Miss SDF, pauvre mais propre

Joëlle Kwaschin

Il est peut-être bel homme, peut-être jeune, mais il a replié une jambe contre lui et posé le front sur le genou ne donnant à voir aux rares regards des passants qu’un bonnet de laine sombre. Pas plus que lui, le chien noir qui dort, à moitié enfoui sous une couverture, ne lève un œil vers la pièce qui tombe. L’homme ne la récupère qu’assuré que personne ne le regarde. On est le 12 octobre, on ressort la garde-robe d’hiver. Dans quel abîme de désespoir et de honte doit-il être noyé pour ne pas oser lever les yeux, lancer comme certains un bonjour, merci, passez une bonne journée qui les inscrivent dans un échange ? Une pièce, un souhait. On est le 12 octobre à 8 heures à la gare bruxelloise du Luxembourg, il y a du givre sur les pare-brise des voitures qui ont passé la nuit dehors, et Miss SDF Belgique vient d’être élue pour la première fois.

Elle a du mérite, Thérèse Van Belle, la lauréate qui a vécu un mois dans la rue, et c’est d’ailleurs ce qui lui était demandé. « Les candidates doivent avoir le souhait explicite d’abandonner la vie de la rue et de s’engager, avec un encadrement, à développer une vie sociale », disait la très succincte présentation du concours. L’homme qui voit le monde depuis le trottoir et les jambes des navetteurs, lui, doit être, comme beaucoup de ces galériens, trop loin dans la misère matérielle et psychique pour seulement oser imaginer s’en sortir, désocialisé à tel point que certaines réalités n’ont peut-être plus de sens.

L’infirmière à l’origine de ce concours gère quatre maisons privées d’accueil pour personnes sans domicile fixe qui ne bénéficient pas de l’agrément des pouvoirs publics. Elle a inscrit sa fille à son insu à un concours de miss — un de ceux destinés à des décervelées décoratives — pour la sortir de la drogue. La demoiselle doit être tirée d’affaire puisqu’elle a publié un recueil de poèmes, et maman s’est dit que l’expérience était reproductible. Pour éviter la concurrence avec fifille, dont la photographie sur son site personnel laisse penser qu’elle est prête à se lancer dans une carrière de star du porno, ce sera la « beauté intérieure » qui est jugée. Le premier prix : un an de loyer payé et, comme pour les neuf autres finalistes, un « encadrement vers un emploi stable » sans autre précision.

« Qui veut peut », la vieille antienne volontariste couvre un mensonge : les causes du sans-abrisme, du chômage, du déclassement, de tous les problèmes sociaux sont uniquement individuelles. Si vous êtes dans la rue, c’est que vous avez acquiescé au malheur, vous l’avez fabriqué même, vous n’aviez qu’à… Assumez ou activez-vous. Si vous vous mettez debout, de braves dames d’œuvre vous tendront une main charitable. Celle qui gagnera ne « sera pas forcément la plus jolie, mais bien la plus méritante, la plus courageuse, animée d’une volonté de s’en sortir ». Qui veut peut, comme si la capacité de vouloir ne faisait pas partie du problème. Comment encore vouloir quand la rue impitoyable en toute saison abîme et brise les femmes et les hommes ?

Sur le site, un clip est censé motiver les femmes à s’inscrire. La blonde fifille à maman se livre avec force trémoussements à un strip-tease. Puisqu’il faut tout de même faire preuve d’un peu de dignité, on ne lui voit que le dos dénudé. Elle se désape, enlève des couches de pulls et tee-shirts, supposées illustrer la rue, enlève un éblouissant soutien-gorge blanc noué d’un large ruban et enfile une robe du soir rouge flamboyant. Elle relève négligemment ses cheveux en un chignon élaboré et se met du rouge à lèvres sans cesser de se tortiller. Elle se glisse dans une écharpe tricolore tricotée pure laine belge et se pose une couronne sur la tête… La fin du clip demande de « supporter » les candidates. Pourquoi faudrait-il donc subir cette insulte faite à toutes celles et ceux naufragés [1] dans la rue ? Pourquoi les travailleurs sociaux qui sont sur le terrain depuis des dizaines d’années devraient-ils accepter de voir ruiner leurs efforts [2] ?

Sur la page d’accueil du site, encadrée d’une espèce de drapeau belge emberlificoté, une jeune femme ultra-mince en boléro de dentelle et bas à jarretelles noirs se tient très cambrée, une jambe en avant, une main sur la fesse, l’autre levée vers une couronne dorée. Même les concours de miss « traditionnels » n’osent pas un mauvais goût aussi achevé et font semblant d’avoir compris que les femmes n’étaient pas des objets sexuels qui attendent le bon plaisir des mâles. La « beauté intérieure » qui doit départager les candidates s’exhibe d’une façon sacrément putassière. Jean-Marc Delizée, secrétaire d’État à la Lutte contre la pauvreté, qualifie avec raison ce cirque indécent de « Star’Ac de la misère ».

Pourtant, les dames patronnesses affirment développer un « projet social constructif : sensibilisation concernant les causes et les conséquences de la vie dans la rue. Le message sous-jacent de cette élection est celui de la sensibilisation du grand public et de la politique autour du thème être sans abri. Ceci avec un caractère préventif. Les sans-abri sont de plus en plus jeunes ». Ces dames n’ont pas lésiné sur les images, mais se sont montrées particulièrement pingres en matière de traduction ; le site internet est écrit en patagon et parvient même à écorcher le prénom de la lauréate. Si leur connaissance du secteur équivaut à leur rigueur…

« Chacun a le droit de mener une vie conforme à la dignité humaine. Ce droit comprend le droit à un logement décent » (article 23 de la Constitution). Faudra-t-il désormais que les plus démunis, non contents de devoir vivre dans la rue, fassent le trottoir pour se voir reconnus leurs droits fondamentaux ? Longue est la liste de tous les sans qui ne bénéficient pas de droits élémentaires. Un peu d’imagination suffira pour organiser les divers concours.

N’était une telle complaisance dans la vulgarité qui insulte les personnes sans logis et les associations qui tentent de leur rendre droits et dignité, on eût peut-être pu sourire d’une initiative désarmante de maladresse, mais animée des meilleures intentions du monde. Après tout, comme l’une des finalistes l’a déclaré dans un entretien, tout est bon pour sortir de la rue. On se gardera bien de lui contester ce désir, mais ce mépris des femmes répond à une conception de la société digne des feuilletons du XIXe siècle : les pauvres n’ont pas de droits et ne peuvent qu’espérer en la compassion et la bonté de ceux qui sauront apprécier leur mérite. Pauvres certes, mais propres.

[1Declerck P., Les naufragés, Plon, coll. « Terre humaine », 2001.

[2Bernard De Backer, « Aide aux sans-abri : la cloche et la brique », La Revue nouvelle, septembre 2008.