Malabar Blues

Bernard De Backer

« On pourrait tout aussi bien avancer que tout avait commencé des milliers d’années plus tôt. Bien avant l’arrivée des marxistes. Bien avant la prise de Malabar par les Britanniques ou le protectorat hollandais, bien avant l’arrivée de Vasco de Gama, bien avant la conquête de Calicut par Zamorin. Avant que trois évêques de l’Église de Syrie en robe de pourpre soient assassinés par les Portugais et que leurs corps soient retrouvés flottant sur les vagues, la poitrine couverte de serpents de mer, leurs barbes emmêlées serties d’huitres. On pourrait aller jusqu’à dire que tout avait commencé bien avant que le christianisme débarque de son bateau et se diffuse au Kerala comme le thé en sachet. Que tout avait commencé à l’époque où furent décrétées les Lois sur l’Amour. Les lois qui décidaient qui devait être aimé, et comment. Et jusqu’à quel point. »
Arundhati Roy, Le Dieu des Petits Riens

Photo : Bernard Debacker photo : Bernard De Backer

L’escalier de métal est solidement pitonné dans les flancs d’un immense bloc de granit poli par des moussons millénaires, arrondi et grisâtre comme la momie d’un pachyderme. Les marches vibrent sous la pression de groupes bruyants qui montent et descendent, maillons d’une chaine humaine pivotant autour d’un axe invisible, blotti au cœur d’une caverne située là-haut, sous la roche. Parfois, les coups de sifflet d’un gardien ponctuent ses avertissements, éructés d’une voix nerveuse rarement suivis d’effets. L’excitation de la foule, grisée par son mouvement giratoire et la perspective d’une plongée dans la grotte ancestrale, semble devenue un des objectifs principaux de l’ascension, commencée quelques kilomètres plus bas, au bout d’une route écrasée de lumière.

Lorsqu’un des maillons humains s’arrête et contemple le vide, face à la falaise et à son escalier, il peut apercevoir un paysage montagneux de cultures et de forêts tropicales qui s’étend vers le Karnataka ou le Tamil Nadu, d’où émergent des pains de sucre sertis par les arbres. Cocotiers aux palmes dentelées comme des peignes, bananiers tendres et volontaires, manguiers touffus, lianes de poivriers frangées de grappes, caféiers en sous-bois, nappes de théiers piquetés d’arbres pour fixer les sols, plants de cardamone en éventail, arbustes de tapioca semblables à des trèfles géants, jaquiers aux appendices testiculaires énormes, rangées d’hévéas striés de veines blanches, bambous géants… De temps à autre, au creux des cuvettes, des champs de riz se découpent en damiers, avec leurs bœufs flanqués d’oiseaux blancs. Le microcosme du Wayanad, que l’on atteint par une route en épingles à cheveux venant de Calicut, bordée de panneaux publicitaires géants et de parapets où gambadent d’impassibles macaques surgis de la jungle, se situe aux environs de mille mètres d’altitude, entourés de sommets qui le surplombent de la même hauteur. La caverne, attirant la chaine de fourmis humaines comme du miel, abrite les reliquats d’une présence archaïque sur ce plateau luxuriant, longtemps isolé de la côte de Malabar par la forêt.

