Moyen-Orient : vous avez dit « Axe chiite » ?

Jonathan Piron • le 5 janvier 2018
Iran, Moyen-Orient.

« Une guerre entre sunnites et chiites, avec la victoire de l’Iran en filigrane » est, de manière résumée, l’idée qui expliquerait au mieux la situation actuelle au Moyen-Orient. À grand renfort de concepts simplificateurs, tels que « croissant chiite », « corridor chiite », « camp sunnite », nombre de journalistes voire d’analystes finissent par réduire les bouleversements régionaux à une guerre de religions aux racines anciennes. Le fondamentalisme islamique serait l’ossature définissant le Moyen-Orient et organisant son histoire passée, présente et à venir. Or, mêlant à la fois idéologie et méconnaissance des réalités locales, ces positionnements, en plus de brouiller les cartes, empêchent de réellement comprendre les enjeux en cours.

Au premier plan de ces réflexions figure la politique étrangère de l’Iran. Avec l’effondrement territorial de l’État Islamique et la victoire du régime de Bachar el-Assad, allié de Téhéran, l’idée d’une victoire chiite iranienne est mise en avant. La dimension chiite, révolutionnaire, animerait les ambitions de la République islamique, leadeur d’une communauté religieuse en soif de revanche. Ces différentes perceptions sont à nuancer et à remettre en perspective.

Il est un fait certain. L’Iran connait une nouvelle ascension régionale, depuis l’effondrement des Talibans et de Saddam Hussein au début des années 2000 jusqu’à la signature de l’accord sur le nucléaire conclu en juillet 2015. La disparition de ses ennemis historiques et une politique régionale active visant à soutenir ses alliés, comme le conflit syrien le démontre, ont donné à la République islamique une place inédite depuis son avènement en 1979. Son désenclavement suivi de son influence grandissante – au point de peser sur le devenir de certains États – s’est réalisé en même temps qu’une lutte indirecte contre un autre « pilier » de la région, à savoir l’Arabie Saoudite, pour assumer le leadeurship du Moyen-Orient.

L’argument chiite est régulièrement repris pour expliquer cette ambition hégémonique iranienne. Avec un pourcentage de chiites représentant plus de 90 % de la population, l’Iran se positionne comme le premier représentant d’un courant religieux minoritaire au sein du Moyen-Orient, mais dont de nombreuses communautés se retrouvent en Irak, en Syrie, au Liban et dans d’autres pays du Golfe. Face aux menaces, l’Iran se déterminerait en tant que premier protecteur de ses coreligionnaires. Téhéran ne fait pas mystère de ce recours au motif religieux pour expliquer ses ambitions régionales. L’exemple de l’intervention en Syrie en est particulièrement emblématique avec la mobilisation d’une propagande active en faveur de la défense des mausolées chiites présents dans le pays. Nombre de combattants chiites se seraient d’ailleurs engagés à la suite d’une propagande particulièrement émotionnelle, insistant sur la défense du chiisme et de ses pratiquants face à la menace sunnite incarnée par l’État Islamique [1]. Entretenu également par le régime syrien, ce discours a pour conséquence une sectarianisation du conflit par le rappel insistant à l’unité face au péril des takfiri djidhadistes sunnites.

Même si l’argument religieux occupe une place non négligeable dans les motivations de la politique étrangère de l’Iran, il serait hasardeux de ne voir que la seule logique confessionnelle dans les interventions de la République islamique. La perception que l’Iran a de son propre voisinage est plus complexe et repose sur la mobilisation d’autres outils que le religieux. Loin d’être fondamentaliste, la politique étrangère de l’Iran repose sur des racines anciennes où le pragmatisme n’est guère absent. À ces dimensions s’ajoutent d’autres aspects liés aux individus et aux réseaux en place, à travers leurs influences et leurs pouvoirs. Vouloir « comprendre » l’Iran et ses objectifs, et donc adapter sa stratégie face à ces positionnements, ne peut s’entreprendre sans disséquer ces comportements.

