Mesures de confinement en Sierra Leone ou l’impossibilité d’un État à faire face à Ebola

Aline ThiryCatherine FallonFlorence de LonguevillePierre Ozer • le 17 octobre 2014
ebola, santé, Afrique, ONU, Sierra Leone.

À l’épreuve de la pratique, la mesure de confinement à l’échelle d’un État prise par les autorités du vendredi 19 au dimanche 21 septembre soulève énormément de questions, d’autant qu’une tentative plus restreinte lors d’une précédente épidémie d’Ebola en Afrique centrale avait eu pour effet d’augmenter la panique et avait finalement été contreproductive.

La crise actuelle du virus Ebola en Afrique de l’Ouest qui a probablement commencé en Guinée en décembre 2013 progresse de manière fulgurante. Au 12 octobre 2014, sept pays sont officiellement touchés : le Liberia, la Guinée, la Sierra Leone, le Nigeria, le Sénégal, les États-Unis d’Amérique et l’Espagne. Le nombre total de cas recensés est de 8.997, dont 4.493 ont mené au décès des malades, soit près du double de ce qui était comptabilisé quatre semaines auparavant.

À l’heure actuelle, l’épidémie est déjà la plus grave enregistrée depuis la découverte de cette fièvre hémorragique en 1976. Il est hautement probable que l’épidémie progresse encore dans les mois qui viennent tant les pays touchés n’ont pas les capacités de répondre à une telle crise et tant l’aide internationale massive indispensable pour contrôler cette crise inédite fait cruellement défaut sur le terrain. Le cœur actuel de la crise regroupe trois pays (Liberia, Guinée, Sierra Leone) qui figurent parmi les plus pauvres de la planète, caractérisés par un manque criant d’infrastructures, de capacités logistiques, d’expertise professionnelle et de ressources financières.

Dans un contexte de gestion de crise et de planification d’urgence, il existe deux mesures principales de protection de la population. D’une part, l’évacuation consiste à écarter la population (ou un groupe d’individus) d’une source (potentielle) de danger, d’autre part, le confinement — ou la mise à l’abri — consiste à maintenir la population dans des endroits particuliers adaptés qui lui permet de rester à l’abri durant une période déterminée. Dans le cas qui nous occupe, c’est bien d’une mesure de confinement dont il s’agit, même si celle-ci est particulière puisqu’elle s’étend à la population totale d’un État, la Sierra Leone, qui représente quelque 6,2 millions d’habitants à qui les autorités ont imposé de rester trois jours « à la maison », du vendredi 19 au dimanche 21 septembre. Durant cette période, le gouvernement a annoncé que 7.000 patrouilles composées d’agents de santé, de militants de la société civile et d’un membre de la communauté feront du porte-à-porte pour détecter des cas probables de maladie d’Ebola cachés par leurs parents dans les maisons. L’objectif est de mettre en quarantaine les nouvelles personnes infectées par le virus et de limiter la propagation de l’épidémie. Quelques jours plus tard, mercredi 24 septembre en fin de soirée, le président de la Sierra Leone, Ernest Bai Koroma, a annoncé lors d’une allocution télévisée, la mise en quarantaine de trois districts concernant 1,2 million de personnes « avec effet immédiat pour une durée indéterminée ». Cette mesure a donc été imposée sans avertissement préalable au contraire de la précédente qui fut annoncée près de deux semaines à l’avance.

Alors que, à priori, le confinement semble simple à réaliser et peu couteux, sa mise en œuvre concrète s’avère en réalité extrêmement complexe dans un pays « préparé » tel que la Belgique. C’est encore plus vrai dans le cas qui nous intéresse.

D’abord, comment « contraindre » au confinement la population d’un pays entier, qui s’étend sur plus de 70.000 km², alors qu’un certain nombre de services ou d’activités doivent être nécessairement maintenus ? Rendre obligatoire la mesure à l’intérieur d’un périmètre même restreint est déjà difficile. La mise en quarantaine du bidonville de West Point à Morovia (Liberia), qui s’est soldée fin aout par des émeutes, plusieurs blessés et un mort, en est la preuve. En effet, que faire des personnes qui ne respecteraient pas la mesure ?

