Mort au salariat !

Anathème • le 17 octobre 2013

L’Open-VLD Rik Daems a émis l’idée en forme de ballon d’essai. Voilà que le MR s’en saisit par l’entremise de Sabine Laruelle : il serait judicieux d’imposer aux chômeurs de longue durée de prester des services non rémunérés à la collectivité, sans tout l’appareillage hypocrite des discours sur la remise au travail, les stages et la formation en entreprise [1]. Le travail, et lui seul. Enfin !

Cette proposition a soulevé, bien entendu, les protestations des syndicats, mais, en fin de compte, a fait bien peu de remous. Il faut dire qu’elle se fonde sur une conception maintenant éprouvée du chômeur de longue durée : il n’est plus un digne « demandeur d’emploi », arpentant les entreprises en restructuration de sa région (et au-delà) à la recherche d’embauche ; il est un apathique assisté, un être dont l’abjection indescriptible procède d’un abus de chips, de bière et de télévision, un profiteur à la paresse crasse dont la douce vie est financée par les plantureuses allocations que lui offrent de courageux travailleurs qui, eux, n’ont pas perdu le sens du travail et des vraies valeurs.

L’exactitude de cette représentation ne souffre aujourd’hui plus de contestation. Il faut donc faire quelque chose.

Car les chômeurs nous rappellent que nos horaires, nos contraintes pèsent sur nous en majeure partie du fait du salariat. Nous avons vendu nos rythmes et nos occupations pour un peu d’argent. L’exemple de ces bons-à-rien est terrible, il risque de nous amener à nous interroger sur le bien-fondé de notre implication dans le système de l’emploi. Oh, ce ne sera sans doute pas le cas pour les élites surpayées, ni pour ceux dont le boulot est intéressant et épanouissant au point qu’ils ne perçoivent plus les termes de l’échange auquel ils ont consenti. Par contre, pour ceux qui exécutent des travaux abrutissants, infects, dangereux, usants et sous-payés, la situation est légèrement différente. Ils risqueraient de décider de ne plus se lever pour si peu. Ils pourraient considérer que, tant qu’à rogner sur tout, autant le faire en ayant le temps de cultiver son potager ou d’aller à la pêche, qu’ils ne sont plus prêts à risquer leur dos, leurs doigts ou leurs poumons pour si peu, qu’ils n’acceptent plus le stress, la frustration et la menace permanente du licenciement pour des clopinettes.

Le risque est celui d’une prise de conscience. Le plus grand des risques à l’heure où les conditions de travail se font plus dures et où la pression sur les travailleurs s’accentue. Un travailleur doit travailler. Il est par conséquent bon de lui rappeler à quelle déchéance mène la privation de travail et, dès lors, la valeur intrinsèque de ce dernier. Il faut lui indiquer clairement que le travail a un sens hors du salaire et peut donc parfaitement exister sans lui.

Car les chômeurs n’ont en fin de compte pas besoin d’un contrat de travail, ni d’argent, ni de faire carrière, ni d’exercer leur métier. Ils ont besoin de se remuer un peu ! Ils ont besoin de travail ! Ah, parlez-moi de louer sa force de travail alors que ce qui compte, c’est ce qu’on apprend au turbin : une discipline sociale, une régularité, une fiabilité, une humilité ! Le travail est, en soi, un don au travailleur. La preuve : tant de gens en réclament ! Pourquoi faudrait-il leur donner plus que le travail lui-même ? Le salariat a vécu…

En plus, il faut reconnaître qu’en maintenir le principe serait par trop coûteux. Il faudrait que des entreprises embauchent, ou que la collectivité s’en charge et joue son rôle de redistribution par les services publics. Ces options sont totalement dépassées, notamment en ce qu’elles responsabilisent les élites, soit en leur demandant de créer de l’activité pour des salariés (et non pour des esclaves dans des pays émergents), soit en les faisant cracher au bassinet pour financer l’État. Payer des impôts, il ne manquerait plus que ça ! Les revenus immobiliers, mobiliers ou provenant de plus-values sur actions jouissent de privilèges fiscaux qu’il n’est pas question de supprimer, sous peine d’étouffer notre si performante machine économique, laquelle, à défaut d’emploi salariés, génère de formidables bénéfices. Il est donc plus simple de maintenir les chômeurs à charge des travailleurs – salariés, indépendants ou petits entrepreneurs – qui financent la sécurité sociale et de les utiliser sans contrepartie au service de tous.

Outre ses innombrables vertus économiques et éthiques, cette mise au travail bénévole forcé contribuera à la saine abolition du salariat. Il est grand temps de faire profiter l’ensemble de la société de cette libération qu’ont expérimentée avec bonheur les rentiers. Posez-leur la question : maintenant qu’il y ont goûté, ils ne voudraient pour rien au monde en être réduits à monnayer leur force de travail !

[1Comme c’est le cas dans le cadre du système de stages que la Région de Bruxelles-Capitale projette avec Actiris : http://www.fremault.irisnet.be/actualites/08-10-2013-celine-fremault-et-actiris-s2019attaquent-au-chomage-des-jeunes-avec-l2019ouverture-du-service-youth-guarantee.