Mémoires du ghetto de Varsovie 1943-2013

Roland Baumann

Inauguré le 19 avril 2013, jour anniversaire du septantième anniversaire de l’insurrection du ghetto de Varsovie, au centre de la capitale polonaise, le nouveau Musée d’histoire des Juifs polonais veut tirer de l’oubli mille ans d’histoire juive en Pologne et confronter ses visiteurs, polonais et étrangers, à la place majeure de la Pologne dans l’histoire mondiale du judaïsme. Jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, Varsovie était le cœur de la vie juive en Europe et aujourd’hui rares sont les traces de ce passé juif dans les paysages de la ville. Deux publications françaises récentes nous confrontent à la mémoire jamais cicatrisée d’un moment clé de l’histoire européenne et font entendre ces voix du ghetto qui évoquent la destruction de « Varsovie la juive [1] ».

Publié chez Calmann-Lévy, dans la collection « Mémorial de la Shoah », Le livre noir des Juifs de Pologne [2] est la traduction de The Black Book of Polish Jewry, ouvrage collectif inédit en français et publié en 1943 par la Fédération américaine des Juifs polonais, organisation new-yorkaise d’entraide et d’accueil des immigrants juifs de Pologne. Réalisé sous la direction de l’écrivain et militant sioniste polonais Jacob Apenszlak, alors réfugié aux États-Unis, ce « livre noir », rassemble un vaste corpus de témoignages, rapports et articles de presse, y compris des extraits du rapport présenté à Londres, puis aux États-Unis, par Jan Karski [3], agent de la Résistance polonaise et témoin de l’extermination. Il constitue un véritable état des lieux, précis et rigoureux, retraçant les étapes du martyre des Juifs polonais, de l’invasion en septembre1939 jusqu’à l’achèvement de la « Solution finale » au printemps 1943.

Ce « livre noir » décrit en effet méthodiquement les étapes du génocide en Pologne occidentale, tout en caractérisant le sort spécifique des communautés juives dans différentes régions du territoire de la Pologne conquis par les nazis (Varsovie, Lodz, Cracovie, Lublin, Lvov, Vilnius). L’invasion allemande au 1er septembre 1939 provoque d’emblée une vague d’atrocités antisémites : rites publics d’humiliation, exécutions sommaires, pillages, incendies de lieux de culte, travail obligatoire, etc. Cette phase initiale de « Blitzpogrom », particulièrement violente lors des fêtes juives (Rosh Hashanah et Yom Kippour) et suivie par la multiplication d’ordonnances racistes mettant les Juifs polonais « hors la loi », mène bientôt à la ghettoïsation des populations juives. En 1941, l’invasion de l’Union soviétique et les premières exterminations des communautés juives locales dans les territoires envahis, entrainent bientôt les déportations massives et l’extermination des habitants de la plupart des ghettos en Pologne occupée. Les sources, très diverses, utilisées par les auteurs du « livre noir » sont toutes rigoureusement identifiées. Ainsi, pour le ghetto de Varsovie, les rapports clandestins de la Résistance et les témoignages de Juifs américains ou palestiniens parvenus à quitter le quartier prison créé par les Allemands en octobre 1940, documentent, chiffres à l’appui, le quotidien dantesque d’une population décimée par la faim et les épidémies en 1941-1942. Ces preuves polonaises sont confirmées par des sources ennemies, tels ce récit du fasciste italien Guido Pucci décrivant dans le journal romain La Tribuna sa visite au ghetto de Varsovie en 1941, ou ces articles de la revue Die Deutsche Polizei, détaillant, avec une indéniable jubilation, le spectacle macabre découvert par les « touristes » nazis dans les rues du ghetto.

