Mondes numériques. Le selfie stick

Christophe Mincke

Vous les avez croisés, ces touristes armés d’un bâton. Non, ce ne sont pas des adeptes de la marche nordique, ceux-là en ont deux. Au bout de la perche, leur téléphone est pris dans une pince. Sur le manche, un bouton. C’est un selfie stick, un dispositif permettant de tenir son appareil à une distance suffisante pour prendre une photo de soi devant n’importe quel Atomium, tour de Pise ou Pyramide du Louvre.

Rétroactes

Mais qu’est donc que cette pratique de l’autoportrait, aujourd’hui appelé selfie, et pourquoi recourir à un prolongateur de bras ? Pour le savoir, il faut commencer par porter le regard sur le smartphone.

Cet appareil aujourd’hui banal est né des amours d’un téléphone portable avec d’autres dispositifs électroniques, au premier rang desquels un appareil photographique. L’objectif est bien entendu disposé au dos de l’appareil, ce qui permet d’utiliser l’écran comme viseur. Rien de plus logique. Mais, avec le développement de la visioconférence, les producteurs ont commencé à équiper leurs dispositifs de caméras frontales, au-dessus de l’écran, permettant de se filmer en regardant son interlocuteur. Ces caméras ne nécessitaient pas une résolution exceptionnelle vu la piètre qualité des images transmises par Skype et ses homologues.

Cependant, les utilisateurs ont commencé à se photographier eux-mêmes au moyen de ces dispositifs. Ces photos étaient bien utiles pour servir de « photo de profil » sur les services en ligne dont le nombre allait croissant, ce d’autant plus que le rythme des réseaux sociaux pousse à changer fréquemment de cliché. Et, puisque les mêmes réseaux se nourrissent pour une bonne partie de la mise en scène de soi, il est devenu fort tentant de réaliser des autoportraits à tout bout de champ — au bar, en rue, avec tel ami, en compagnie de tel homme politique, avec son nouveau bonnet, sans sa moustache, etc. L’autoportrait photographique, aussi vieux que la photographie, est ainsi devenu une véritable mode sous l’appellation de selfie.

Mais le défaut du bras humain est qu’il est un peu court pour réaliser une photo de soi qui ne soit pas un portrait en gros plan et le défaut de l’évolution naturelle est qu’elle n’intervient en cette matière que si l’allongement du bras présente un avantage reproductif et qu’elle agit à l’échelle de la dizaine de milliers d’années. Ces caractéristiques sont peu compatibles avec le rythme de notre société connectée.

Qu’à cela ne tienne, un petit génie inventa le selfie stick télescopique, permettant de doubler la longueur des membres supérieurs de l’homo reticuli et d’obtenir de convaincants autoportraits en pied.

Le point de vue de l’autre en parfaite autonomie

En notre ère multimédiatique, l’existence passe en bonne partie par la prise à témoin d’autrui. Je suis vu, donc je suis. Un évènement ne prend de réelle valeur qu’au travers de sa communication, de son partage. Il ne s’agit plus de partager un voyage organisé, un moment avec autrui ou sa chemise avec les pauvres. Certes, vous pouvez être dans un car aux côtés d’autres touristes et visiter en leur compagnie musées et monuments, mais ceux avec lesquels vous partagez pleinement vos pérégrinations ne sont pas ces inconnus auxquels vous n’adresserez que quelques mots, ce sont vos « amis » qui sont ailleurs, mais restent auprès de vous, par téléphone interposé.

Comme s’ils étaient avec vous, il est important qu’ils vous voient dans le décor dans lequel vous évoluez afin que vous partagiez un contexte commun. Il est dès lors crucial de fabriquer des images. Le témoignage photographique de sa présence devant un monument est donc devenu crucial. Il n’est plus destiné à une soirée diapositive à votre retour, mais à une communication immédiate indiquant combien vous vous amusez, à quel point vous mangez bien et comme le paysage est magnifique (même si vous en cachez la moitié).

Du reste, on trouve en abondance des photos des pyramides égyptiennes ou du centre Beaubourg sur l’internet. Quel intérêt d’ajouter des photos aux photos ? Aucun si la photographie en question ne recèle pas une inimitable originalité : vous au premier plan, faisant mine de redresser la tour, de porter une boule ou de vous accouder sur le château. Rehaussés de votre présence, le décor, le monument ou l’œuvre d’art gagnent en originalité. Mieux, ils ne font plus qu’un avec vous, valorisés qu’ils sont du supplément que vous leur apportez. Car, à rebours, quel est l’intérêt de ce monument pour vos amis si ce n’est que vous faites le pitre devant ? C’est ainsi que la vue n’a de sens qu’au travers de la relation que vous entretenez avec votre entourage numérique.

Le sujet de la photo est donc, moins que jamais, le lieu visité ou l’objet offert à la contemplation. Il est le visiteur lui-même et l’aventure qu’est son périple ou sa vie, dans les moindres moments. Ce qui compte à ce propos n’est pas de se retrouver face à l’autoportrait de Van Gogh, mais, comme je l’ai vu faire dans un musée de Chicago, d’attester, selfie devant la toile à l’appui, que l’on vit un moment extraordinaire. Parce que l’on a pu plonger son regard dans celui de Vincent ? Certes, non ! Parce qu’on a eu l’occasion d’aller là où nos amis ne sont pas encore allés ou, au contraire, de marcher dans leurs pas, confirmant par là que l’on a rattrapé son retard et qu’on ne reste pas à la traine, indiquant qu’on est de la partie, qu’on est à la hauteur, qu’on peut aussi réaliser des choses incroyables : vivre, marcher, mâcher, acheter un ticket d’entrée pour un musée, etc.

Dès lors, il faut absolument des selfies et il en faut beaucoup. Or, si, lorsqu’on souhaitait quelques photos de soi par jour, il était envisageable de demander à quelque Allemand en short de vous photographier ; à l’ère de la mise en scène de soi à vingt-cinq images par seconde, ce n’est plus envisageable. Comme les expériences de décorporation sont périlleuses, le selfie stick s’impose.

Cette planche de salut permet de se photographier comme si « je » était un autre. Cet outil simple permet de porter un regard extérieur sur soi, ou plus exactement d’en construire un réaliste sans avoir à composer avec l’aléa que demeure autrui. Sûr de la mauvaise qualité de votre cadrage, maitre de votre contrejour, impitoyable juge de votre duck face [1], vous pourrez constituer un point de vue extérieur sans pour autant perdre la maitrise de votre communication. Votre autonomie préservée, vous pourrez témoigner de votre vie en demeurant parfaitement authentique, qualité essentielle s’il en est aujourd’hui.

[1Grimace consistant à faire une moue en avançant les lèvres, inexplicablement en vogue chez les adolescents.