Médias. La tenaille, le tablier et la toise

Simon Tourol

Sale temps pour les rédacteurs en chef. En moins de dix semaines, la presse belge en aura vu partir quatre. L’adjoint de celui de La Dernière Heure est licencié fin mars. RTL-TVI rétrograde le sien en mai. Celui du Tijd obtient, le 8 juin, de retrouver ses anciennes fonctions. La veille, Béatrice Delvaux démissionne d’un poste qu’elle occupait, au Soir, depuis une décennie.

Si les raisons de ces changements sont très différentes, le même constat s’impose : dans l’organigramme d’un média, le poste de rédac’ chef est sans doute le plus exposé, le plus difficile, et certainement le plus fragile. Son vacillement est toujours symptomatique de l’état du média concerné, en particulier, et des évolutions de la presse, en général. Pourquoi le départ, volontaire ou forcé, d’un chef de rédaction ? Accueilli comment par les troupes ? Entouré de quels commentaires, ou de quels silences, de la direction du groupe éditeur ?

Ceux qu’on a pu lire après la sortie de Béatrice Delvaux portaient à cet égard des messages pour le moins clairs. Où l’arrogance d’une direction méprisante pour les journalistes s’exprime sans retenue. Où les liens d’estime réciproque sont palpables entre la cheftaine démissionnaire et ses administrateurs. Où la rédaction veut, elle aussi, saluer celle qui s’est investie sans compter et qui était l’une des leurs. Mais l’assemblée générale des journalistes ne va pas jusqu’à regretter la démission ; elle en prend acte, point. Comment dire plus clairement, et sans blesser, le malaise, la confiance érodée, les reproches sur la gestion, la déception sur des stratégies ?
Sincères ou hypocrites, ces manifestations donnent l’éloquente illustration de la position dans l’étau qu’occupe le rédacteur en chef. Condamné à faire en permanence le grand écart entre les impératifs économiques de son employeur et les exigences éditoriales de sa rédaction, le capitaine d’équipe est, selon l’adage, « de moins en moins le premier des rédacteurs et de plus en plus le dernier des directeurs ». La marchandisation de l’information le mobilise dans les réunions de direction, les briefings stratégiques et les rapports du service marketing. La rédaction le prie d’investir son énergie et son temps dans la qualité des contenus, l’animation des services, la couverture originale des grands évènements, la gestion des ressources rédactionnelles et l’arbitrage des conflits. Ce qu’il a de moins en moins l’occasion de faire prioritairement. Et s’il y arrive, ce sera toujours le nez sur le plan stratégique de l’entreprise et, de préférence, le doigt sur la couture du pantalon.

On ne vit pas éternellement pris en tenaille. La cheffe du Soir, comme d’autres avant elle, n’avait sans doute plus le gout de sa fonction après dix ans d’efforts et d’inconfort. Dix ans dont le bilan n’a, en outre, rien de glorieux au regard des chiffres. Si les développements numériques du quotidien ont été remarquables — mais cela ne suffit pas à enrichir les actionnaires —, les ventes du journal papier ont plongé de 28,3% ! Il y a dix ans, Le Soir vendait 112.149 exemplaires. Il en est aujourd’hui à 80.400 à peine.

La faute à qui ? Pas à sa seule rédactrice en chef évidemment. Mais l’état-major de Rossel sait, lui, où trouver le coupable. Si Béatrice Delvaux a rendu son tablier, c’est à cause « des résistances au(x) changement(s) » dont les journalistes font preuve. À des moments différents, le refrain a été scandé mot pour mot dans la presse par la démissionnaire elle-même, par le directeur du quotidien, et par l’administrateur-délégué du groupe. Merveilleuse convergence d’analyse ! Résistance à quels changements ? À ceux que dictent la technologie, la crise, l’air du temps et la direction, pardi ! Les rédactions, qui ne comprennent rien aux défis de l’époque et de l’entreprise, sont seulement priées d’intégrer les changements dans leurs pratiques.

Le problème vient lorsque des membres de la rédaction pensent, et différemment. Ce sont généralement des gens d’expérience, au caractère bien trempé. Des éléments perturbateurs donc. Il conviendra dès lors, pour le chef d’entreprise avisé, d’éradiquer cette mauvaise graine et de lisser les tempéraments. L’important n’est pas qu’un média compte en ses rangs de fortes têtes bien pleines, mais qu’aucune ne dépasse du rang. Ainsi, en Communauté française, la toise est déjà apparue dans plusieurs rédactions écrites et audiovisuelles, mises au pas, vidées de leurs « grandes gueules » trop ouvertes, éteintes dans leur énergie combattive. Celle du quotidien vespéral échappait jusqu’à présent à cette catégorie. Pour combien de temps encore ?

Dans son propre journal, le directeur du Soir l’annonçait début juin : « Une remise à plat de certains éléments de la rédaction s’imposera. » On ne saurait mieux dire. Être à plat semble totalement incompatible avec la position debout.