Mon bien pour votre Bien

Anathème • le 12 novembre 2013

Longtemps, j’ai tiré le diable par la queue. Voire pire. C’est vous dire si je connais les fins du mois le 7, les acrobaties pour payer les courses, les planifications dix mois à l’avance pour le paiement de l’assurance, les pâtes aux pâtes et les contorsions pour trouver du bois de rallonge.

Et puis, la roue tourne. Un meilleur boulot, des revenus considérablement augmentés. Des avantages en nature diminuant d’autant mes charges. Voiture, téléphone, ordinateur, tablette, frais de représentation,… Grâce à mon seul mérite, bien entendu. Autant je souffrais par la faute d’un système incapable de comprendre ma valeur, autant ma bonne fortune n’est-elle que la rançon de mes qualités et de mon acharnement. J’en veux pour preuve que je n’y serais pas arrivé si je ne m’étais tant échiné. Car je n’ai jamais dépendu de personne. Ou si peu. Je me suis fait tout seul, en toute indépendance, prenant mes décisions, assumant mes choix. Ou presque.

Je regarde en arrière et je considère mes compagnons d’infortune. Nombreux sont ceux qui demeurent dans la gêne, voire pire. Dans la merde ? Ils n’ont pas su saisir les opportunités. Il s’en présente pourtant à chacun, ou tant s’en faut. Ils n’ont pas eu l’énergie de se sortir de l’ornière. Ils n’ont pas cru en eux. Ils n’ont pas renoncé à la facilité pour se retrousser les manches. Ils s’y sont pris comme des manches.

Je les aurais bien aidés. J’avais prévu de le faire. J’en avais la ferme intention. « Il faut se montrer solidaire, me disais-je, et rendre une partie de ce que j’ai reçu. Il convient de ne pas oublier ce que c’est que d’être dans le trente-sixième dessous. Il faut se garder de tout égoïsme. »

Et puis, j’ai regardé autour de moi. Tout ne m’indiquait-il pas que j’avais fait tourner la chance plutôt que d’attendre qu’elle le fasse ? Je n’ai rien reçu, j’ai gagné ! Et ne me répétait-on pas chaque jour que le problème, c’est l’assistanat, qui ravale l’homme au rang du mollusque, qui le prive de tout ressort, de son autonomie, de sa capacité d’action et d’autodétermination. N’était-il donc pas clair que l’argent trop facilement obtenu était une drogue, que seul le labeur permettait de le gagner dignement ? De le mériter ? Pouvais-je être égoïste au point de m’acheter à bon compte une bonne conscience ?

Je me devais au bien d’autrui malgré moi, malgré eux. Il me fallait, pour cela, leur refuser toute perfusion, toute assistance, synonyme d’asservissement. Il fallait donc que j’opte pour la solution la plus conforme à l’intérêt général, celle qui changerait le monde plutôt que de le maintenir dans son état lamentable.

Ce fut difficile, douloureux, même : placer mon argent dans des fonds spéculatifs (pour dynamiser l’économie), vivre de mes rentes en consommant des produits de luxe (pour doper les entreprises occidentales à haute valeur ajoutée), employer des gens de maison au salaire minimum (qui est bien suffisant et apprend le sens de l’effort), inscrire mes enfants dans des écoles huppées et un club de polo (pour doter notre pays de l’élite qu’il mérite) et prendre le contrôle du plus grand nombre d’entreprises possibles (pour éviter qu’elles ne tombent aux mains de personnes sans scrupules ni idéaux).

Il est vrai que ma vie est matériellement confortable, que j’en fais de moins en moins, que je suis de plus en plus riche, que mes enfants le seront avant d’avoir réalisé quoi que ce soit, mais c’est pour votre bien, à tous. Pour que vous puissiez vous en tirer par vous mêmes, comme moi, et être fiers de ce que vous aurez accompli, comme moi.

Merci de ne pas l’oublier.