Marie-Noëlle Bastin

Michel MolitorGérard Lambert

Marie-Noëlle Bastin est décédée le 14 février. Elle avait assuré le secrétariat de La Revue nouvelle entre novembre 1975 et avril 1989. Engagée au moment où nous vivions encore dans une relative abondance, elle a commencé par s’occuper de la comptabilité et des abonnements puis, austérité obligeant, elle avait progressivement assumé des tâches de plus en plus nombreuses.

L’austérité était une contrainte, mais sa compétence, sa disponibilité et sa volonté se sont révélé des conditions essentielles. Elle n’a manqué ni de l’une, ni des autres. Au contraire. Par exemple, elle a réussi le tour de force, avec François Ryckmans, le secrétaire de rédaction de l’époque, de basculer d’un coup de la production traditionnelle de la revue (les textes remis à l’imprimeur) à la microinformatique. C’était lors du numéro d’avril 1983 consacré à la « société duale ». Nous étions passés à l’autoédition depuis quelques années ; grâce à son aide, nous passions dans un système d’autoproduction. Cela paraît peut-être évident aujourd’hui, mais c’était alors une petite révolution car les outils que nous utilisions étaient tout sauf luxueux  : un pet Commodore d’occasion, plus ou moins bricolé par un informaticien plus expérimentaliste que confirmé.

Elle a rapidement joué un rôle central dans l’administration de la revue. Son exigence la conduisait parfois à reprocher l’amateurisme ou la légèreté de certains d’entre nous. Elle était capable alors d’exprimer très librement et très nettement une mauvaise humeur qui nous faisait réfléchir à nos responsabilités et nous conduisait à prendre la revue au sérieux. Comme elle. Mais elle était capable aussi de sourires moqueurs et complices, de paroles amicales et d’encouragements. Elle a été de tous les combats et de tous les déménagements : de l’avenue Van Volxem à la rue Potagère en passant par la rue des Moucherons. Elle a difficilement accepté l’échec de certains projets, mais elle a toujours accueilli les succès. Avec sobriété, parce qu’elle connaissait leurs limites, même si elle les trouvait justifiés.

Lorsqu’elle a quitté la revue pour d’autres horizons, ceux qui ne la connaissaient que sous ses dehors un peu farouches ont été surpris de découvrir une femme chaleureuse qui aidait volontiers ses successeurs à entrer dans son travail. Directeur de la revue entre 1981 et 1993, j’ai travaillé avec elle pendant huit ans, traversant toutes sortes de péripéties heureuses et moins heureuses. Je sais qu’elle a souvent souffert de notre instabilité structurelle, mais tant qu’elle a travaillé à la revue, elle a gardé le cap et ses exigences. Je lui ai toujours voué une très grande reconnaissance pour sa manière de faire. Et une totale confiance dans sa gestion. La voilà partie après un dernier combat contre la maladie. Avec elle disparait un pan de cette expérience qu’elle a contribué à rendre possible. Il reste son souvenir. Et notre gratitude qui est profonde.-

Michel Molitor


Quinze années à lire La Revue nouvelle, mais seulement après l’avoir expédiée, avoir veillé à sa distribution, avoir tout réglé, n’avoir propagé aucun stress.
Ensuite seulement, Marie-Noëlle donnait un avis, en interne uniquement, attirant l’attention sur tel et tel point, sans porter de jugement.

Une part importante d’intransigeance, une autre de réserve, une autre encore de sensibilité profonde, masquée sous la réserve professionnelle : on n’a pas travaillé avec Marie-Noëlle sans avoir cherché à percer le cœur de cette personne qui devenait immense quand on commençait à la connaitre.
Sa vie personnelle lui restait personnelle, avec Violette qui a grandi, je crois, merveilleusement.

Aucune épreuve, aucune douleur n’apparaissait. Marie-Noëlle avait le talent de faire comprendre les choses sans les exposer, sans comédie, sans dramaturgie, sans complication. Revenir à son travail, recadrer les priorités, toujours !
Aucun besoin d’enthousiasme pour mettre l’attention sur les choses qui en valaient la peine, des textes bien écrits, bien sentis, et porteurs, des lieux de qualité, comme le dernier qu’elle a quitté, le site de La Cambre, ou comme la montagne d’Auvergne.

Au moins une chose a-t-elle émergé, puissante, non comme un secret révélé, mais comme une force sans étalage : une grande culture littéraire, doublée d’un regard fin et caustique sur la vie politique.

La revue est une entreprise difficile, exigeante, sans cesse remise sur le métier, mais pour tous ceux qui l’écrivent, c’est un support, une édition. Puissent-ils penser un peu à ce que représente le support de ce support. Avec une discrétion d’une force inouïe, Marie-Noëlle a parfaitement fait tous les travaux, méconnus, sans lesquels les autres travaux, mieux connus, ne peuvent exister.

Pour une fois, elle acceptera ici ce qu’elle a toujours trouvé excessif : un merci.

Gérard Lambert
Gérard Lambert a été secrétaire de rédaction de la revue de 1984 à 1988.