Meister : le patron engage... une milice privée

Michel Capron

L’entreprise Meister Benelux qui usine, à Sprimont, des pièces pour l’industrie automobile (et notamment pour le groupe Volkswagen) et occupe environ quatre-vingts travailleurs était sans doute inconnue de la plupart des Wallons jusqu’au 27 février dernier. Ce jour-là, on apprend par les médias qu’un groupe d’hommes, disposant d’armes diverses, a envahi l’usine la veille pour tenter, par la force, d’y récupérer trois camions chargés de matériel, non sans molester les quelques travailleurs qui y effectuaient leur pause du weekend. Pour tenter de comprendre ce coup de force, assez inédit, il faut tout d’abord situer le contexte social dans lequel il s’est déroulé.

Un contexte social tendu

Depuis deux ans, les relations sociales au sein de l’entreprise Meister, filiale du groupe allemand Poppe & Potthoff, sont loin d’être au beau fixe, au point de requérir l’intervention régulière du conciliateur social, J.-M. Fafchamps. Fait assez rare, ce dernier a démissionné depuis plus de trois mois, estimant être mis dans l’impossibilité d’exercer sa mission du fait de la politique menée par la direction. Dans son dernier rapport, J.-M. Fafchamps avait notamment épinglé la rotation régulière (tous les six mois) à la tête de Meister de dirigeants dépourvus de toute possibilité de prise de décision, ainsi que la violation répétée de la législation sociale belge. Depuis septembre 2011, l’entreprise vivait dans un climat social tendu à la suite du licenciement de neuf travailleurs (sur quatre-vingt-trois). Par ailleurs, le 20 février 2012, les travailleurs ont appris la délocalisation vers la Tchéquie de deux commandes importantes attribuées à Meister, ainsi que d’un projet de recherche et développement (R&D) en cours à Sprimont. En réaction, les travailleurs ont retenu pendant deux heures, le 22 février, les membres de la direction dans leurs bureaux pour obtenir des informations plus précises quant à l’avenir de l’entreprise. Ils ont repris le travail, mais refusé de laisser partir un certain nombre de commandes. Rappelé, le conciliateur social n’a pu que constater l’échec de la conciliation, la direction refusant de communiquer les informations demandées.

Le coup de force

La direction allemande de Poppe & Potthoff n’a pas supporté ce blocage de commandes et a engagé une trentaine de membres d’une société de sécurité pour récupérer ces commandes. Il s’est très vite avéré que le comportement de ces individus n’avait rien de commun avec les pratiques des sociétés de sécurité agréées par la législation belge. D’une part, les « gardes » en question, de nationalité allemande, n’étaient pas venus les mains vides : plusieurs d’entre eux disposaient de gilets pare-balles, de matraques télescopiques, de battes de base-ball, de tasers et de sprays au poivre. Leur mission était claire : récupérer, par tous les moyens, les trois camions chargés et bloqués dans l’usine. D’autre part, de type fort costaud, ils ont pris violemment à partie les quelques ouvriers présents [1] ; très rapidement, une centaine de travailleurs et de militants syndicaux ont encerclé l’entreprise, tandis que les forces de l’ordre s’évertuaient à empêcher le déclenchement d’une bagarre générale. Après plusieurs heures de négociation tendues, les sbires de la direction ont quitté l’entreprise en obtenant cependant des forces de l’ordre que les procès-verbaux ne feraient pas mention des armes dont ils étaient munis… Étrange tout de même que le comportement des policiers qui se sont contentés de la promesse d’obtenir la liste des individus concernés avant de les accompagner pour qu’ils puissent regagner tranquillement leur base allemande. Or cette milice avait opéré en toute illégalité !

