Mourir pour nos valeurs

Anathème

Comme nous sommes bien dans notre petit pays confortable ! Nous vivons plus vieux que jamais, ne souffrons pas de la faim, bénéficions d’un luxe inimaginable dans bien des endroits de notre planète, bénéficions de soins de santé et d’une éducation de qualité et jouissons de libertés fondamentales. Parsemant nos trottoirs, seuls quelques milliers d’exclus nous rappellent que nous pourrions souffrir bien davantage. Aux quatre coins du monde, seuls quelques milliards de crève-la-faim et d’opprimés nous rappellent que nous sommes infiniment privilégiés. Nos politiques, pleins de sollicitude, ne manquent jamais de nous le rappeler, d’ailleurs, ça pourrait ne pas durer.

N’est-il pas dès lors normal que nous ayons peur ? Et si nous venions à tout perdre ? Si notre glorieuse civilisation n’était qu’une parenthèse ? Si nous n’étions que les parasites d’une Terre et d’une humanité qui, épuisées, finiront par se révolter contre nous, par nous anéantir ? Vite, retranchons-nous, calfeutrons-nous, postons des sentinelles, dressons des murs ! Le bonheur n’est pas pour tous, c’est eux ou nous ! Le bien-être est entré chez nous, fermons la porte pour qu’il ne puisse s’échapper.

Quoi, nous, grippe-sou ? Pleutres ?
Égoïstes ? Exploiteurs ? Sans cœur ? Mais, bien au contraire ! Nous sommes démocrates, pétris des idéaux des Lumières, frères de l’humanité tout entière, résistants contre tous les tyrans et tous les fondamentalistes, incarnations parfaites de ce que l’humanité offre de meilleur, libres, égaux, fraternels.

C’est d’ailleurs parce que les autres sont si médiocres, si vils, si brutaux, si répugnants qu’ils nous haïssent. Ils craignent la beauté pure de nos idéaux, le bonheur qui nous soulève chaque matin, les aubes rayonnantes sur les terres de l’avenir que nous moissonnons… Voilà pourquoi ils nous détestent, nous insultent, nous menacent, nous attaquent.

Le problème est qu’il faudrait que nous luttions, que nous manifestions, que nous votions, que nous fassions assaut de propositions constructives, que nous réinventions sans cesse notre démocratie, que nous soutenions les démocrates de tous les pays. C’est fatigant, dangereux, inconfortable et, surtout, surtout, c’est cher. Très cher.

Heureusement, les terroristes sont là ! Grâce à eux, on peut être résistants en honnissant les musulmans et en buvant des coups en terrasse. C’est finalement tout ce qu’il nous suffit de retenir de Charlie, de l’Hyper Casher ou du Bataclan : il nous suffit de rigoler, de boire, d’écouter de la musique, de lâcher quelques vannes bien senties contre les pas-comme-nous pour être les fières avant-gardes de la démocratie en marche.

Voilà qui nous convient parfaitement. Le reste, Marine, l’état d’urgence, la jungle de Calais, les noyés de la Méditerranée, les armes de la FN pour l’Arabie saoudite, la stigmatisation de Molenbeek, la confiscation danoise des biens des réfugiés, le TTIP, les pleins pouvoirs à la police, la corruption, les paradis fiscaux ou le détricotage de la sécu, ce sont des détails. Ce qui compte, c’est de rire. Et de boire. Beaucoup. Quitte à mourir au combat !