Pour ce faire, une première approche doit être réalisée autour de la manière dont l’Iran perçoit et définit sa politique étrangère. Depuis la mort de l’ayatollah Khomeini en 1989 et la victoire d’un courant « pragmatique » sur un courant « révolutionnaire », la République islamique d’Iran fonde son principe idéologique sur la primauté de l’intérêt du régime (maslahat-e nezam) par rapport au religieux. Ce principe s’est fondé autour d’un syncrétisme politique, confessionnel et historique soutenant l’idée d’une « nation assiégée » devant constamment rester attentive à l’évolution de son voisinage. Pour les analystes iraniens, comme l’histoire longue du pays le prouverait, la République islamique doit sans cesse trouver l’initiative nécessaire pour transformer les menaces en opportunités ou, du moins, réduire les menaces se dressant devant elle. Celles-ci, constantes, mais aussi mouvantes, découlant de la « duplicité » de ses ennemis, nécessitent une capacité d’adaptation et donc de préparation permettant au pays de correctement y faire face [2].

Dans les faits, les initiatives de la République islamique se caractérisent par sa capacité à se saisir des brèches ouvertes par d’autres acteurs pour sortir de l’isolement imposé par l’extérieur. La principale difficulté pour Téhéran est d’assurer un périmètre de sécurité (harim-e amniyat) dans un cadre où ses soutiens étatiques étrangers sont faibles. C’est donc en s’appuyant sur toute une série d’acteurs non étatiques que l’Iran a cherché à étendre son influence dans son « étranger proche ». Cette attitude se fonde sur l’expérience menée et réussie au Liban dans les années 1980, qui a vu la naissance et le développement du Hezbollah vis-à-vis duquel Téhéran s’est particulièrement impliqué. C’est donc très logiquement que cette tactique a été reprise en Syrie et en Irak via le soutien à des milices chiites engagées sur différents fronts. Mais l’arme chiite est loin d’avoir été le principal outil utilisé par le régime pour déchirer le « cordon » tissé autour de lui. Des Kurdes irakiens au Hamas palestinien sunnite en passant par l’alliance politique historique avec la Syrie des Assad, c’est la diversification qui aura été au cœur des politiques iraniennes. Le pragmatisme de Téhéran ira même jusqu’à un abandon de la cause chiite, comme en Irak où l’Iran laissera les mains libres au régime de Saddam Hussein dans la répression d’un soulèvement de ses coreligionnaires au printemps 1991.

Plus que l’enjeu « panchiite », l’ambition iranienne est de repousser au plus loin les menaces pouvant peser sur ses frontières et d’assurer, en encourageant le développement de mouvements fidèles à ses ordres, une dissuasion asymétrique envers ses ennemis, comme Israël, tout en excluant d’autres ennemis (les États-Unis) des zones soumises à son influence [3]. Le support inconditionnel à l’égard du régime Assad peut d’ailleurs se lire également comme la démonstration, par Téhéran, de sa détermination à ne pas abandonner ses alliés, indispensables à son périmètre de sécurité. L’autre objectif reste, en effet, celui d’une hégémonie profitant de (ou entretenant) l’affaiblissement de ses voisins proches grâce à ces mouvements clientélistes ou tributaires. En Irak, le poids des milices Hashd al-Shaabi, formées notamment par les Pasdarans (Gardiens de la Révolution) iraniens, n’est plus à démontrer. Certains cadres de ces milices chiites, à l’image de l’ancien ministre Hadi al-Amiri, ont servi dans les rangs iraniens durant le conflit avec l’Irak dans les années 1980. Cette réalité se rencontre également en Syrie avec le rôle incontestable joué par l’Iran dans la formation et la coordination des milices pro-régime, et dont la reprise d’Alep aux forces rebelles aura été un épisode saillant.

