Miracle et mirage du réveil de l’Inde

François Reman

La plus grande démocratie au monde, l’emblème du pacifisme, un pays spirituellement transcendé, l’Inde qui brille (Indiashining) ou encore un modèle de multiculturalisme. Tels sont les traits du portrait qu’on se fait de l’Inde. Tous ne sont pas exempts de stéréotypes qui renvoient l’observateur « non initié » à un imaginaire fantasmagorique où la tentation est toujours grande de projeter des catégories parfois irréfléchies sur des phénomènes peu ou mal compris. La fascination qu’a suscitée l’arrivée fracassante d’un personnage comme Lakshmi Mittal dans le milieu de la sidérurgie européenne n’a incontestablement pas aidé à saisir les particularités de ce pays.

Pour autant, et là réside la difficulté à déchiffrer l’Inde, ce portait n’est même pas totalement faux. Car effectivement, comme le prouvent les dernières élections, et la victoire du Parti du Congrès, l’Inde est bel et bien une grande démocratie. C’est aussi une puissance économique. Les indicateurs sont parlants : en 2008, la croissance affichait un taux de 7,4%. La Banque mondiale classe l’Inde au douzième rang des économies mondiales avec un PIB de 1120 milliards de dollars. La diaspora indienne est présente dans de nombreux pays souvent massivement comme aux États-Unis et en Angleterre où elle occupe des postes clés. Chaque année, des milliers d’ingénieurs sortent des universités et contribuent à faire de ce pays une référence en matière de technologies de l’information. En termes de relations internationales, l’Inde s’est rapprochée des États-Unis, tentant de contenir les ambitions chinoises sur la région et d’affaiblir son voisin et ennemi, le Pakistan. En tant que puissance nucléaire, elle pourrait largement aspirer à occuper un siège au Conseil de sécurité de l’ONU.
Cela dit, pour le voyageur occidental l’Inde c’est un mélange de révulsion face à l’immense pauvreté et misère dans les grandes villes et de séduction de l’étrange, des odeurs, des couleurs et de cette affabilité « typiquement indienne » attribuant sans doute ce qu’il ne veut pas voir à un certain mysticisme de la pauvreté, car l’Inde comme l’écrivait naïvement Marc Twain au XIXesiècle, « c’est le pays des rêves et des délices, des richesses fabuleuses et de la fabuleuse pauvreté ».

Cet incorrigible optimisme occidental s’est encore exprimé à travers le résultat des dernières élections législatives quand de nombreux organes de presse ont salué la « maturité » des électeurs qui ont préféré donner leurs voix au Parti du Congrès plutôt qu’aux nationalistes du Bharatiya Janata Party (BJP, Parti du peuple indien, nationaliste hindou) un peu comme si les Indiens par nature ressemblaient à de grands adolescents un peu naïfs jamais à l’abri de commettre une bévue. Mais peut-être se sont-ils simplement comportés en électeurs responsables, capables de récompenser les progrès accomplis, mais aussi de sanctionner la passivité politique, comme dans l’État du Bihar dont le gouvernement est dirigé par un non-congressiste.

La gauche, dont le parti le plus représentatif est le Parti communiste, s’est effondrée, perdant du crédit auprès de classes moyennes à force d’avoir titillé leur fibre nationaliste avec son discours antinucléaire et de contestation par rapport à toute stratégie de rapprochement avec les États-Unis, mais aussi, dans les classes populaires pour avoir privilégié à tout prix le développement industriel et ses nombreuses conséquences désastreuses sur l’environnement au détriment des populations rurales. Débarrassé de sa gauche et de sa droite, le très centriste Parti du Congrès dispose maintenant d’un boulevard devant lui pour présider à la destinée du pays. Mais pour le Premier ministre Manmohan Singh, les défis à relever sont aussi nombreux que les obstacles à contourner.

Les grands défis à relever

Car avec la victoire viennent les responsabilités, et le Premier ministre va devoir déployer tout son savoir-faire pour répondre aux attentes énormes de la population, en particulier de la part des femmes dont le statut reste extrêmement précaire, mais aussi de la part de la communauté musulmane qui vit dans des conditions de vie pénibles [1]. Enfin, s’appuyant sur un taux de croissance très élevé, il reste à voir quel modèle économique le gouvernement indien se sent apte à porter, sachant qu’une course à la croissance effrénée peut exclure une grande partie de la population. Avec 1,2 milliard d’habitants, l’Inde ne peut faire l’impasse d’une réflexion sur un type de croissance durable et équitable si elle veut relever les défis qui l’attendent en ce début du XXIe siècle. L’article de Cheyenne Krishan sur les ravages environnementaux engendrés par l’exploitation minière en Orissa montre que ce débat doit être posé urgemment sans quoi les vertus de la démocratie indienne se verront remises en question de manière brutale comme l’illustre la résurgence du naxalisme dans l’est du pays.