Après un dernier ressaut vertical, durement atteint dans la bousculade torride, le parcours devient plane et oblique vers la droite, puis s’engouffre entre deux pans de rochers vertigineux. La foule espiègle pénètre dans la cavité dans un crépitement de rires, de babils, de flashs et de sonneries téléphoniques. Les avertissements martelés tout au long du chemin, affichés sur des troncs ou des pans de roche, interdisant de photographier et imposant le « silence le plus total » dans la grotte, ne sont respectés par personne. La caverne est un espace pyramidal formé par les deux rochers déclives qui n’ont guère bougé depuis des milliers d’années. Dans une lumière blafarde, on devine, au bas de falaises, d’étranges dessins qui ressemblent à des tatouages épais, comme scarifiés dans la peau du pachyderme. Striures verticales ou obliques, brunes et grumeleuses devant lesquelles chacun tente de discerner des formes familières : hommes levant les bras au ciel, animaux stylisés, feux ou rivières, sorciers… Bien avant que les Dravidiens ne peuplent l’Inde du sud, probablement en provenance de la vallée de l’Indus, que des Indo-Européens ne les suivent après avoir franchi la passe de Khyber, des populations s’étaient établies dans ces montagnes. Ce sont les ancêtres des « tribus » aborigènes ; les Adivasis (« résidents d’origine ») ou « scheduled tribes », comme dit l’administration indienne [1] ; qui vivent dans les Ghats occidentaux, bordant le plateau du Deccan sur deux-mille kilomètres.

Dans la petite gargote du village, où nous lampons un thé laiteux, on croise des aborigènes venus regarder les vidéos du chai-wallah [2]. Ils sont petits, de peau foncée, les yeux rougis, et paraissent impassibles. Ils préfèrent Bollywood aux fresques de leurs ancêtres. Les visiteurs qui arpentaient les échelles de la caverne venaient de Bangalore, Calicut ou Mysore. Certains ont acheté des terrains et construit des maisons au Wayanad, havre de fraicheur pendant les mois torrides d’avant mousson. De nombreuses terres sont à vendre, les paysans s’étant endettés lorsque le café ne valait plus grand-chose après la libéralisation du marché indien. Des centaines de fermiers se seraient suicidés en avalant des engrais chimiques dans les années 1990. L’on croise pourtant nombre de voitures sur les routes de campagne. Quelques Nano Tata, symbole du « Shining India », mais surtout des voitures coréennes et japonaises qui sortent de maisons colorées, garnies d’étoiles en carton pour Noël. Des bâches couvertes de café ou de poivre sèchent devant les garages. Cette maigre récolte suffit-elle à acheter des voitures neuves ? Un membre de la famille, ayant confié son sort à quelque entrepreneur des émirats, doit sans doute servir de caution aux banques ou fournir des ressources plus palpables, lorsque la Western Union crache des billets. Un soir, nous rencontrons les parents de notre hôtesse, de vieux paysans vivant dans une petite maison voisine, sous les arbres. Le père, un sexagénaire souffrant d’asthme, nous offre un regard lumineux, extatique et troublant. Nous nous sourions en silence.

God’s Own Country

À l’une des extrémités du territoire villageois se dresse une église jacobite [3] relevant du patriarcat d’Antioche, blanche et orange avec un pignon formé de trois pyramides. Elle est flanquée d’une école, comme c’est souvent le cas ici. De l’autre côté, à quelques kilomètres, se trouve une seconde église, dissidente autocéphale, derrière sa crèche de Noël et ses arbres couverts de ouate pour simuler la neige. Le soir, des paysans portent un passe-montagne, alors que nous sommes en bras de chemise. Le 23 décembre, à la tombée de la nuit, ils vont de maison en maison, chantent des « Christmas Karol » en compagnie d’un père Noël qui ressemble à un macaque avec barbiche et bonnet rouge. Dans l’église jacobite, la messe du lendemain est somptueuse, emmenée par un pope barbu à la voix sonore, coiffé d’une mitre à ruban. Des rangées bruissantes de saris étincelants, aux pieds desquels reposent des enfants assoupis, garnissent les rangs de droite ; des hommes dressés occupent ceux de gauche. Des chants, accompagnés d’un harmonium et de tabla, emplissent l’église de leurs ondes majestueuses, alors qu’un rideau vert, ponctué d’étoiles, est tiré d’un bout à ’autre, voilant et dévoilant les officiants comme dans les spectacles de kathakali [4]. À la fin de la célébration, on dévore des cakes en buvant du café du Wayanad. Une danse éclate au milieu de pétards et tambourins. Le pope, frais comme un gardon, vient saluer les fidèles et avaler son cake.

