jour.

Et depuis trente ans, elle patauge entre une série d’options : une orthodoxie figée (wahhabisme [1], certains courants mystiques, néo-ottomanisme, néocalifat...), la référence à un réformisme très prudent et intellectuellement assez pauvre (comme les Frères musulmans), l’adoption au contraire d’un radicalisme politique, qui amène des musulmans fascinés par la puissance de l’État-nation moderne à penser que la prise de pouvoir d’État permettra enfin d’inscrire l’islam dans le monde moderne. Plus récemment des courants néo-salafites surfent sur un retour au rigorisme moral. Des noms inconnus aux non-musulmans font de l’ombre au si médiatisé Qaradâwî qui prêche sur les ondes d’al-Jazeera.

Le tournant du 11 septembre fut de montrer à de nombreux musulmans que les logiques à l’œuvre jusqu’alors les menaient vers l’impasse : impasse interne aux sociétés musulmanes par le conflit radical qui y est engendré (les expériences algérienne, afghane, palestinienne et irakienne le montrent) ; impasse externe également, face aux non-musulmans. Les musulmans ont des difficultés à admettre et à analyser ces impasses, car cela reviendrait à désavouer des frères en religion et donnerait l’impression de déforcer les musulmans à l’égard de l’extérieur. Mais elles sont perçues en pratique, ne fût-ce que par la lassitude des populations face à des évènements tragiques et inextricables.

Ainsi, à côté des courants classiques énumérés plus haut (orthodoxie figée, réformisme prudent, radicalisme, rigorisme littéraliste), émergent depuis quelques années des efforts nouveaux, des discours nouveaux de « réforme », réanimant le grand espoir d’une « modernisation musulmane » entamée depuis longtemps. Ces discours sont médiatisés sous l’appellation un peu inadéquate et assez ambigüe d’islam des « Lumières » : elle ne dit pas si on désigne ainsi un rationalisme agnostique ou un islam renouvelé.

Quoi qu’il en soit, il est certain que dans le monde musulman et en Europe, en Belgique en particulier, émergent de nouvelles sensibilités. Autrement dit, au-delà des débats doctrinaux, c’est par la pratique, par le vécu, qu’un sens nouveau, une manière nouvelle d’être dans la modernité font lentement leur apparition. Ce sont ces phénomènes émergents que pointe le présent dossier. Farid El Asri parcourt ces nouvelles sensibilités qui concernent la pratique de la religion, le respect de la norme et, peut-être surtout parmi les jeunes musulmans « postmodernes », l’expression de l’islam. La question « être musulman au quotidien » est au cœur de cette recherche.

Le cheminement, encore dans sa phase initiale, du « féminisme musulman », dont traite Aïcha Haddou, fait partie du même ordre de sensibilité. Deux termes apparemment contradictoires : des jeunes femmes tentent de concilier l’islam et la modernité. Ce cheminement est à la fois inacceptable par des mouvements comme celui de Ni putes ni soumises et difficilement compréhensible tant par des féministes agnostiques que par des musulmanes. Mais ces femmes croyantes musulmanes tentent de le faire leur.

À partir de son expérience d’enseignant, David D’Hondt montre avec finesse la complexité des usages et des pratiques autour du foulard, idéologisé de manière sommaire tant par ceux qui le défendent que par ceux qui le refusent. Il montre les nuances dans l’usage pratique de ce signe qui ne trouve pas d’écho dans certaines prises de position de ceux qui sont hostiles au foulard, mais qui ne trouve pas non plus de théorisation religieuse adéquate tant le port de ce signe est devenu un facteur identitaire et a été religieusement théorisé par une voie presque exclusivement littéraliste.

Toutes ces pratiques sont en quête d’une formulation et d’une justification religieuses, car l’islam, comme toute religion, a besoin de discours producteurs de sens, de finalités, de justifications. À cet égard, les Frères musulmans, dont traite la contribution de Brigitte Maréchal, sont un peu des figures d’un autre temps, liées au passé des années trente et septante. Ils opèrent une difficile reconversion. Leur poids sur la scène européenne ne doit pas être surestimé. C’est à tort qu’ils sont souvent présentés comme les grands marionnettistes de l’ombre de l’islam. C’est le discours facile des médias, qui prend au sérieux le gout du secret des Frères et leur attribue une puissance qu’ils n’ont pas. Mais leur importance symbolique ne doit pas non plus être sous-estimée, car ils restent un des foyers intellectuels majeurs de l’islam européen.

Prendre le religieux au sérieux

Le deuxième point de vue utile pour comprendre le devenir contemporain de l’islam est de prendre au sérieux la consistance sociale des dynamiques religieuses. Souvent les postures balancent entre trois attitudes. Ou bien on absolutise les référentiels religieux, on en fait des puissances viscérales. Le propos consiste à dire, dans ce cas, que les religions (et l’islam en l’occurrence) sont en soi aliénantes, expressions de la domination masculine, facteurs de violence. Une position opposée dira que le religieux n’est qu’idéologie, intérêt, échappatoire à des dysfonctionnements sociaux, expression banale de choix pragmatiques parmi d’autres. Selon cette lecture, la demande d’islam provient du chômage ou du manque de liberté politique. Démocratie formelle et libre marché assortis d’un peu de pluralisme pratique : voilà la recette pour faire disparaitre la demande d’islam.

Un troisième regard consiste à souligner la dimension éternelle, utopique, désincarnée des religions. On dira alors que l’islam a la même racine étymologique que le mot « paix », que les frères en Abraham ont pour vocation de se rencontrer. Ou par un autre biais, on regardera avec bonheur cette nouvelle réalité multiculturelle, considérée comme naturellement bonne parce que diversifiée.

