Mondes numériques. Pourquoi likons-nous ?

Christophe Mincke

Dans un texte précédent, je m’étais interrogé sur les raisons qui nous poussaient à publier frénétiquement sur les réseaux sociaux, sur le sens que peuvent avoir ces bouteilles au réseau que nous lançons chaque jour [1].

Mais les mondes numériques sont également le domaine du « like », réponse aux « statuts » que nous diffusons. Ainsi, l’ensemble de Facebook, par exemple, est-il construit sur deux activités simples : partager et aimer. C’est ainsi que chacun est invité à aimer — à l’exclusion de toute autre possibilité — la vidéo de chaton, la photo du déjeuner continental de l’hôtel du Beau Rivage, une citation tronquée de Gandhi ou un compte rendu des massacres syriens ou de l’utilisation du viol comme arme de guerre. Quelle étrange chose que d’aimer un carnage de dauphins ou une exécution capitale…

En l’absence de tout « dislike », le monde de Facebook apparait donc comme un univers d’approbation mutuelle. Il en va de même d’autres réseaux comme Twitter, qui offre la possibilité de définir un tweet comme « favori ». Assurément, les mots sont trompeurs, et il ne peut s’agir, en « aimant » d’exprimer une approbation sans réserve du statut considéré. On peut dès lors se poser une question simple : comment se fait-il que les concepteurs de Facebook — pour continuer d’utiliser cet exemple — n’ont pas prévu de possibilité de désapprouver un statut ou un commentaire ?

Il nous semble que le faire reviendrait à contrevenir à l’esprit qui sous-tend cette infrastructure, à savoir la mise en place d’un instrument d’établissement de relations numériques [2] avec un maximum de personnes. En effet, Facebook n’a pas été pensé comme un lieu de débats et d’affrontements politiques, philosophiques, syndicaux ou religieux.

Sur Facebook, on s’engage, on s’affronte, on se rallie, mais ce « réseau social » est, avant tout, une infrastructure technologique combinée à des technologies sociales visant à permettre à chacun de « faire du réseau » et de devenir « influent ». Ainsi, à l’inverse d’autres structures sociales, un réseau n’est pas « phobe », il ne repose pas sur la distinction, sur la différenciation, voire sur la détestation comme revers de la médaille de l’affiliation, du groupement, de la constitution d’un groupe clairement défini autour d’un ensemble de points communs. Au contraire, il est « phile » et se fonde sur des liens d’« amitié », et donc sur des affinités, de l’amour, des « like ». Il y est avant tout question de se connecter à l’autre, pas de tracer des frontières entre « les miens » et « les leurs ». Dès lors, rendre possible l’établissement de lignes de fractures, de démarcations et d’oppositions n’est ni possible, ni intéressant du point de vue des gestionnaires de cette infrastructure. Cela l’est d’autant moins que les réseaux, s’ils ont des topographies propres, n’ont pas de limites. Ainsi, s’il est évident que, sur les réseaux sociaux, qui se ressemble continue de s’assembler et si, partant, une structuration en émerge, elle ne prend pas la forme de groupes cloisonnés. De proche en proche, tous sont interconnectés et il est donc illusoire de vouloir tracer une frontière claire entre les divers ensembles que l’on pourrait identifier.

Mais pourquoi donc likons-nous, alors ? On l’aura compris, dans un réseau tel que celui-ci, le « like » est vital. En effet, un réseau n’est qu’un ensemble de potentialités de connexions. Ces potentialités sont actualisées de manière épisodique et amènent le réseau à se concrétiser de manière pulsatile. En fonction des moments, des sujets, des types d’interactions, le réseau s’animera plus ou moins, selon des extensions et des intensités variables. Ainsi, sur Facebook, l’ensemble de vos amis figure les gens avec lesquels vous entrez potentiellement en relation. Il ne s’agit pas d’un club ou d’une association, mais simplement de la définition des personnes qui auront accès à ce que vous postez et qui pourront interagir de certaines manières avec vous. Dès lors, sans « like » rien ne se produit d’autre qu’une bien banale suite de publications de considérations diverses. Le réseau ne peut s’éprouver réellement en tant que structure de relations réciproques. Ce n’est qu’au travers de ces interactions qu’il vit réellement et qu’il peut être perçu. Le « like » est alors autant une appréciation positive que le signalement de la lecture d’un statut, qu’une manière de soutenir l’activité de partage d’une relation ou encore qu’une façon de l’encourager dans une discussion avec un autre sociétaire. Le « like », comme le « poke » (sorte de clin d’œil numérique), le « tag » (mention du nom d’un « ami » dans un statut) ou l’identification dans une photo tissent des flux de notifications. « Untel a aimé votre statut », « Machin a répondu à votre commentaire », « Vous avez été identifié par Bidule dans une de ses publications » sont autant d’occasions d’actualiser le réseau. Véhiculer du contenu — statuts, partages, commentaires, réponses à des commentaires — ou de purs signes sans sens bien défini — « like » ou « poke » par exemple — sont alors équivalents du point de vue de la fabrication du lien, but premier de cet environnement.

Il est à cet effet inutile de signaler que l’on désapprouve : l’objectif n’est pas de choisir son camp, mais bien de constituer un réseau dynamique, sans autre ambition que son existence. Le but n’est pas d’être ceci ou cela, mais bien d’en être. Si d’autres pratiques se développent, c’est en contrebande de cette conception. Car il est bien entendu possible de détester, de contester et de s’affronter sur Facebook. Ce n’est en effet pas parce que Mark Zuckerberg n’avait cure de le permettre ni parce que ce n’est pas la principale activité qui y est menée que cela n’a pas lieu. L’absence de pavé virtuel et de policier antiémeute électronique empêche que s’y reproduisent des répliques numériques des affrontements passés, mais de nouvelles pratiques de confrontation se développent. C’est ainsi que, de manière buissonnière, se sont développées des militances 2.0, des débats, des coordinations d’actions qui font aujourd’hui des réseaux sociaux de puissants outils politiques.

Notons que Facebook a annoncé sa volonté d’introduire des alternatives au like. Il n’est cependant pas question de bouton « dislike », mais bien d’un ensemble d’émoticônes permettant d’exprimer ses sentiments relatifs à un statut. Il n’est donc, une fois de plus, pas question de débat et de camps opposés, mais bien du partage de sentiments et, donc, de réseaux de relations.

Facebook et les autres réseaux sociaux ne sont donc qu’une énième forme de relations humaines. De cette façon, ils sont essentiellement les supports d’une sociabilité banale et, plus marginalement, d’actions collectives (engagées ou non). Est-ce si étonnant ? Certainement pas. Dans tout réseau social nous passons notre temps à échanger du vide dans le seul but d’éprouver le lien qui nous unit. Parler du temps, de sa journée, demander « Comment ça va ? », répondre « Bien, mais je suis crevé », raconter ses vacances, serrer la main, rire à une plaisanterie idiote ou paraitre s’enthousiasmer au récit d’une tonte de pelouse quelques minutes avant l’orage sont aussi futiles que « liker » en série des statuts sur Facebook. Ou, plus exactement, ils nous sont aussi indispensables à confirmer les liens qui nous unissent, donnent sens à notre monde et nous rassurent, nous les primates sociaux. Et ils n’ont jamais empêché de manifester, de contester ou d’imaginer un monde meilleur.

[1La Revue nouvelle, n° 2/2016, « Mondes numériques. Publish or perish », p. 73-74.

[2Et non virtuelles, comme j’ai pu m’en expliquer par ailleurs. La Revue nouvelle, n° 1/2016, « Mondes numériques. Le nouvel épouvantail », p. 77-79.