Situé entre les deux églises, un petit temple est dédié à Shiva. Des femmes y psalmodient dans la pénombre, sur les bords d’un couloir face à l’étroite ouverture qui donne accès à une divinité noiraude aux yeux brillants, couverte de fleurs, et éclairée par des lampes à huile. À quelques kilomètres de là, une mosquée domine les plantations de thé et appelle bruyamment les fidèles à la prière ; un peu plus loin, des slogans marxistes (PCI-M) [5] couvrent les murets de la plantation, près du village des cueilleuses de thé. Lors d’une randonnée conduisant à un monolithe sacré, perché sur la crête dominant le village, notre jeune guide nous confiera tout à trac, après avoir coupé son portable, qu’il a accès à des « secrets cachés » de la Bible : le Christ est revenu sous un autre nom, et ceux qui le reconnaissent seront sauvés avant l’Apocalypse. Il est membre de la « Church of Light ».

Même dans ce district reculé du Kerala ; « God’s Own Country » comme le proclame le ministère du Tourisme ; les divinités et leurs cultes sont au grand complet, ou presque, à quelques kilomètres de distance. Cette présence envahissante du religieux, avec une variété que l’on ne rencontre que dans peu de régions indiennes, compose la « brillance » du Kerala. Mais sous cette gemme multicolore du sacré se cachent des communautés et des castes endogames, dont les clivages se reproduisent en dehors de l’hindouisme. Que ce soit au sein de l’islam, des églises chrétiennes, du néo-bouddhisme auquel ont adhéré nombre d’intouchables, des Juifs de Kochin « castéifiés », sans oublier les partis communistes dirigés par des brahmanes. Des versions individualisantes et globalisantes, exprimant le suc supposé commun de toutes ces religions, existent pour les touristes en quête de sentiment océanique, associées parfois à une cure ayurvédique dans un spa protégé par des cerbères.

Dans les filets de Kochin

Deux semaines plus tôt, mille mètres plus bas et à deux-cents kilomètres de tortillard surchauffé au sud — à Fort Kochin au bord de la mer d’Arabie — un maitre de yoga quadragénaire au sourire éclatant, portant robe safran et cheveux ras, m’avait reçu quelques heures après mon arrivée solitaire en Inde. Nous étions dans sa belle maison, partagée avec sa femme française. Il me trouble par le contraste entre la sérénité émanant de sa personne et ses propos convenus sur l’Amour universel ou la confluence des religions, accompagnés d’une pratique de « hugging » (embrassade) qu’affectionnent certains gurus indiens. La nuit blanche dans l’avion, une escale stressante à Doha, le décalage horaire, le choc thermique, sonore et culturel, ont rendu la pâte un peu molle. Quelques jours plus tard, acclimaté à la chaleur et ayant retrouvé des repères par de longues randonnées dans la ville, je l’interroge sur ses impressions d’Europe. Il me raconte le choc de son arrivée en France : froideur du climat et des relations humaines, sècheresse de l’air, étrangeté des codes sociaux, bizarreries de la nourriture et des couverts de métal, impossibilité de suivre les conversations lors d’interminables repas… Il ne put rester, et le couple partage dorénavant sa vie entre les deux pays. Mais ce décalage fut d’une telle intensité [6] qu’il lui fit accomplir une sorte de « traversée des apparences » qui le mit à distance de sa matrice culturelle d’origine et fut, me dit-il, à la base de sa vocation spirituelle.