Les chapitres consacrés à l’extermination et au camp de Treblinka sont d’une insoutenable lucidité, même si le livre reste lacunaire sur la réalité et l’ampleur du génocide commis par les nazis. Dès janvier 1942, des informations arrivent à Varsovie sur les gazages effectués à Chelmno et dont sont victimes les Juifs du Warthegau, provinces de l’ouest de la Pologne annexées au Reich. Des collaborateurs d’Emanuel Ringelblum, responsable des archives clandestines du ghetto de Varsovie, recueillent les témoignages de deux fossoyeurs évadés de Chelmno. Transmises à Londres et aux États-Unis, ces informations sont diffusées dans la presse juive américaine à l’été 1942. Déclenchée le 22 juillet 1942, la déportation en masse et l’extermination des Juifs de Varsovie à Treblinka est minutieusement décrite. Dès le 28 juillet, un résistant juif informe le ghetto du sort final des milliers de déportés qu’emportent tous les jours les trains menant de Varsovie à Treblinka. Au chapitreIX du livre, le « rapport officiel soumis au gouvernement polonais » par Jan Karski, reprend le manuscrit rédigé par Léon Feiner, leadeur du Bund [4] à Varsovie et décrivant le fonctionnement du camp de Treblinka, l’« abattoir des Juifs de Pologne et d’autres pays européens ».

Première déclaration publique du gouvernement polonais en exil consacrée exclusivement au sort des Juifs polonais, la note remise en décembre 1942 par le ministre polonais des Affaires étrangères aux gouvernements des Nations unies précise que : « Les nouvelles méthodes de massacre en masse mises en œuvre ces derniers mois confirment l’intention délibérée des autorités allemandes d’exterminer la totalité de la population juive de Pologne. » Le chapitre X résume les combats livrés par la résistance juive du ghetto de Varsovie, en janvier, puis en avril-mai 1943. Le 16 mai 1943, les Allemands font sauter la Grande synagogue de Varsovie, marquant la liquidation totale du ghetto et de ses habitants. La révolte du ghetto de Varsovie, frappe l’opinion publique du monde libre et de l’Europe occupée. Comme le déclare le socialiste belge Camille Huysmans devant le congrès du parti travailliste britannique, le 17 juin 1943, à Londres, « les évènements du ghetto de Varsovie sont un modèle de la lutte de la Résistance en Europe ».

Auteur de l’excellent appareil de notes critiques qui accompagne la traduction française du « livre noir », l’historien Willy Coutin remarque dans son avant-propos : « La dernière phrase du livre illustre avec pertinence la difficulté de recevoir en Occident des informations liées au génocide alors même qu’il se déroulait : les Allemands estiment que le monde n’ajoutera pas foi aux appels lancés par les Juifs polonais parce que des êtres humains ne peuvent croire que des hommes soient capables d’un tel sadisme. Mais nous devons protester jusqu’à ce que le monde décide de prendre des mesures radicales pour faire cesser le massacre des Juifs et des Polonais. »

Certes, publié avec le soutien d’Albert Einstein et d’Eleanor Roosevelt, ce « livre noir » est bien diffusé, mais sa portée historique restera très limitée. Lors de sa parution en octobre 1943, la majorité des Juifs de Pologne ont déjà été exterminés dans le cadre de l’Aktion Reinhardt. Dans son introduction au livre, Ignacy Schwarzbart, membre du Conseil national de la République polonaise en exil, précisait les objectifs juridiques de ce rapport détaillé : « Un jour lorsque la guerre sera terminée, les Allemands se tiendront devant le tribunal des Nations unies. Lorsque ce jour arrivera, ce Livre noir des Juifs de Pologne se trouvera, à titre de pièce à conviction numéro1, sur la table des juges, dans l’acte d’accusation le plus accablant jamais émis contre une nation. ». Député à la Diète polonaise, associé à la formation d’un gouvernement polonais en exil en France, puis en Angleterre, et défenseur acharné des droits des Juifs dans la future Pologne libérée, Schwarzbart joua un grand rôle dans la transmission auprès des gouvernements alliés des informations sur la Shoah. Il terminait son texte en manifestant l’espoir que l’ouvrage puisse « contribuer à réveiller les cœurs et les consciences des nations du monde ». Espoir vain. La destruction des Juifs de Pologne fut suivie par la déportation et l’extermination de ceux de Hongrie en 1944. Et, Le livre noir des Juifs de Pologne, ce « premier compte rendu complet de la tragédie vécue par les Juifs de Pologne » tomba dans l’oubli. Comme on le sait, il faudra attendre le procès d’Eichmann à Jérusalem (1961-1962), puis le film de Claude Lanzmann, Shoah (1985) pour que l’information historique sur les étapes du génocide juif en Pologne occupée soit enfin largement diffusée dans l’opinion publique, en France, comme en Belgique et ailleurs.