Si sa croissance démographique peut paraître à première vue, le talon d’Achille de l’Inde, elle peut aussi représenter sa force comme l’explique l’article d’Olivier Derruine ; car au sein du club des pays émergents, si le pays parvient à allier croissance démographique et croissance économique durable, alors le dynamisme de sa population s’avérera un atout imparable. Mais au-delà de la croissance économique et de sa vitalité entrepreneuriale, il faudra renforcer rapidement les infrastructures jugées défaillantes, réformer une administration inefficace, lutter contre le fléau de la corruption et prêter une attention prioritaire à la santé et à l’enseignement fondamental.

Vraiment indéchiffrable l’Inde ? Le pays mérite en tout cas mieux que certaines visions stéréotypées faussement optimistes entretenues et même acceptées par les Indiens eux-mêmes. Quelques indicateurs sociaux peuvent aider à dresser un portrait moins brillant. Classé cent trente-deuxième suivant son indice de développement humain, le pays compte près de 300millions de pauvres, une femme sur deux est analphabète, la mortalité infantile demeure élevée avec un taux de 63 décès pour 1000 naissances vivantes et près de la moitié des enfants souffrent de malnutrition. Quant à la pauvreté absolue, « l’Inde compte environ 20% des personnes vivant dans le monde avec moins d’un dollar par jour, de sorte que ce qui se passe en Inde ne reflète pas seulement la tendance mondiale, mais en constitue l’un des déterminants majeurs [2] ».

À côté de ces indicateurs sociaux inquiétants, l’Inde renferme un système de castes qui renvoie immédiatement une image d’archaïsme et d’oppression. C’est évidemment correct même si, comme le suggère l’article d’Alexandra de Heering, malgré un système de stratification sociale fermé, il existe des modalités d’émancipation collective qui peuvent être générées grâce à des mobilisations politiques. Mais ce processus n’est pas sans créer des tensions. Premièrement, il y a le risque que les intérêts de castes deviennent peu à peu ceux de classes voire d’ethnies et que les castes ne soient plus qu’un lieu de refuge pour bénéficier des nombreux programmes de discrimination positive. Deuxièmement, l’émancipation des basses castes comme résultat des discriminations positives additionnée à l’émergence de partis politiques défendant leurs intérêts concourent à les institutionnaliser dans l’espace public et entraînent inévitablement des mécanismes de hiérarchisation en leur sein.

Autre registre : la politique étrangère. Impulsée par Jawaharlal Nerhu, l’Inde a longtemps été le chef de file des pays non alignés. Doucement mais sûrement, le pays tente de se positionner en tant que grande puissance sur l’échiquier international. Cette aspiration dépendra notamment de sa relation avec la Chine et de la persistance de frictions territoriales. À la fois modèle et compétiteur [3], la Chine fascine la bourgeoisie indienne grâce à son décollage économique et contraint les Indiens à imiter son modèle de croissance par l’exportation. Mais en même temps, la rivalité est grande pour préserver (voire élargir) sa sphère d’influence régionale.

Le pays peut assurément compter sur l’appui des États-Unis qui cherchent à contenir l’influence de la Chine dans la région. Puissance nucléaire, l’Inde n’est pas signataire du traité de non-prolifération, et ni le Parti du Congrès et sûrement pas le BJP n’ont remis en question la politique de nucléarisation du pays. Loin d’être acceptée par l’ensemble de la population (même si elle renforce le sentiment nationaliste), cette quête de puissance se trouve plutôt bien acceptée par les pays occidentaux car elle s’appuie en partie sur une véritable stratégie de soft power mêlant par exemple cercles diplomatiques, centres culturels, diasporas, cinéma et littératures.

Un soft power qui n’hésite pas à célébrer les vertus du modèle multiculturaliste. Stéphane Leyens revient sur ce concept dans son article et en définit les limites à partir de l’exemple du droit des femmes face aux enjeux communautaires. Le multiculturalisme en tant que théorie politique est de reconnaître les particularités identitaires dans le cadre d’une démocratie libérale garantissant des droits fondamentaux à tous les citoyens. Soixante ans après sa création, et malgré la continuité des procédures démocratiques, on est cependant en droit de se demander dans quelles mesures le droit des communautés culturelles peut se marier aux droits fondamentaux des individus, et plus spécifiquement à l’égalité entre les sexes, nous explique-t-il.

Mais, en dépit de ce portrait parfois peu optimiste, l’Inde dans les yeux de nombreux observateurs, c’est aussi une culture ancestrale qui, malgré de nombreuses évolutions, préserve encore une tradition forte comme celle de la communauté bengalie de Calcutta, berceau d’une renaissance culturelle et sociale entamée par les Anglais dès 1757. L’article de Philippe Falisse nous dresse un panorama de ces particularités qui font la richesse du Bengale.

Pour conclure, à l’image de ce dossier de La Revue nouvelle, tenter de comprendre l’Inde dans sa complexité et reconnaître que d’une certaine manière ce pays est insaisissable, c’est aussi le respecter dans sa richesse et sa diversité.-

[1Wendy Kristianasen, « Plongée au cœur de l’Inde musulmane », Le Monde diplomatique, janvier2009.

[2Rudolf C.Heredia, « Peuple heureux ou grande puissance », Projet n° 310, mai 2009.

[3Ingrid Therwath, « Une place en Asie et dans le monde », Projet n° 310, mai 2009.