Une visite de la conurbation de Kochin-Ernakulam, la plus peuplée du Kerala, est une bonne leçon de géographie humaine. À l’extrême nord de la péninsule de Kochin, séparée de la ville moderne d’Ernakulam par un bras de mer intérieur, il y a Fort Kochin, reliquat d’une ancienne ville fortifiée portugaise, puis hollandaise. Il reste peu de choses de la bourgade coloniale, hormis une église portugaise du XVIe siècle (où fut enterré Vasco de Gama), un « Dutch cemetery » et quelques ruelles à touristes, avec de vieilles maisons transformées en « heritage hotel ». C’est là que se promènent les Occidentaux en sueur feignant parfois de s’ignorer, harnachés d’un sac à dos et une bouteille d’eau à la main, harcelés par des marchands et des rickshaw-wallah. Il suffit de marcher cent mètres et gagner le front de mer bordant la Mahatma Gandhi Beach, une plage constellée de déchets faisant face à des dépôts de gaz, pour ne plus voir de touristes « blancs », mais bien des familles indiennes se photographiant devant les fameux filets de pêche, peut-être venus avec l’amiral Zheng He.

On rencontre encore des groupes d’Occidentaux autour de la dernière synagogue en activité de la ville (il reste huit Juifs « blancs [7] » ou Pardesis à Kochin, les autres ayant émigré), dans le quartier de Mattancherry, envahi par les antiquaires. Ce soir-là, la vendeuse de billets est la plus jeune Juive de Kochin ; je la vois rentrer précipitamment chez elle, la mine renfrognée après une journée passée à esquiver les questions et les photographes. La nuit tombe sur la synagogue, et je décide de regagner Fort-Kochin à pied, par Palace road, une rue qui traverse une bonne partie de la ville, en partant du « Dutch palace » (construit pour le raja de Kochin). La chaleur est accablante, le bruit assourdissant et la circulation terrifiante. Aucun touriste en vue dans ces parages qui traversent la ville hindoue, avec son quartier gujarati et son temple jaïn, puis la ville musulmane, ses voiles et ses mosquées. Je reprends des forces et un coup de fraicheur au Sri Krishna Café, une cantine pour hindouistes, dépouillée mais gouteuse. On y mange des thalis avec chappattis ou des masala dosa, fourrés de légumes et craquantes à souhait, pour quarante roupies. J’observe le gros patron moustachu, perché sur son comptoir surélevé, qui compte inlassablement ses billets avant d’y ajouter les miens.

Il fait nuit noire sur Palace road, dépourvue de trottoirs. Il faut esquiver la nuée de rickshaws, voitures, cyclistes et piétons avant d’obliquer vers un vaste temple hindou. Des centaines de lampes à huile vacillent dans le noir, des fidèles drapés de coton pénètrent au son du tambour et des pétards dans les enceintes sacrées qui me sont interdites. Mystère de cette sacralité sensuelle et envoutante, de ces rites dionysiaques qui ont fait tourner la tête à plus d’un voyageur. Comme l’affirme un psychologue indien, « il y a profondément en tout hindou, une image du monde où dominent le thème de la fusion en l’absolu et le désir de fuite vers une divinité à la fois accueillante et terrible, maternelle [8] ». Le quartier suivant, dédié à Allah, semble plus ordonné avec sa verticalité monothéiste à laquelle Bouvier s’était accroché à Ceylan, par l’entremise d’une épicière musulmane qui, elle au moins, ne versait pas dans la magie. Quant aux habitants de Fort Kochin, ils sont chrétiens. Dans ma chambre que je viens de regagner, au rez-de-chaussée d’un minuscule « homestay », une image sulpicienne de la Vierge orne le mur au-dessus de l’horloge. J’entends le murmure des neuvaines, récitées à genoux avant le repas.

