Maquiller le parti Islam (ou l’interdire) ?

Christophe Mincke

Dimanche 16 décembre, sur RTL, le « Huis Clos » de l’émission Controverse opposait Redouane Ahrouch (élu communal du parti Islam) à Richard Miller (MR, député régional et communautaire, et sénateur fédéral). La question : savoir s’il fallait interdire le parti Islam [1].

Autant le dire tout de suite, le débat n’eut pas lieu, tant la rencontre semblait avoir été organisée pour offrir une tribune à un discours préformaté et vide de tout argument. Il ne manquait qu’un buzz pour que l’on pût faire comme si un évènement avait eu lieu. M. Miller s’en chargea en lâchant au moment idoine une information de premier ordre : M.Ahrouch avait refusé le maquillage au prétexte que la maquilleuse était une maquilleuse. Une femme, donc.

Et soudain, mon petit coin du web 2.0 ne bruissait plus que de cela. Islam est-il réellement favorable à l’instauration de la charia en Belgique ? Selon quels moyens compte-t-il parvenir à ses fins ? Est-il prêt à jouer le jeu de la démocratie ? Qu’est-ce que la condamnation passée de M. Ahrouch pour des violences envers sa femme nous apprend de cet homme ? Tout cela est bien compliqué. Mais une maquilleuse, mes aïeux, du pain béni !

Ce comportement dévoilait enfin la vraie nature du parti et de M. Ahrouch. Il constituait une terrible discrimination fondée sur le sexe. Ceux qui affirmaient que c’était là une question de bien peu d’importance étaient prêts à « tout accepter ». Enfin, un drame et une polarisation entre ceux qui osent s’élever contre l’inacceptable et les jaunes ! Un médiatique journaliste, chroniqueur des réseaux sociaux, en vint même à perdre son sang-froid, affirmant qu’on n’avait pas demandé à M. Ahrouch de « baiser avec la maquilleuse, p… » (sic) et que, dès lors, son refus était illégitime et discriminatoire.

Précisons-le d’emblée, tant en ce domaine les procès d’intention sont légion, je n’ai aucune sympathie pour le projet politique du parti Islam. Il me semble aussi dangereux qu’absurde. Cette évidence n’a d’égale que celle du fait que l’opposition à un mouvement politique ne dispense pas du choix des armes et, donc, d’un minimum de discernement dans les arguments dont on use. Certaines questions sont aussi difficiles à poser qu’indispensables au débat, en voici un échantillon.

Qu’est-ce qu’une discrimination ?

Mon premier problème, face à l’accusation dont fait l’objet M. Ahrouch, est l’usage du terme « discrimination ». À mon sens, est constitutif d’une discrimination le fait de priver quelqu’un d’un droit en vertu d’une différence non rationnellement justifiable. La question est donc double : celle du droit et celle de la justification rationnelle d’une différence.

Le refus de maquillage prive-t-il l’employée d’un droit, celui qu’elle aurait d’enduire de fond de teint les invités de Controverse ? Il me semble qu’il faille répondre par la négative : cette dame travaille pour RTL et est à la disposition des invités, sans plus. C’est dans son chef qu’un refus de maquiller, par exemple un homme, aurait pu être constitutif d’une discrimination puisqu’il serait revenu à priver un invité de son accès à une partie des services offerts à tous par la chaine.

L’usage du terme « discrimination » semble donc bien problématique, du simple fait qu’il n’y a pas de lésion d’un droit. Cela étant, il ne faudrait pas pour autant éluder la deuxième partie de la question, celle qui est liée au critère de distinction. Car il serait possible que le comportement de M. Ahrouch, pour ne pas constituer une discrimination au sens strict, n’en soit pas moins illégitime. Est-il dès lors illégitime de refuser le maquillage parce qu’il impliquerait un contact avec une femme ?

Qu’est-ce que le maquillage ?

Le premier point à traiter est celui de définir le type de rapport concerné par le maquillage. Celui-ci implique un rapport social et donc une relation socialement construite. Ainsi, il est évident aux yeux d’une majorité d’entre nous que la différence de sexe est sans pertinence pour donner sens à une situation telle que le maquillage [2]. Cela procède, à mon sens, du fait que nous interprétons collectivement le maquillage comme un acte technique doublé d’une interaction sociale neutre (« C’est la première fois ? Je ne vais pas trop vous en mettre… En sortant du plateau, je vous démaquillerai… »).

Mais il peut aussi bien être construit comme un soin du corps impliquant une certaine intimité. En cela, les lectures de cette relation sont multiples, comme dans le cas d’autres soins du corps : esthétiques, (para)médicaux (kinésithérapie, ostéopathie, consultations médicales, etc.) ou d’agrément (massages et soins divers). Notre société a construit un certain nombre de rapports comme purement techniques, ce qui rend possible que des hommes soient gynécologues et des femmes urologues. Il faut pourtant admettre que cette construction a des limites : elle n’empêche pas que se fassent jour des préférences. Je n’ai ainsi pas été spécialement choqué les fois où j’ai entendu des femmes de mon entourage affirmer qu’elles préféraient une gynécologue à un gynécologue… ou l’inverse.