Les réactions ne se sont pas fait attendre. Côté syndical, c’est l’indignation, voire la colère : on stigmatise cette agression brutale, inédite dans les relations collectives de notre pays et l’on dépose plainte au civil et au pénal. On rappelle également quelques précédents de déménagement de stocks ou de machines de la part de dirigeants d’entreprise dans le cadre de conflits sociaux, et notamment en 1987 chez Memorex à Herstal, en 2007 chez Nexans à Huizingen, sans compter l’expédition précipitée de voitures finies chez Renault-Vilvorde à la veille de l’annonce de la fermeture. Toutefois, aucun de ces cas n’avait donné lieu à des violences physiques. À cet égard, le cas de Sprimont constitue une exception très grave [2]. Pour la FEB, ces faits sont condamnables, mais on y condamne tout autant la brève « séquestration » qui avait eu lieu quelques jours auparavant [3]. Une telle comparaison fausse cependant la perspective : mettre sur le même pied une agression physique contre des travailleurs et une brève retenue de la direction dans ses bureaux est intellectuellement incorrect. La ministre de l’Intérieur, Joëlle Milquet, estime qu’il y a eu là infraction à la loi Tobback sur les sociétés de sécurité privées [4]. Quant au parquet de Liège, il attend le rapport officiel avant d’engager des poursuites. Pour sa part, le ministre régional de l’Économie, Jean-Claude Marcourt, a demandé l’ouverture d’une enquête par le Comité P de contrôle de la police.

Un manageur de crise

À l’issue d’une réunion entre les parties concernées (syndicats, avocats de la direction de Meister, auditeur du travail et conciliateur social), il a été décidé, le 28 février, de nommer un manageur de crise, Chr. Durand, avec une double mission : calmer les esprits et relancer, dès le 29 février, les activités sur le site de Sprimont. Début mars, ce manageur de crise a rencontré l’actionnaire allemand qui aurait exprimé sa volonté de pérenniser le site de Sprimont. Toutefois la délocalisation prévue de commandes de pièces vers la Tchéquie est confirmée, tandis que la délocalisation du projet de R&D est suspendue jusque début juillet. Quant à Chr. Durand, il s’efforcera de rassurer les travailleurs sur l’avenir du site et de décrocher de nouvelles commandes. De son côté, la ministre fédérale de l’Emploi, M. De Coninck, a exprimé, le 21 mars, en commission des Affaires sociales de la Chambre, sa condamnation à la fois de « l’usage inopportun de la violence » de la part de la milice privée et de la direction de Meister et de la « séquestration » antérieure de la direction par les travailleurs. Elle demande en outre au Conseil national du travail d’organiser une concertation avec les syndicats et l’employeur de Meister afin de déterminer les règles d’un « gentlemen’s agreement ». Depuis lors l’entreprise Meister n’a plus fait la une de l’actualité et l’on peut donc supposer que les activités s’y déroulent actuellement de manière normale.

En conclusion

Deux réflexions pour conclure. D’une part, le recours à une milice privée illégale et violente est à la fois inadmissible et inquiétant dans le chef de la direction de Poppe & Potthoff. La concertation sociale ne peut que pâtir de pareils agissements qui vont à l’encontre de toute démocratie sociale. D’autre part, on aurait pu et dû s’attendre, de la part des forces de l’ordre toujours promptes à intervenir contre des piquets de grève, à une intervention plus vigoureuse et plus ciblée face à des « casseurs » patronaux pour qui, apparemment, la violence physique constituait l’unique mode d’action. Il reste à la justice à effectuer son travail et à sanctionner le comportement délictueux de cette milice privée totalement illégale.

[1Trois ouvriers ont en effet déposé plainte pour coups et blessures.

[2Voir la carte blanche d’A. Demelenne, Le Soir, 29 février 2012.

[3Voir l’interview de P. Timmermans, Le Soir, 28 février 2012.

[4Interpelée au Parlement, elle a confirmé des infractions, tout comme la ministre de la Justice, A. Turtelboom a reconnu qu’il y avait eu infraction à la loi sur la fonction de police : il aurait au minimum fallu relever l’identité des membres de cette société de gardiennage très « spéciale ».