Pêcheurs et martyrs

Le duo de voyageurs reconstitué, nous avions à découvrir un bout de lagune (ou « backwater »), une plage et un arpent de campagne avec rivière et temples, après les vertiges boisés du Wayanad et la marqueterie socioreligieuse de Kochin. Le voyage est organisé par une association locale de tourisme équitable, sous forme d’un chapelet de séjours de deux à sept nuitées dans des familles indiennes. Elles étaient, à une exception près, modestes et offraient un confort sommaire, la petite salle d’eau jouxtant la chambre formant une seule pièce avec la toilette, inondée à chaque douche. La pratique du « homestay » permet d’approcher les réalités familiales, mais peut devenir une source de tensions ou de malentendus, le décalage culturel s’ajoutant à l’articulation paradoxale de l’hospitalité traditionnelle et des échanges marchands. Nous sommes souvent immergés dans le brouhaha de la vie de famille — seule une fine cloison nous en sépare — avec laquelle nous partageons des repas, surveillés avec plus ou moins d’autorité bienveillante. Il n’est pas facile de manger, assis sous le regard de nos hôtes debout à côté de la table, et de répondre aux interrogations sur la qualité de la nourriture qui nous est servie : « What do you think about the food ? Do you really like it ? Is the curry not too hot ? Do you want more pickles ? No ? You don’t like them ? » Les repas sont exquis, mais parfois éprouvants, d’autant que la journée a déjà connu son lot de questions indiscrètes dont les Indiens raffolent. Il serait cruel d’y échapper par un haussement d’épaules, la plupart d’entre elles étant posées par des enfants adorables qui gloussent en filant sur leur bécane. La question épineuse des pourboires dans des séjours « all included » peut être embarassante, surtout lorsque le guide, qui vous a accompagné toute la journée, reste obstinément debout à côté de vous lors du repas du soir, vous pétrifiant en statue de sahib avec sa memsahib.

Le long de la mer d’Arabie et de ses rangées de cocotiers penchés, nous découvrons la misère noire des pêcheurs en marchant sous les arbres vers une petite ville située le long de la côte. La bourgade est célèbre pour sa basilique, érigée en l’honneur d’une statue de saint Sébastien, offerte par des jésuites italiens au XVIIe siècle. Le corps extatique du martyr, cambré sur sa croix et criblé de flèches, est exhibé dans de nombreuses églises du voisinage. La basilique de pierre grise qui lui est dédiée, reconstruite au XIXe siècle, est un haut lieu de pèlerinage (on marche à genoux de l’église jusqu’à la mer). Elle abrite une étonnante crèche, toute vibrante de ses paillettes dorées et argentées sous l’air pulsé d’un ventilateur. Un père Noël à tête de macaque, comme au Wayanad, s’y balance au vent. Les pêcheurs vivent dans de petits gourbis de béton, voire des huttes couvertes de plastique bleu. Ayant rang d’intouchables, l’accès aux temples et aux écoles leur était interdit jusque dans les années 1930. Ils étaient à la merci des usuriers et vendaient leurs poissons à des intermédiaires qui encaissaient le plus gros du profit. Un mouvement social, emmené par le PCI-M et des prêtres proches de la théologie de la libération, leur a fait gagner quelques droits, mais le développement du chalutage dans les années 1980 a réduit dramatiquement leur part de marché. À côté de notre petite cahute, située en retrait, certains d’entre eux vendent leurs poissons à la criée. Plusieurs souffrent d’éléphantiasis. Leurs jambes, épaisses comme des troncs d’arbre, se découpent sur la carrosserie de quatre fois quatre climatisées qui emmènent leurs touristes au Symphony Beach, un « tourist resort » créé par un couple de Belges. C’est un camp retranché où belles naïades et jeunes bronzés feront la fête, jusque tard dans la nuit du 31 décembre, dans un décor de paillotes reconstituant un Kerala de pacotille. Le lendemain matin, leur plage sera constellée d’étrons humains.

