Mission Arabie

Anathème • le 28 mars 2014

Les missions économiques à l’étranger font partie de ces événements rituels lors desquels les pouvoirs monarchique, démocratique, économique et médiatique s’allient pour décrocher des contrats, mener une opération de communication à l’intention de la « métropole », faire connaître un pays qui apparaît à peine sur une mappemonde, mettre en relation les gens « qui comptent » et produire des reportages exotiques dans des conditions de confort optimales. Tout est alors réuni pour la mise en scène de diverses causes, allant des droits de l’homme dans le pays visité à l’utilité de notre si compétente monarchie, en passant par la nécessité de soutenir la croissance de nos exportations.

Pour la dernière visite du genre, en Arabie Saoudite, on attendait bien entendu une résurgence des questions des droits de l’homme et des droits des femmes. Car ce régime que nous soutenons sans faiblir depuis des décennies chaque fois que nous faisons le plein de notre automobile a le mauvais goût de trancher la main aux voleurs et de refuser aux femmes le droit de conduire (entre autres choses).

Certes, disait-on, notre délégation portait haut l’affirmation de nos valeurs puisqu’elle était menée par une femme, notre princesse Astrid. Pour un peu, on aurait pu croire que, face à une offre pléthorique, nous avons courageusement choisi la femme… Les héritiers du souverain étaient un peu jeunes pour l’exercice, le prince Laurent fut unanimement jugé défavorablement pour cet exercice, restait la princesse. Dans ces circonstances, le fait qu’elle soit une femme fut sans doute un défaut de peu d’importance.

Arriva ce qui devait arriver : les femmes furent priées de revêtir l’abaya, elles assistèrent à une conférence de presse dans un coin séparé de la salle, derrière un moucharabieh qui les protégeait du regard concupiscent des hommes, etc. Rien que de très classique sous ces latitudes.

Quel embarras, mes aïeux ! Il fut en effet des esprits chagrins pour y trouver à redire, pour s’offusquer de ce que nous ne portions pas assez haut les couleurs de nos merveilleux principes démocratiques, pour se demander comment nous admettions que nos femmes supportent une telle humiliation. L’on fit remarquer qu’il y avait progrès, autrefois, c’est d’une autre pièce que les femmes pouvaient assister à la conférence de presse et que le paravent était ajouré… Louable effort, mais peu convainquant.

Il faut le reconnaître, il est fort désagréable de subir ainsi la loi du plus fort, du plus riche, de celui qui tient entre ses mains le destin de notre Peugeot HDI… Ô combien ! La chose est d’autant plus terrible que, nous, démocrates, n’oserions abuser de notre position dominante, par exemple, en considérant comme terra incognita la moitié de la planète, en évangélisant à coups de crosse, en important nos codes civils et pénaux sous des climats que jamais Napoléon n’imagina, en imposant nos orthodoxies économiques, en promouvant nos produits à coups de canon, en hâtant des transitions sociales qui mèneront immanquablement à une félicité égale à la nôtre, en défendant le droit à l’esclavage salarié volontaire et la marchandisation des corps exotiques… Jamais…

Nous, les vertueux promoteurs de toutes les émancipations, les champions de la libération de la femme étions en droit de protester… mais n’avions les moyens de notre si justifiée indignation. Les pétrodollars étouffaient en nos gosiers les hurlements que notre âme démocratique nous incitait à pousser… Malédiction ! Quelle est dure, la loi de l’hôte auquel nous quémandons le gîte et le couvert !

Heureusement, un moment de honte est vite passé. Si bien que, soulagées que ce fut fini, nos élites s’empressèrent de rembarquer dans leurs avions, espérant rentrer au pays à temps pour soutenir de leur belle voix de démocrate le projet de décret wallon visant à interdire aux fonctionnaires en contact avec le public le port du voile… euh, pardon, de tout signe convictionnel ostentatoire. Car enfin, il y va de la liberté de la femme et il est de bonne guerre que celui qui quémande la faveur d’un emploi se plie aux exigences convictionnelles de l’employeur qui consent à l’accueillir.