Enfin, le repositionnement actuel de l’Iran vis-à-vis de son « étranger proche » tient aussi au consensus maintenu à l’intérieur du régime. La manière dont l’Iran mène sa politique étrangère est loin d’être une machine bien huilée. Les tensions et jeux de pouvoirs entre factions ont longtemps pesé dans les orientations du régime iranien. Les exemples des négociations sur le nucléaire ou des ouvertures/fermetures de discussions sur des enjeux régionaux attestent des essais/erreurs dans les prises de décisions au sommet du régime. À la différence de la présidence Ahmadinejad, qui a ouvert des fractures au sein du régime, la présidence Rouhani a mis en avant la nécessité de l’unité entre les différents cercles de pouvoirs pour briser l’isolement pesant sur le pays [4].

On le voit, le prétendu « arc chiite » est davantage politique que culturel ou religieux. Le soutien à la Syrie est avant tout, pour l’Iran, un soutien stratégique visant à éviter la prise de pouvoir d’un courant sunnite proche des monarchies arabes, hostiles à Téhéran. Disposant de son propre agenda, l’Iran essaie de rejouer la même partition qui lui a permis d’occuper un rôle important dans la vie politique au Liban. La République islamique promeut d’ailleurs un « Axe de la Résistance » (mehvar-e moghavemat) reliant l’Iran au Hezbollah en passant par une Syrie avec laquelle des liens forts sont entretenus depuis les années 1980. Via son action en Syrie, la République islamique s’y est dotée de ses propres « clients » ou tributaires, imposant son contrôle sur plusieurs pans de l’économie et différents centres de pouvoir. Les Iraniens sont ainsi parvenus à créer un réseau de fidèles, d’une part, dotés de leurs milices, de leurs hommes d’affaires et de leurs capitaux et, d’autre part, progressivement engagés dans des dynamiques sociales favorisant leur enracinement.

Ces actions représentent-elles une victoire décisive de l’Iran dans ces zones de conflits ? Il est encore trop tôt pour le dire. Certaines communautés et mouvements chiites locaux ont, par le passé, mis en avant leurs spécificités propres, en insistant sur l’intégrité d’États dont ils se considèrent parties prenantes et constitutives [5]. L’analyse du fait chiite doit continuer à se réaliser suivant des perspectives nationales. Cette nécessité est d’autant plus forte que l’autorité spirituelle d’Ali Khamenei, Guide suprême de la Révolution et à ce titre véritable chef de l’État, est loin d’être reconnue par l’ensemble des chiites. La notion même de République islamique ne fait pas non plus l’unanimité au sein du clergé chiite. Des leadeurs religieux tels que les Shirazi en Iran ont ainsi critiqué le pouvoir islamique tel que proposé par Rouhollah Khomeini. D’autres clercs, comme Muhammad Bahr al-Ulum en Irak, s’opposent à la mainmise d’une idéologie politique perçue comme étrangère.

Les dissensions sont donc vives donc au sein du prétendu « axe chiite » et les réalités locales influent fortement sur les comportements des diverses communautés [6]. Des jeux politiques sont en cours, entraînant des alliances opportunistes entre sunnites et chiites, à l’image du rapprochement récent du leadeur chiite irakien Moqtada al-Sadr avec les monarchies sunnites saoudiennes et émiraties [7]. Néanmoins, en jouant sur la fragmentation et sur un rapport de forces permanent, l’Iran parvient à tirer son épingle du jeu et à être la principale force à même de peser sur les clivages politiques en Irak. Par la présence de milices inféodées ainsi que de ressources financières pouvant être accordées aux partis et mouvements acceptant de s’aligner sur sa politique régionale, Téhéran dispose de moyens lui donnant un avantage certain. Cette « libanisation » est tout autant active en Syrie où, via les milices confessionnelles, une dynamique de « dé-baasisation » est en cours, renforcée par les douloureux déplacements confessionnels de populations.

La question de l’évolution du poids de l’Iran au Moyen-Orient reste cependant posée. L’évolution à court et moyen termes de cette région est une équation à plusieurs inconnues dans laquelle des facteurs tant locaux que régionaux et mondiaux interviennent et peuvent entrer en collision. De nombreux obstacles se dressent toujours devant les objectifs de la République islamique, laquelle pourrait dès lors s’avérer un colosse aux pieds d’argile.