Pèlerins noirs

Le chauffeur de l’association, un homme d’une septantaine d’années, marchant difficilement à la suite d’une mauvaise chute, est venu nous chercher avec sa belle Ambassador blanche. Nous nous rendons chez l’une de ses amies qui possède une maison à Aranmula, un bourg hindouiste au bord de fleuve Pampa, célèbre pour ses courses de « bateaux-serpent », ses miroirs en métal et ses temples. La route est longue, ce qui permet de contempler le pays : rizières inondées, maisons de béton coloré, palmiers à profusion, églises et temples, câbles électriques, ordures en feu, voitures et camions… La circulation est dense, surtout les traversées de villes, interminables et apocalyptiques ; les policiers aux carrefours portent un masque respiratoire. Nous arrivons enfin à destination, un bazar au croisement de deux routes. La voiture emprunte une ruelle et pénètre dans une demeure au cœur d’un jardin ombragé. La propriétaire, une jeune retraitée qui fut professeure d’anglais, appartient à une haute caste et possède deux maisons avec son mari. Celle où nous logeons est construite autour d’un grand atrium central qui s’élève du sous-sol au plafond sur deux étages, bordées de terrasses intérieures garnies de plantes, de chaises longues, de bancs et de coussins. Notre chambre, quoique simple, apparait d’un confort inouï au regard de celles qui l’ont précédée dans ce voyage.

Boudant les manufactures de miroirs qui font la renommée du lieu, nous dénichons le chaï-wallah du temple hindou, dont la cabane est située en contrebas du sanctuaire. C’est un homme ombrageux au regard sévère, drapé d’un pagne orangé et portant un grand collier sur son torse poilu. Il s’affaire devant un feu de bois crépitant, puis transvase l’eau qu’il vient de bouillir dans une grande théière, avant de faire couler des flots de thé laiteux d’un récipient à l’autre, formant un arc de cercle liquide devant nos yeux ébahis. Puis, d’autorité, il pose deux bananes frites sur notre bout de table avant de déposer les verres de thé d’un coup sec. On ne dira jamais assez combien les chaï-wallah et leurs cabanons sont un des lieux les plus intéressants en Inde, loin devant le Taj Mahal ou le Palais des vents. Bien à l’abri du soleil et assis devant un coin de table, on y passe des heures à siroter son thé, grignoter bananes ou biscuits. Les gens vont et viennent, font un brin de causette. D’autres passent à pied ou à vélo, des enfants reviennent de l’école, des sâdhus marchent l’air absent.

Nos nouveaux voisins du cabanon sont noirs et brillants comme de l’ébène, portent un dhoti sombre et le front orné d’un signe crème. Ils viennent du Tamil Nadu et participent au grand pèlerinage du Kerala, dont le temple constitue une étape. La divinité au centre de ce remue-ménage est Ayappa, une créature issue des amours de Shiva et Mohini, capable de mobiliser des millions de dévots (on parle de cinquante millions chaque année) pour un des plus grands pèlerinages au monde qui mène à son sanctuaire niché dans les montagnes. On y va parfois à pied, mais surtout en bus et dans des voitures bariolées, la marche étant réservée aux derniers kilomètres. Tout cela ne va pas sans risques ; une cinquantaine de pèlerins sont morts en 1999, à la suite de l’écroulement d’un pan de montagne, malgré le mantra « Swamiye Sharanam Ayappa » (« Je cherche refuge en toi, Seigneur Ayappa ») psalmodié par les adeptes. Nos voisins parlent à peine l’anglais, mais un homme du groupe fait la liaison, ce qui nous permet de papoter. Conversation qui nous aide à retrouver nos marques : l’atmosphère de cette campagne hindouiste paraît en effet très différente de celle des villages chrétiens, les sourires sont plus rares, l’indifférence plus fréquente, et l’on croit percevoir un grain d’hostilité.