Il faut donc admettre qu’un rapport social puisse avoir plusieurs lectures, être vécu de différentes manières en fonction de sensibilités culturelles, personnelles, religieuses, voire politiques. Le maquillage n’est pas, dans son essence, un acte technique, il peut être interprété au moyen d’une grille qui rend pertinente la question du sexe du partenaire, comme celle des soins du corps.

La pudeur est-elle intolérable car intolérante ?

Si l’on admet la possibilité d’une telle lecture de ce rapport social, l’on peut s’interroger sur le cas particulier du refus de M. Ahrouch. Il est, par exemple, possible qu’il soit motivé par l’interdiction biblique de tout contact avec une femme en période de règles. Ne disposant pas d’informations fiables sur l’état de la maquilleuse, il est envisageable qu’il ait préféré éviter tout contact. Il semble cependant plus probable qu’il s’agisse pour lui de respecter des règles quant aux contacts entre personnes de sexe opposé hors des liens du mariage. La question serait alors celle de la pudeur.

Toute société respecte des règles relatives à la pudeur, lesquelles varient fortement dans le temps et l’espace. Nos ancêtres n’auraient pas trouvé de termes assez durs pour qualifier l’habillement de nos contemporaines (et de nos contemporains qui se baladent tête nue ou portent la ceinture de leur pantalon à mi-cuisse) et il y a fort à parier que l’évolution n’est pas achevée. La question de la pudeur nous concerne donc tous.

Elle renvoie à un ensemble de normes quant au dévoilement de l’intime, entendu au sens le plus large, qu’il concerne la vue ou n’importe quel autre sens, le corps ou l’esprit, voire les convictions religieuses, morales ou intellectuelles. La pudeur renvoie à un système de réserve appelant à s’abstenir (de montrer, de toucher, de dire, de revendiquer, etc.).

Or, il se fait que ce système normatif est largement lié à la différence de sexe, surtout lorsqu’il s’agit du regard et des contacts physiques. Ce critère s’incarne dans la sexualisation de certains lieux (toilettes ou vestiaires), de l’habillement (les parties voilées n’étant pas identiques), du dévoilement du corps (ce que l’on montre entre hommes et entre femmes et ce que l’on montre à l’autre sexe) et du contact des corps (des amies qui se donnent la main aux hommes qui se font la bise, en passant par les frottements entre sportifs victorieux). Il en ressort que la question de la pudeur sexuée ne concerne pas seulement les situations dans lesquelles deux personnes se proposent d’avoir des relations sexuelles, comme semble le penser le journaliste précité, mais un ensemble de situations sociales en rapport avec le corps. D’une manière générale, les notions de pudeur et d’intimité sont omniprésentes dans nos vies et très largement liées à la différence des sexes. Même notre société qui aime à faire croire qu’elle dit tout et montre tout est traversée par la question de la pudeur et par une structuration sexuée de celle-ci.

Dans ce contexte, il devient difficile de reprocher à M. Ahrouch le simple fait de s’imposer une règle de pudeur liée à la question du sexe du partenaire relationnel qu’on lui propose. Son choix, s’il n’est pas le mien, n’en est pas absurde ou intrinsèquement illégitime du fait qu’il reposerait sur le sexe.

Car, si nous condamnions tout usage de la pudeur sexuée, nous nous verrions obligés de remettre en question nombre de comportements qui nous apparaissent parfaitement légitimes, et, à ce titre, l’on pourrait s’interroger sur l’orientation sexuelle elle-même, en ce qu’elle se fonde sur un apriori lié au sexe. N’est-elle pas un comportement discriminatoire ?

La situation est donc la suivante : la condamnation de l’attitude de M. Ahrouch peut procéder de trois démarches : la première serait le rejet de tout système de pudeur faisant référence au sexe, la deuxième reposerait sur l’affirmation que notre système de pudeur est le seul légitime, la troisième consisterait en le développement de raisons pour lesquelles les positions considérées seraient illégitimes. N’ayant entendu que peu d’arguments dans le sens de la troisième hypothèse, faut-il en conclure que la condamnation du refus de maquillage ressortit à un des deux autres systèmes ? Nous serions alors face au choix d’imposer la désexualisation de l’ensemble de nos comportements ou notre modèle culturel comme seul légitime.

Cette alternative amène à se faire la réflexion que les personnes qui adoptent ce type de condamnation radicale ont de drôles de fréquentations : elles participeraient à une alliance objective entre des libéraux radicaux en matière de mœurs et des conservateurs nostalgiques de l’ancrage exclusivement chrétien de l’Europe occidentale. La question serait alors de savoir quel est le ciment d’une telle alliance : des intérêts communs, un manque de clairvoyance ou une haine commune de l’islam ?

Tiens, en fin de compte, faut-il interdire Islam ? Et pourquoi ?

[1Le débat est visible sur le site de RTL www.rtl.be/videos/Video/426296.aspx (consulté le 17 décembre 2012).

[2Cette affirmation appelle des réserves : il est évident, dans notre contexte socioculturel, que la profession de maquilleur est réservée, soit à des femmes, soit à des homosexuels. Ce n’est écrit nulle part, mais qu’un homme fasse l’expérience de se dire maquilleur à la télévision et il lui apparaitra clairement que la distinction des sexes en la matière n’est pas le fait du seul M. Ahrouch, mais est largement répandue dans notre égalitaire société.