Comment les régimes en place vont-ils se positionner face à tous ces groupes qui, désormais, affirment leurs enracinements politiques et socio-économiques ? De même, comment réagiront des puissances comme Israël face au renforcement de la présence des Iraniens à leurs frontières ? Enfin, comment le régime iranien lui-même va-t-il s’organiser par rapport à de nouvelles projections ? Des tensions pourraient-elles émerger entre pragmatiques ouverts à la négociation et radicaux refusant l’idée de dialogue avec les Occidentaux ? Il s’agira de prendre le recul nécessaire pour analyser ces événements et leur interaction. Une chose est néanmoins certaine à l’heure actuelle : ces différentes dynamiques ouvrent une nouvelle séquence de l’histoire du Moyen-Orient qui est encore loin d’être sorti de sa zone de turbulence.

[1Le motif religieux n’est toutefois pas le seul élément d’engagement. La promesse de l’accès à un emploi et un logement en Iran, dans le cas des Afghans incorporés dans les brigades Fatemiyoun, est une réalité. De même, la motivation mercantile de volontaires iraniens a fait l’objet de nombreux débats sur les réseaux sociaux iraniens.

[2Mehdi Minean, « Mohit-e amniyat-e Djomhouri-ye eslami-ye Iran dar sath-e mentaghaha-ye va bina melali », in Revue Islamique de l’Université Islamique Azad, n ° 6, Université islamique d’Azad, Téhéran, 2009, Reza Simber, Roohollah Ghassemian, « Moa’lefa-ye asasi-ye mohit-e amniyat-e Iran va souriyyeh », in Revue de recherche en stratégie politique, Volume 3, Numéro 9, Université Allameh Tabataba’i , Téhéran, Été 2014, p. 143-178.

[3Cette « peur » des frontières s’incarne autour de la crainte d’une nouvelle invasion, notamment sur ses frontières occidentales. Le régime s’appuie sur plusieurs référents historiques, dont le principal est celui de la guerre avec l’Irak de 1980 à 1988. D’autres souvenirs sont entretenus comme l’invasion anglo-soviétique de l’Iran en 1941 ainsi que les interventions américaines au Moyen-Orient (Hosein Alajah, Djaygah-e Iran dar mohit-e amniyat-e Khavar Mianeh, Khabaronline, 15 avril 2013)

[4L’importance de cette unité a été soulignée par Hassan Rouhani, en 2011, dans son ouvrage à propos des négociations sur le nucléaire (Hassan Rouhani, Amniyat-e Melli va Diplomasi-ye Haste’i, Téhéran, Center for Strategic Research, 2011).

[5En Irak, malgré la reconnaissance récente par Qassem Soleimani du rôle joué par le grand ayatollah Ali Sistani, ce dernier continue à s’inscrire dans une posture nationale. Lors d’une réunion avec le représentant spécial de l’ONU pour l’Irak, Ján Kubiš, Sistani, à l’origine de la mobilisation des milices populaires chiites, a lui-même déclaré qu’il était important de veiller à l’application de la loi qui garantirait que les armes restent exclusivement dans les mains de l’État ou que les milices ne devraient pas être impliquées dans les élections.

[6Sabrina Mervin, « En attendant l’Imam : autorité religieuse et pouvoir politique dans le chiisme duodécimain », in Islams politiques. Courants, doctrines et idéologies, Sabrina Mervin et Nabil Mouline (dir.), Paris, CNRS Éditions, 2017, p. 131 sq.

[7De nombreuses rencontres bilatérales ont été menées au cours de l’année 2017, en plus de la réouverture des frontières entre l’Arabie Saoudite et l’Irak et de la reprise des vols commerciaux vers Bagdad (Edward Yeranian, Iraq, Saudi Arabia Reopen Land Border and Prepare to Resume Air Links, Voice of America, 8 août 2017).