Avant notre départ, notre hôtesse souhaite nous montrer son potager, cultivé par un de ses neveux, vêtu d’orange tel un swami des légumes-racines. Son mari, qui a travaillé dans la marine, « adore les légumes », ce qui explique la variété des cultures. On s’extasie devant des rangées de tapiocas et cucurbitacées tarabiscotés, protégés par des sacs de papier journal couvert d’écriture en belle ronde malayalam. Une femme apparait devant la maison voisine, une dame au teint pâle, portant de larges lunettes bordeaux posées sur un visage étrange, qui rappelle les brahmanes du Nord. « C’est comme ma seconde mère, nous dit l’hôtesse en souriant. Lorsque j’ai un souci, c’est à elle que je confie mon cœur. » La femme opine en dodelinant de la tête. Derrière elle, à distance, une servante petite et noire, sourit légèrement. Plus loin encore, une troisième femme, très noire et les cheveux crépus, demeure impassible, son balai à la main [9].

Nocturne indien

La traversée en pleine nuit d’Ernakulam, vers l’aéroport situé à trente kilomètres, est une expérience forte. On quitte Fort Kochin à minuit, et le trajet prend deux bonnes heures. L’avion pour Doha s’envole à l’aube, mais l’on n’est jamais assez prudent avec les fonctionnaires d’Inde du sud et les embarras de circulation. Il y a d’abord la traversée de Kochin, puis le passage du pont qui mène à Willingdon, une ile construite par les Britanniques. Notre ami à l’Ambassador, dont le bras ne tient plus trop bien le volant, tend son ticket aux gardiens, protégés par des masques respiratoires. Ernakulam se profile au bout d’un second viaduc qui traverse des lagunes moirées par la lune. La ville est plus calme que le jour, mais l’éclairage irrégulier la rend plus inquiétante. Des ombres surgissent des maisons, des déchets embrasés se consument sur les bas-côtés, des policiers nous intiment parfois de changer de route. Le chaos urbain paraît plus effroyable la nuit, on voyage dans une poubelle à ciel ouvert, et certains buildings semblent au bord de l’effondrement. Nous atteignons les travaux du métro aérien d’Ernakulam, un chantier qui se poursuit jour et nuit, projetant des jets d’étincelles autour de carcasses métalliques. La route est défoncée, le passage sans cesse entravé par des travaux et des camions. On croise le LuLu International Shopping Mall, un centre commercial qui fait cent-soixante-mille mètres carrés, source d’embouteillages monstrueux. Palmiers avachis, chenaux saumâtres, masures chaotiques et déchets s’entassent tout autour de cet ilot de prospérité.

Tout à coup, notre chauffeur range sa voiture devant un petit bâtiment. À travers le pare-brise, en dessous duquel trône une figurine de la Vierge de Lourdes, nous le voyons marcher péniblement vers l’édifice qui ressemble à un juke-box, une structure de verre au-dessus de fentes creusées dans le béton. Après y avoir glissé de l’argent, il s’incline et murmure une prière. Au-dessus de lui, une statue de saint Georges se dresse dans la lumière clignotante et colorée. L’homme en prière, qui nous est devenu proche au fil des jours, vit dans un des quartiers chrétiens pauvres de Kochin. Sans retraite, il est contraint de travailler malgré âge et handicap, ce qui en fait sans doute l’un des conducteurs les plus prudents du Kerala. Comme le couple d’hôtes qui nous a hébergés au Wayanad, il n’a pas de descendance, ce qui est très mal vécu en Inde [10]. Les « lois sur l’Amour » (il s’agit des lois de Manou) [11] qu’évoque Arundhati Roy dans son roman — dont l’épicentre est une relation charnelle avec un intouchable, suivie de son tabassage à mort — sont sans doute parmi les plus anciennes et les plus tenaces qui structurent la société indienne. Le voyageur s’émerveille du « God’s Own Country » que représente l’Inde, mais soulève moins volontiers le voile chatoyant qui recouvre de plus sombres réalités, avec leurs enchainements parfois redoutables.

[1Terme désignant les « tribus répertoriées » qui n’ont pas leur place dans la cosmologie hindoue, tout comme les intouchables ou « scheduled castes », exclues de la quadripartition du corps social en varnas ou « états » (brahmanes, kshatriya, vaishya et shudras), eux-mêmes divisés en castes endogames liées à des métiers.