Prendre au sérieux le religieux signifie prendre en compte la consistance des pratiques et de la théorie religieuse, sa puissance de mobilisation, mais également sa puissance intellectuelle. La religion et les théorisations religieuses construisent des visions du monde ; elles produisent du sens pour les individus et les groupes humains.

L’impasse de l’islam contemporain

De ce point de vue, on mesure le drame que vit l’islam contemporain. Il continue de faire l’expérience d’une crise de l’élaboration intellectuelle et de la théorisation religieuse. La fameuse « réforme » qui devait se confronter au monde moderne est loin d’avoir porté ses fruits. Elle a été réorientée sur trois axes. D’abord celui de l’action politique qui consiste à justifier la prise du pouvoir, l’action armée, l’action suicidaire. Et encore : on a très peu théorisé l’État islamique même si on l’évoque souvent ; on a peu pensé l’économie islamique, même si on en parle souvent. Le deuxième axe - celui de la norme, du licite et de l’interdit -, est devenu l’obsession des prédicateurs de tous bords... de l’être musulman à l’aide duquel les hommes chargent les femmes, envoyées en première ligne, de la tâche présumée exemplaire d’apparaitre comme voilées. Il est la spécialisation par excellence du néo-sala- fisme wahhabite, qui fait de sa lecture érudite des hadiths son fer de lance, en y cherchant non pas la finalité ou le sens, mais exclusivement la lettre de la norme. D’où la polarisation sur des repères, tels le foulard, devenu l’emblème polysémique de l’être musulman.

Le troisième axe est celui de l’organisation du rite : il faut faire l’islam concrètement. Les mosquées poussent comme des champignons, dans les pays musulmans comme en Europe. Des institutions se créent en complément ou en contradiction avec celles qui existent. L’article de Ben Moussa résume le feuilleton de l’Exécutif des musulmans de Belgique à partir d’un point de vue qui s’est situé en partie à l’extérieur de cette dynamique. Cet exécutif a montré le poids et le succès de la Direction des affaires religieuses de Turquie, une organisation émanant de l’État turc dont l’efficacité stratégique n’est plus à démontrer. On peut observer le même succès dans le nombre de mosquées reconnues en Wallonie où les mosquées turques émanant de la Direction des affaires religieuses de Turquie se taillent la plus grosse part du gâteau.

Les centaines d’enseignants de religion islamique qui œuvrent dans le réseau officiel, les mosquées reconnues et financées par l’État sont le résultat de l’enthousiasme organisationnel des musulmans de Belgique, qui a trouvé une réponse favorable dans le pragmatisme des pouvoirs publics belges. Au moins, en parlant d’organisation du rite, tout le monde s’est compris. Cette volonté organisatrice qui aboutit à une sorte d’« ecclésiastification » a enthousiasmé les premières générations de musulmans et a répondu à leurs attentes. La question sera de voir si, à l’avenir, l’intérêt pour le culte et ses édifices se maintiendra.

À sa manière, l’entrée dans la scène politique belge de référentiels islamiques, dont parle Mehmet Koksal, fait également partie de cette entrée de l’islam dans le champ organisé. De longue date, des mosquées ont, en Belgique comme partout ailleurs, joué la carte politique pour sauvegarder leurs intérêts. Les politiques flamands ont été beaucoup plus prudents, car l’épouvantail du Vlaams Belang prêt à leur reprocher toute accointance avec l’islam les a rendus très prudents. Il faudra voir comment ce processus évoluera.

Ces trois axes - l’action politique, la norme, le culte - ne répondent toutefois pas à la question majeure du sens et de la finalité. Peut-être parce que leurs acteurs n’ont pas toujours les outils intellectuels pour le faire. C’est ici que le grand défi contemporain de l’islam en général et de l’islam européen et belge apparait. Il s’agit de savoir comment et où se construira la réalité intellectuelle future.

« Lumières » intérieures

Dans l’ensemble du monde musulman y compris en Europe, les cinquante dernières années ont montré la crise et la carence des intellectuels. L’enjeu à venir pour l’entrée de l’islam dans la modernité est là. Ce ne sont pas seulement quelques intellectuels solitaires, « nouveaux penseurs de l’islam », bons communicateurs plus ou moins improvisés, qui apporteront une réponse suffisante.

En effet, ceux-ci, bien que fort écoutés hors de l’islam, sont souvent ignorés par les communautés musulmanes. C’est un travail intellectuel de fond, c’est un essaimage d’intellectuels de l’intérieur du champ religieux musulman qui devient urgent et nécessaire. C’est le défi majeur des années à venir. Sinon les nouvelles sensibilités musulmanes et les tentatives de sortie de l’impasse resteront infructueuses.

[1Le wahhabisme est une doctrine fondée en Arabie à la fin du XVIIIe siècle et devenue l’idéologie du royaume saoudien. Des mouvements politiques turcs opposés à l’État kémaliste ou des mouvements arabes, font du retour au passé ottoman ou de la restauration du califat leur objectif politique. Des courants issus par exemple des Naqhsebendi ou des Tidjani, fondent leur mysticisme sur l’observation du rite et la conservation de la tradition. Le salafisme fait du retour aux sources le ressort du renouveau de l’islam. Il peut s’agir d’un mouvement vivifiant par un retour au fondement au-delà des sédimentations historiques. Mais il peut aussi devenir un effort de lecture littérale et an-historique des sources.