Par ailleurs, parmi les obstacles de taille, la communication joue un rôle crucial. Comment et par quel biais les informations sont-elles acheminées à toute la population, y compris dans les zones rurales les plus reculées qui n’ont pas été prospectées depuis le début de l’épidémie ? La communication préalable semble conditionner en grande partie l’efficacité de la mesure. Afin que la population se confine, il est nécessaire qu’elle comprenne et accepte le pourquoi de cette mesure. Cette communication est rendue d’autant plus difficile en Sierra Leone par le fait que plus de la moitié de la population est analphabète. Elle ne peut donc que croire ce qui lui est dit sans pouvoir vérifier certaines informations par elle-même. C’est la raison pour laquelle, culturellement, elle reste largement convaincue qu’Ebola est le résultat d’un acte de sorcellerie ou une punition de Dieu envers ceux qui ont mal agi.

D’autre part, techniquement, la mesure de confinement est difficile à mettre en œuvre. En fonction du risque auquel on est confronté, les caractéristiques des habitations ou des abris seront capitales. Ainsi, dans un pays où l’accès à des infrastructures de base (électricité, eau potable) est loin d’être généralisé, peut-on rester trois jours confiné dans son habitation sans souffrir de problèmes de ravitaillement pour des produits de première nécessité comme l’alimentation et l’eau ? Les questions pratiques fusent et se transforment en autant de pièges qui éloignent les individus des consignes des autorités.

Comment confiner une population rurale, vivant majoritairement de l’agriculture, en pleine période de récolte du riz et au début de la récolte du maïs, du mil et du sorgho ? Comment aussi confiner les éleveurs dont les troupeaux doivent « sortir » pour pâturer ?

Dans un pays où plus de la moitié de la population vit au jour le jour avec moins de 1,25 US$, comment confiner tous ces marchands ambulants et autres « pauvres » dont la nourriture du soir dépend du labeur du jour ?

Le pays étant composé essentiellement de musulmans et de chrétiens, les fidèles acceptent-ils d’être privés de culte le vendredi et le dimanche ?

L’opérationnalisation de la mesure est beaucoup plus complexe que l’on ne pourrait l’imaginer à première vue, non seulement pour les autorités en charge d’établir et de contrôler le périmètre, mais également pour les citoyens. En décidant d’une mesure de confinement, le gouvernement fait le choix de ne pas évacuer la population face à un risque… Cependant, quand le risque est diffus comme c’est le cas du virus Ebola, le confinement n’est pas un choix, mais une contrainte. Où peut-on fuir, si ce n’est en dehors du territoire ? Et encore, la fuite dans ce cas n’est qu’un accélérateur de la propagation du risque auquel on tente de se soustraire.

Notons finalement que la Sierra Leone ne disposait que de l’ordre de deux médecins et de moins d’une ambulance pour 100.000 habitants. Depuis le début de l’épidémie, le personnel soignant a payé un lourd tribut puisque 95 personnes en sont mortes, soit 10% de la mortalité totale en date du 12 octobre. On peut dès lors déjà s’interroger sur les effectifs réellement disponibles. Car pendant ce temps, les autres maladies ne s’arrêtent pas, pas plus, par exemple, que les accouchements. Puis, simplement, les autorités disposent-elles de dizaines de milliers de combinaisons protectrices, gants en latex, masques et autres bottes à distribuer à ces équipes de patrouille pour qu’elles soient protégées de la contagion ? Et assez de solution chlorée pour les désinfecter ?

Réussir un confinement tel que celui ordonné par les autorités de la Sierra Leone demande de disposer de ressources et de moyens de contrôle qui ne peuvent être réunis en suffisance. La fonction première de cette mesure n’est-elle pas avant tout un message politique afin de rassurer ? Rassurer la population du pays en lui donnant l’illusion que l’autorité a la capacité de maitriser une crise majeure telle que l’épidémie d’Ebola. Mais rassurer également la communauté internationale. « La formation et la pérennité de l’État reposent surtout sur ses capacités à maitriser les risques qui menacent la collectivité ou les individus qui en font partie » (Fallon et al., 2008).