[2Littéralement : « thé-homme ». Le terme « wallah » désigne un homme exerçant une profession de service. Le livreur de repas (le fameux « lunchbox » préparé par la femme) est un « dabba-wallah », celui qui lave le linge un « dhobi-wallah », le conducteur de rickshaw à trois roues (ou « tuk-tuk ») « rickshaw-wallah », etc.

[3Le christianisme au Kerala, auquel adhère un cinquième de la population, est d’une diversité confondante. Des Églises de rite oriental y ont été fondées bien avant l’arrivée des Européens (Vasco de Gama débarque à Calicut en 1498). Le catholicisme s’y ajouta ensuite (Portugais, Italiens, Français…), puis l’Église anglicane britannique et, aujourd’hui, de nombreux groupes protestants (évangéliques, pentecôtistes…). Arundhati Roy est issue d’une famille chrétienne syriaque du Kerala. Son roman se déroule entièrement dans sa région natale.

[4Danse traditionnelle du Kerala, représentant des scènes du Mahabarata, se déroulant toute une nuit.

[5Le communisme, moins complexe que le christianisme, comporte cependant la dissidence de rigueur entre les « révisionnistes » (PCI) et les marxistes-léninistes (PCI-M), proches des naxalites (maoïstes du Bengale).

[6Un choc culturel, à rebours de celui auquel des Européens sont confrontés en Inde, qui fait penser au « syndrome de Paris » que subissent des voyageurs japonais en France. Sur le « choc indien », voir l’étonnant récit d’Alexandre Bergamini, Nue India (arléa 2014), qui se déroule principalement au Kerala.

[7La communauté juive du Kerala, chassée de Cranganore par les Portugais au XVIe siècle, était « castéifiée » et se divisait en « Juifs noirs » (les plus anciens), « Juifs blancs » ou pardesis (séfarades arrivés cinq-cents ans plus tard) et « Juifs marrons », anciens esclaves convertis au judaïsme. La synagogue de Kochin était interdite aux « Juifs noirs » qui avaient leur synagogue à Ernakulam, jusque dans les années 1950.

[8S. Kakar, cité par R. Airault dans Fous de l’Inde. Délires d’Occidentaux et sentiment océanique, Payot, 2000.

[9Les castes ne sont pas des génotypes et il n’y a pas de correspondance systématique entre la couleur de la peau et le niveau de « pureté », plus particulièrement dans le Sud de l’Inde. Mais force est de constater que les serviteurs ont souvent la peau plus sombre que leurs maitres. Daya Pawaer évoque sans cesse la couleur de la peau comme marqueur de la caste, dans son autobiographie, Ma vie d’intouchable. Quant à Arundhati Roy, qui a l’esprit de contradiction solidement ancré et un sens aigu des contrastes, elle a prénommé l’Intouchable « très noir » au centre de son roman « Velutha », ce qui signifie « blanc » en malayalam…

[10Le culte du mariage, de la famille et de la procréation dans le contexte d’une société de castes, se lie à une politique de criminalisation des relations « contre nature » pour bannir les différentes formes d’homosexualité. En témoigne le maintien, en décembre 2013, de l’article 377 du Code pénal, rédigé par les Britanniques en 1860. Cet article punit d’emprisonnement les « relations charnelles contre nature ». Le roman de Roy entremêle la transgression de toutes ces lois (y compris la relation incestueuse des jumeaux, héros de l’histoire), dans la maison abandonnée d’un Anglais indianisé et homosexuel, le « sahib noir », mort par suicide après le départ de son jeune compagnon. Le lieu du drame est surnommé « Le cœur des ténèbres », en hommage à Conrad.

[11Code très ancien perçu comme révélé, régissant l’organisation sociale, notamment les castes et les mariages.