Mal total ou acte politique ? Entre le mal et le bien...

Félix Ciffer

Les mots sont dangereux et le Politique n’est pas affaire d’anges mais bien d’hommes et parfois, à leur corps défendant peut-être, de dieux. La carte de géographie dessinait ainsi des frontières tranquilles et reposantes. Le Monde allait s’élargissant et le Politique allait se réduisant : une seule solution, une seule forme pour des millions de particularités et toutes sortes de petites histoires parce que, désormais, l’Histoire est universelle. Mais voilà, brusquement, les frontières se sont réveillées dans un cauchemar. Le rêve, si rêve il y avait, s’est interrompu. Nous devrons reprendre ces frontières, les examiner attentivement. Dans certains cas, nous n’aurons pas le choix et devrons les défendre. Dans d’autres cas, nous aurons le choix : soit nous pourrons les emporter et fracasser les petites histoires, soit nous pourrons construire des ponts, circuler d’une couleur à l’autre sur la carte géographique et nous interroger mutuellement. C’est probablement la seule solution car, à fracasser les petites-histoires, nous pourrions perdre notre humanité.

Vers 15 heures, le mardi 11 septembre, les premières images des premières émissions spéciales ; l’air égaré des présentateurs ; les phrases hystériques parlant d’une situation de quasi-guerre ; les hypothèses démesurées et hors un entendement de temps de paix sur le nombre de victimes potentielles ; la répétition sans fin, presque sous tous les angles imaginables, d’un avion puis d’un autre avion s’écrasant dans les deux tours, les deux tours en feu, les deux tours s’effondrant, l’une à la suite de l’autre ... Une forme de conscience intuitive de ce que ces images peuvent représenter comme conséquences humaines, économiques, géopolitiques et symboliques ; le sentiment très net qu’un monde vient de s’achever par deux avions et deux tours effondrées ... Très vite, après ce que les actes commis sur le sol américain ce mardi 11 septembre 2001 ont pu susciter comme émotions, comme peurs ou inquiétudes et comme rages, les analyses se sont attachées à rappeler les mondes ainsi perdus, à identifier quels pourraient être les actes futurs du gouvernement américain et de ses alliés historiques ou futurs et de circonstance ainsi que leurs conséquences probables, possibles ou potentielles.

De l’émotion à l’analyse, de l’avant à l’après sans s’arrêter à l’examen du moment ; sauf à considérer cet examen comme suffisant par la répétition sans fin d’un avion puis d’un autre avion s’écrasant dans les deux tours, les deux tours en feu, les deux tours s’effondrant, l’une après l’autre ...
Malgré l’émotion, les émotions contradictoires, ce qui domine c’est la stupéfaction, une certitude glacée. Nous venons d’assister - au sens le plus fort et le plus complet du terme - à un acte rare, un acte d’une nature telle qu’il nous est peu souvent donné de pouvoir le constater et l’analyser, d’en prendre l’exacte mesure et la totale portée : l’acte pleinement politique.

AURIONS-NOUS RÉTRÉCI LE POLITIQUE ?

Une telle affirmation peut surprendre, voire choquer. Que les choses soient écrites sans aucune arnbigüité : il ne s’agit en aucune manière de justifier de tels actes. Ce que l’affirmation peut avoir de surprenant ou de choquant nous parait pourtant devoir être envisagé et discuté pour tenter de comprendre ce qui est mis en jeu par les actes du 11 septembre et par les actes qui lui répondront. Telle est l’intention, et pour cela un détour par notre conception du politique peut s’avérer fécond : aurions-nous réduit le Politique à la démocratie libérale et la démocratie libérale à une et une seule forme d’institutions ?

La plupart d’entre nous partagent les présupposés du modèle de démocratie libérale. Simplement esquissé, celui-ci se résume à deux principes fondamentaux. Ce modèle accepte et reconnait l’expression d’une pluralité d’opinions et refuse la loi du plus fort pour trancher, un moment donné, les conflits entre cette pluralité d’opinions. De plus, passant de la fonction à la forme, la plupart d’entre nous partagent également l’idée que, pour fonctionner correctement, ce modèle suppose l’existence de procédures traduites dans un corpus de législations répondant à des caractéristiques précises et un ensemble d’institutions correspondant à des formes tout aussi précises. Ce constat trop rapidement esquissé conduit à poser deux questions.

Au-delà de savoir si la forme « supporte » bien la fonction, si elle tend à la faire fonctionner correctement, non seulement dans la conception abstraite (par exemple, le Parlement) mais aussi dans la pratique quotidienne de la forme (par exemple, l’organisation de l’expression du « peuple » au sein du Parlement), il nous reste à nous interroger - première question - sur le fait de savoir si d’autres formes (par exemple, le Conseil tribal) ne pourraient tout aussi bien « supporter » la fonction (ici, pour rester dans l’exemple, l’organisation de l’expression du « peuple »). Autrement dit, la question reformulée pourrait être la suivante : le modèle de démocratie suppose-t-il une et une seule forme d’institution, celles qui forment la démocratie libérale ?

