Mort pour nous

Anathème • le 24 avril 2018
justice sociale, Citoyenneté, sacrifice.

S’il est une épreuve dans laquelle on reconnait l’humaniste, l’homme de bien, c’est celle du dépassement des apparences, pour voir un semblable dans le réprouvé, le paria, le déclassé, pour tendre la main à la loque humaine, pour accueillir la parole du « monstre », pour réconforter le difforme.

Pour y parvenir, il faut se montrer capable de s’abstraire des discours convenus, des ragots, des hurlements de la meute et des idées reçues. Quand les médias dénoncent, quand le public lynche, il faut oser sortir du groupe et forger sa propre opinion. Hier, Dreyfus, aujourd’hui Snowden, avant-hier le Chevalier de La Barre, aujourd’hui Yvan Mayeur… la liste est longue de ceux que tout accusait, que tous accusaient, mais qui furent sauvés ou réhabilités par des humanistes qui croyaient en l’Homme.

Justement, Yvan Mayeur, jeté en pature à la populace par une presse aux ordres, a récemment pu bénéficier du soutien de gens de presse droits et visionnaires. Ainsi, dans un « entretien-confession » — sans concession — mené par une courageuse journaliste, l’homme qui fut un jour assez puissant pour soustraire au trafic certaines rues de Bruxelles s’explique. Lui qui perdit tout du jour au lendemain, au prétexte qu’il avait gagné plus de 100.000€ aux frais du Samusocial, sur fond de conflits d’intérêt et de gestion irrégulière, vient en effet de publier un livre pour se justifier.

Choisissant astucieusement de s’épargner et la lecture du livre, et un réexamen complet du dossier, Nawal Bensalem a tendu le micro à l’auteur, lequel connait fort opportunément tant le bouquin que l’affaire. L’occasion de faire éclater la vérité. L’homme, en plus d’être beau (« j’ai la taille mannequin ») et élégant (« je m’habille facilement et avec gout »), est bon. Il s’est dévoué pour les pauvres et a perçu une juste rémunération pour cela. Parce qu’il est un pro. Il est tellement bon et tellement pro qu’il a mérité une rémunération astronomique, si on la compare à celle des travailleurs de terrain.

Mais pourquoi la chute de cet homme irréprochable ? C’est un assassinat ! Et pas n’importe lequel : un crime passionnel, motivé par la jalousie. Sous la pudeur de l’homme blessé — il a voulu en finir —, on devine une personnalité solaire, de ces individus dont la fréquentation ne vous laisse pas indemne, mi-Ghandi, mi-JFK. Tous deux assassinés — comme lui ! —, ils savent ce qu’il en coute de vouloir faire advenir le règne de la justice… et d’être trop parfait. La jalousie des gens moins minces, moins élégants, moins bons, leur fut fatale. Comme à Yvan.

Ce dernier, réservé, à demi-mots, faisant avec un délicat à propos un parallèle avec les violences intrafamiliales — « Mon psy me dit que la jalousie, c’est une maladie extrêmement grave. Il y a des gens qui tuent leur conjoint par jalousie. Voilà » —, laisse entendre la passion qui déchira le couple qu’il formait avec Rudy Vervoort. La haine, décidément, n’est pas le contraire de l’amour et il est périlleux d’être trop aimable.

Je suis sorti bouleversé de la lecture de cet « entretien-confession » au cours duquel Yvan confessait qu’il n’avait rien à confesser puisqu’il était sans tache. Comment ne pas être retourné par tant d’injustice, mais aussi par le courage de cet homme qui se relève ?

Aussi ne pouvais-je manquer la tribune-libre — sans concession — offerte à Yvan par Pascal Vrebos, dimanche dernier, sur RTL-TVI. Ce grand journaliste, toujours sans pitié avec les puissants, lui a ainsi permis de faire à nouveau entendre son point de vue. Évidemment, il n’était pas question de laisser un homme meurtri sortir du studio de télévision sans accompagnement. Heureusement Pascal avait prévu un impeccable service après-vente en radio. Dans la foulée du plateau de télé, il offrait à Yvan une heure et quart d’émission et entamait l’entretien par un débriefing de l’échange télévisé. Il fallait s’assurer que tout ce qui pouvait soutenir la victime avait été accompli. C’est ainsi que la douloureuse question des attaques en ligne à l’égard d’Yvan fut abordée — sans concessions — rappelant opportunément que la prévarication n’était rien à côté des insultes des internautes, véritable signe, pour le grand homme blessé, d’une « société assez lamentable ». Qu’il soit clivant, il l’assume, Yvan, car faire de la politique, c’est faire défendre un point de vue avec force et vigueur, par exemple, sur les niveaux de rémunération au Samusocial. Quel bonheur que de l’entendre reprendre de l’assurance au micro du grand Pascal.

Juste retour des choses, saine remise à niveau, c’est la larme à l’œil que j’ai compris que je n’étais pas le seul à être miséricordieux. Nous sommes nombreux à nous montrer capable de voir l’homme derrière le paria, de repérer la détresse dans la vaine agitation de notre société.

Conforté dans ma position, je me suis promis d’être plus vigilant que jamais et de m’abstenir de juger trop vite d’autres grands, peut-être injustement accusés : Serge Kubla, Joseph Kabila, Ilham Aliyev ou Stéphane Moreau… et bien d’autres encore. Sans doute, d’ailleurs, créerai-je une plateforme citoyenne pour la défense des grands hommes lynchés.

Cependant, au-delà de la miséricorde, il y a la contrition. Moi aussi, un moment, j’ai douté. Moi aussi j’ai renié Yvan. Nous qui avons été si injustes, ne lui devons-nous pas une juste réparation ? Des excuses publiques seraient un minimum. La question du buste à son effigie est normalement réglée par la grâce de la règle « semper sic fecimus » [1]. Mais il ne faut pas rester sourd à son discret appel à l’aide : depuis qu’il ne vit plus que de ses rentes immobilières, il est surendetté. Restituons-lui ses mandats ! Avec une augmentation. Et l’attribution de jetons de présence pour les réunions auxquelles il n’a pu assister à cause de nous.
Et demandons aux SDF de faire la quête pour lui… il a tant fait pour eux, ils lui doivent bien ça !

[1On a toujours fait comme ça.


Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s’est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd’hui le regard lucide d’un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes.
Son expérience du pouvoir l’incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d’ordre dans ce monde qui va à vau-l’eau.