Monsieur et Madame Raquetian

Mahrou M. Far

Monsieur et Madame Raquetian

Mahrou M. Far

J’adore les chewing-gums qui font des bulles. De couleur rose, je ne peux m’en passer. Ce n’est pas si simple de pouvoir faire des bulles sans qu’elles éclatent sur toute votre tête. C’est tout un savoir-faire de notre part. Nous, les petits anges. C’est un langage codé à nous. Je vous explique.

Un : il faut bien mâcher, ce qui est un plaisir, vu le sucre et les autres substances qui vous rendent accros à vie.

Deux : avec votre langue, vous poussez toute cette grande masse molle à droite, puis à gauche de votre petite bouche.

Trois : bien malaxer et bien mâchonner. La maitrise de la langue fera toute la différence. Vous verrez. C’est important. Très important.

Quatre : une fois que cette matière vous paraît uniforme, c’est l’expérience qui vous le dira, vous ramenez devant la bouche, mais derrière les dents de devant, ce volume sucré, ensuite avec le bout de la langue vous poussez au milieu tout en soufflant.

Bien sûr, ce n’est pas évident si une ou deux dents vous manquent. C’est tout ou rien. Pour le tout, la procédure continue.

Cinq : vous soufflez en louchant, pas moyen de faire autrement, sur le ballon rose qui gonfle d’air et d’orgueil.

C’est l’extase. Le gout du risque commence là. On souffle, encore, encore, on expire, et puis paf. On soupire. Trop tard. Toute la masse rosâtre s’abat comme une claque sur les joues, le nez, le menton, et les copines à lunettes, je ne vous dis pas. Paf ! Paf !

Le moment de recueillement tire à sa fin. Nous sommes toutes occupées à nous débarrasser de cette peau fine et collante. Les unes arrivent à s’en dégager et récupèrent le tout pour une deuxième séance de mâchouillement. Les autres se débattent encore. C’est le jeu, on n’a pas peur nous.

Mes parents n’arrivent pas à me faire oublier ce carré magique coloré et si merveilleusement parfumé. C’est mon culte, ma dévotion. J’en consomme une quantité énorme, comme si je voulais faire décoller une montgolfière. Rose. Bien sûr. Je rêve déjà ; je vole ; moi aux commandes. Seule. Le capitaine des oiseaux. La terre, la mer, le soleil, tous avec moi. On verra plus tard pour les crabes.

Tout se passe bien, jusqu’au jour où je découvre des petits papiers pour des cadeaux surprises à côté des chewing-gums. La surprise ! C’est évident que là, j’avais toutes les raisons pour ce travail de masticage régulier. Sans relâche, et sans un jour de congé, je mâche. Je chique. Je mastique. Si je pouvais, je mâcherais même la nuit. Voilà une entreprise dynamique. J’ai consommé tout le stock de notre épicier.

J’ai rempli mon devoir d’enfant gâtée et lui aussi en m’envoyant pour très longtemps chez le méchant dentiste qui me raconte des histoires. Le grand jour arrive un jour. Le numéro gagnant est une paire de raquettes de pingpong et quatre balles.

J’ai réclamé mon dû.

Vous devez attendre.

J’ai demandé mon cadeau.

L’usine n’a encore rien envoyé.

J’ai réclamé et demandé mon dû et mon cadeau avec quelques larmes.

Oui, oui, ça va, ça va, j’irai voir moi-même demain. Quelle idée de donner des cadeaux, je les vendais très bien moi, même sans tous leurs cadeaux à la noix.

Et moi :

Non, pas des noix !

Et lui :

Un jour inoubliable. J’ai mes raquettes. Une verte et une bleue et quatre balles blanches. L’ultime effort reste à faire. Comment jouer seule avec tout ça ? Mon frère s’en lasse après une heure. Je suis trop petite et lui trop fort. Et ma mère qui pousse un cri en voyant l’état de la belle table de la salle à manger.

Aah...

Une fois invitée à regagner ma chambre, je joue avec le mur face à mon lit, couleur rose. Je fais du bruit, beaucoup de bruit. À chaque fois, le mur renvoie la balle et encaisse le coup par un petit enfoncement. Très beau. Le mur est à présent comme le tissu de ma jupe rose clair à petits pois. Ton sur ton. Moi j’aime. On dirait que je l’ai habillé, comme quand j’habille mes poupées. Encore une fois les grands ne sont pas de cet avis. Ma mère pousse un autre petit cri.

Arrête de martyriser ce mur.

Quoi ?

Ils ont des bobos partout.

Mes parents, mon frère, Mamouche, mes poupées et moi, nous regardons tous le mur blessé. Mais lui ne dit rien. Ça, c’est un copain.

Sois sage.

Sage. Ce mot que les grands aiment tellement ne signifie rien pour nous. Nous, on pense à des choses tellement plus sérieuses : les bonbons, les desserts, les oreillers et surtout leurs plumes... et bien sûr les chewing-gums.

Mes raquettes seront confisquées, ou alors je dois trouver une solution rapidement. Je marche de long en large dans ma chambre. Mamouche aussi. Je saute sur le lit et demande l’avis de mes copines. Pas d’avis.

Mon chat attend la suite. Il aimait bien attraper les petites balles lui aussi.

Il faut que je me décide. C’est décidé. Je prends un tube de colle et fixe deux balles sur chaque raquette. Je dessine une bouche rouge sur la verte et une moustache noire sur la bleue. Je vous présente monsieur et madame Raquetian. Très sages.

Et le soir, je rêve d’une partie palpitante entre le mur et moi.

Un vrai combat. Mon chat est costumé et fait l’arbitre. Le jeu bat son plein et son vide. Cela dépend. Mes poupées sont dans le public et font un vrai chahut. Mamouche continue de siffler et de miauler. Au même moment mon réveil ronronne et sonne ou l’inverse, je ne sais plus. Un coup d’œil à ma chambre. Mes amies sont toutes là. Mamouche dort encore.

Et je compte quelques coups de plus sur le mur.

La routine quoi.

Extrait du récit Ambre et lumière (une enfance persane)