Manuel fort, président !

Luc Delfosse

Sans atermoiements funestes, mais sans précipitation inconsidérée, comme aimait à le répéter Baudouin aux heures les plus noires, j’ai fait mon choix : je voterai Manuel Valls. Non, je n’ai pas ma carte d’électeur hexagonal, mais au diable les amusettes bureaucratiques : je suis citoyen de la Francophonie. Et qu’est-ce que la Francophonie si ce n’est le 102e département ? Rideau.

Manuel président ? Je n’ai pas toujours été de cet avis. Avec ses yeux de loup et ses mimiques de tueur dans un nanar nord-coréen, le Valls ne me plaisait pas d’entrée de jeu. On sentait bien qu’il surchauffait à Matignon. Tous crocs dehors aux côtés du président des sans-dents en quelque sorte. Mais enfin : je voudrais bien vous y voir s’il vous revenait de traquer de jour comme de nuit des damnés de la guerre se réclamant d’une idole rhabillée des oripeaux de la déesse Kali.

Oh ! On ne m’enlèvera pas de la tête qu’ils ont bien combiné leur petite affaire le président et son Premier ; lui, le lampiste des sondages et l’autre, le stakhanoviste du 49.3 (« contre son gré », dit aujourd’hui mon bien aimé). Un jeu de rôles huilé. Mais je crois qu’ils ont simplement épousé les principes de mon autre phare politique, Bart de Wever : Custodi in pedibus. En résumé : « gardez-en toujours sous le pied, ça peut servir et, à la fin, les autres sont prêts à vendre leur mère ». Vous remarquerez simplement, en passant, qu’il n’a pas fallu attendre perpète après le « Moi, plus président » pour que Valls se lève.

Hélas, du mauvais pied. Non, mais quel constipé ! Allez revoir la photo de l’évènement, début décembre : du grand guignol ! Et ce slogan, ma mère : « Faire gagner tout ce qui rassemble ». Pourquoi pas « Embrasse-moi idiot » de Bill Baxter à fond les ballons ? Bref, voilà mon Valls qui entre en piste comme une cloche. Marine qui fait campagne « Au nom du peuple » comme s’il n’y en avait qu’un, Macron au nom de la « Révolution » en Audi A8 et Fillon au nom de Saint Pie X se gondolent. Quant aux 849 candidats putatifs des Gauches, c’est bien simple : ils ricanent comme des hyènes avinées.

Survient alors ce qu’il faut bien qualifier de miracle de Noël. Ou plutôt : de prodige républicain. Nous sommes le mardi 3 janvier 2017. Il est 11 heures. Derrière le candidat Valls qui va dérouler son programme, on lit désormais ceci en lettres bleues je veux : « Une République forte. Une France juste ». Et là, d’un coup, mon ciel s’est déchiré.

Passons très vite sur « La France juste ». Ce n’est rien qu’une formule, une amusette. Qu’est-ce qui est « juste », qu’est-ce qui ne l’est pas ? Insondable mystère. C’est fourretout, « juste ». C’est carrément vaseux et si peu vaso-dilatateur. Le vieil Eschyle l’avait bien compris, qui assénait déjà : « Quel mortel reste juste s’il ne redoute rien ? ». Et Dieu sait s’il a à redouter, Valls !

Mais « Une République forte ! », là, pardon : on s’incline. C’est Moïse qui redescend de la montagne, la ligne Maginot, Austerlitz au soleil couchant, le 18 juin ! La tronche à Marine, le rictus à Macron, les sourcils du Fillon ! Genoux en terre, tétanisés, les candidats des Gauches. Si ce n’est le Mélanchon. Mais lui, n’est-ce pas, est un insoumis professionnel, le genre de type pour lequel il conviendrait de rouvrir Cayenne. Ou de décréter, si ce n’était déjà fait, la déchéance de nationalité.

Une République forte ! Ah mon Manuel ! Nous étions des dizaines de millions à attendre dans le secret de nos cœurs cette profession de foi virile ! À preuve : ce sondage, enfin cette enquête, bref ce cathétérisme révélant que près de deux tiers — deux tiers ! — des Belges souhaitent désormais « un pouvoir fort pour remettre de l’ordre ». De l’ordre ou de l’Orde ? Allons ! L’espoir était tellement clair, la réponse si évidente que les sondeurs, enfin les sociologues, bref les commanditaires de cette intubation à sec n’ont pas perdu idiotement leur temps à demander aux sondés ce qu’ils entendaient par « pouvoir fort » : un Bart van Mussolini, un Raoul Enver Hedebouw ou un rattachement à la Hongrie.

Mon Manuel l’avait bien anticipé, lui, cet appel impérieux à une reprise en mains de nos démocraties gangrénées par l’impéritie, la concussion, la cooptation des élites, la gabegie de ces salauds de l’establishment ! Au diable la mafia des copains, les naufrageurs de la démocratie médusée, les fossoyeurs du genre humain : c’est un Pouvoir Fort qu’il nous faut.

Comme toutes les idées de génie, le concept est à la fois résolument novateur et le mâle héritier des grands prédécesseurs. Souvenez-vous : « La France forte » de Sarko, « Une force pour la France » de Le Pen vieux, « La France forte » (déjà !) de Giscard, « Pour que ça change fort » de Royal, « Mon but : vous donner plus de force » de Hue, « La France de toutes nos forces » de Bayrou ou la séguélasienne « Force tranquille » de Mitterrand et j’en passe.

Mais que seraient toutes ces promesses d’airain sans leur référent ultime, leur aimable ancêtre, l’homme qui a fait don de sa personne à la France : Philippe Pétain. C’est lui l’immortel vainqueur de Verdun, qui avait bel et bien montré le chemin en faisant placarder sur les murs de l’« État français » : « Pour une France plus forte ! ». Quelques cafards s’amuseront à rappeler que l’écriteau, illustré de deux ploucs peignant une croix gammée sur une bombinette plus haute que la Tour Eiffel, disait aussi « Français, travaillez en Allemagne ». C’est bien le moment de venir nous emmerder avec ce détail de l’Histoire alors que, partout en Europe, au-delà des clichés idéologiques obsolètes, se lèvent avec force des hommes nouveaux de la trempe de Manuel.

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