Voix du ghetto

Compte rendu précis et minutieux d’un désastre, Le livre noir des Juifs de Pologne malheureusement resté sans prise directe sur le cours de l’histoire est donc enfin tiré de l’oubli. La véritable « polyphonie » de cet ouvrage collectif de 1943 contraste avec le ton volontairement « intimiste » et subjectif du très beau livre de Michèle Goldstein-Narvaez, Nous attendons de vos nouvelles. Voix du ghetto de Varsovie [5]. Récit d’un parcours familial dont l’auteur invite à comprendre le déracinement et les marques toujours présentes laissées par la Shoah sur ses victimes et leurs descendants. Narration très personnelle, d’une professeure de lettres, femme d’un poète chilien et longtemps attachée culturelle de la diplomatie française en Amérique latine. Fille de Juifs polonais, tous deux survivants de la destruction du ghetto de Varsovie, et née après la guerre à Lyon, Michèle, Française « soixante-huitarde », n’a jamais dialogué avec la mémoire de la Shoah du vivant de ses parents. C’est donc bien après la disparition de Janka et Stasio, qu’elle écrit leur histoire d’amour et de survie « pour tous ceux qui ont connu cette grande peine du plus rien, plus rien à voir, plus rien à garder, à regarder ». Une condition qui caractérise tous les « enfants du désastre », dont les parents réfugiés sont « nés quelque part », mais se trouvent dans l’incapacité d’y retourner.

Mémoires d’une famille exilée à jamais de sa terre ancestrale, Polin, la Pologne juive, dispersée en France, aux Amériques, du Canada au Brésil, en Israël et aussi en Belgique. Parente de feue Régine Orfinger, résistante et longtemps présidente de la Ligue belge des droits de l’homme, Michèle ne dispose que d’un paquet de cartes postales datées de 1940 et d’une série de lettres écrites par sa mère entre aout et octobre 1945 pour reconstruire l’histoire insolite de Janka et Stasio, issus de la bourgeoisie juive de Lodz. Des Juifs assimilés, amoureux de la langue et de la culture polonaise. Deux jeunes amoureux, tous deux orphelins de père et voisins d’immeuble. À la suite de l’invasion allemande et du début des persécutions antisémites, Janka et Stasio doivent se réfugier à Varsovie. En juillet 1942, ils s’échappent du ghetto. Une charcutière polonaise les abrite dans la partie aryenne de la ville. Après l’insurrection de 1944, ils survivent dans les égouts avec cinq autres juifs et un prêtre jusqu’à l’arrivée de l’Armée rouge en janvier 1945. Passés clandestinement en France, ils s’établissent à Lyon où vit une tante…

Au terme de son récit, témoignage d’amour filial honnête et émouvant, retraçant la saga de ses parents, avant, pendant et après la guerre, « ode à la débrouillardise et à l’ingéniosité humaines », et histoire vraie où l’amour, la volonté de vivre et beaucoup de chance finissent par triompher, l’auteur de conclure son remarquable travail de mémoire : « À présent, tous les personnages de cette histoire varsovienne s’en sont allés. Ils ont fait leur dernier voyage, ils se sont installés ailleurs. Ils sont, je l’espère, enfin et à jamais ensemble. La nuit, dans le ciel étoilé, il me semble parfois voir leurs âmes scintiller. »

[1En 1939, 30% des habitants de Varsovie étaient juifs.

[2Jacob Apenszlak (dir.), Le livre noir des Juifs de Pologne, Calmann-Lévy, 2013.

[3Jan Karski, Mon témoignage devant le monde - Histoire d’un État secret, éditions Point de Mire, 2004. Deuxième édition française de Story of a Secret State, 1944.

[4Parti social-démocrate juif, non sioniste et partisan de l’autonomie culturelle juive en Europe, le Bund était un des principaux partis politiques juifs en Europe de l’Est avant la Shoah.

[5Michèle Goldstein-Narvaez, Nous attendons de vos nouvelles. Voix du ghetto de Varsovie, éditions Max Milo, 2012.