L’exemple retenu - l’organisation de l’expression du « peuple » - l’est à dessein et conduit à interroger le concept de « démocratie libérale » comme nous le comprenons aujourd’hui. De la tradition libérale, il emprunte l’affirmation de l’individu, de l’État de droit et des droits de l’homme dans leurs prétentions universalistes. De la tradition démocratique, il promeut le citoyen, la souveraineté du peuple et l’identité entre gouvernés et gouvernants dans leur définition de la particularité de la cité. Les tensions entre ces deux traditions semblent s’être provisoirement résolues au détriment de la tradition démocratique et au profit de la tradition libérale et de son universalisme. Sans nier l’une pour l’autre, il nous restera - seconde question - à réfléchir quelle tradition nous souhaiterons privilégier à l’avenir.

Le confort de cette « pratique démocratique » qui permet la sauvegarde de notre vie sans devoir subir la violence et l’humiliation de l’oppression ou de l’esclavage ; les délices de ce système qui, somme toute, étant pris en charge par des institutions, semble nous appartenir sans que nous ne devions apparemment nous en occuper ni en assumer la responsabilité, nous auraient-ils insensiblement conduits à restreindre l’ampleur de l’espace possible du Politique ? La question peut être formulée autrement : aurions-nous désormais accepté que le modèle de démocratie libérale - forme politique particulière et solution historique - soit ainsi devenu la seule forme pensable et justifiable, donc légitime, du fait politique ? Dès lors, poursuivant le questionnement, tout acte se situant hors de cet espace parce que ne correspondant aucunement aux présupposés de ce modèle ne serait plus à considérer comme relevant de la catégorie du Politique ? C’est autour de ces questions que se cristalliseront les jugements et prises de position.

AFFRONTEMENT ET AFFRONTEMENTS

À considérer que l’acte qualifiable de « politique » se réduit à ce qui peut se concevoir dans l’espace du modèle de démocratie libérale, il sera possible (et justifié) de parler d’actes barbares, atteignant « l’humanité » et le « monde civilisé », De tels actes ne sont pas politiques et ne trouvent en la Politique - au sens abstrait du terme - aucune possibilité d’interprétations ou de justifications. Ils relèvent nécessairement d’un autre champ d’explication - par exemple, la religion ou la psychiatrie - qui nous permettra de fermer définitivement la frontière et de préserver notre conception du Politique. Le Grand Satan n’a en effet aucune place dans ce Royaume, quels que soient le Grand Satan et le Royaume.

Cependant, en ne limitant pas l’ampleur du Politique à ce qui se conçoit et s’accepte dans le cadre du modèle de démocratie libérale, la perspective se modifie profondément et peut indiquer un point de rupture majeure. À simplifier le Politique comme l’élaboration d’un cadre destiné à organiser le « vivre ensemble » et à donner corps à « l’être collectif » qui en résulte accompagnée de la volonté de mettre en œuvre ce cadre d’une part et, d’autre part, à considérer le modèle de démocratie libérale comme un cadre politique parmi d’autres, il devient moins aisé de disqualifier ces actes et de leur dénier une nature politique. Dans cette seconde perspective, deux ou plusieurs cadres politiques trouveraient à se confronter.

Il nous faut alors pousser le raisonnement à son terme et identifier ce point de rupture majeure. À supposer qu’il n’existe aucun « territoire de repli », ces deux ou plusieurs cadres politiques ne pourront trouver qu’à s’affronter de manière concurrente et mortelle parce qu’exclusifs pour l’organisation de ce « vivre ensemble », Dès lors que notre justification au choix d’un cadre politique serait refusée par l’autre partie au débat et que nous-même refuserions sa justification, la seule issue envisageable en l’absence d’un « territoire de repli » réside dans la capacité d’une des deux parties à imposer sa justification - quels que soient les moyens utilisés - à l’autre partie et, à celle-ci, de se soumettre à ce cadre et de le subir.

Cette configuration n’est en rien comparable à la dynamique majoritaireminoritaire du modèle de démocratie libérale en ce que cette dynamique est constitutive du fonctionnement de ce modèle et n’appelle pas à mettre en cause les valeurs fondamentales relatives à la nature du cadre politique. Par contre, dans cette configuration, ce qui est en jeu, c’est clairement la nature du cadre politique et, à se limiter à l’espace des justifications, l’issue du débat relèvera essentiellement de ce que nous sommes convenus d’appeler violence, sous quelque forme que ce soit et quelle qu’en soit la qualification donnée par l’une ou l’autre des parties. Seule la force brute, la violence à l’état pur, permettra d’imposer et de concrétiser ce cadre politique pour lequel nous mobilisons notre énergie. L’emploi de cette violence sera alors l’une des formes de l’acte pleinement politique, celui qui vise à définir le cadre d’organisation du « vivre ensemble ».

POLITIQUE ET VIOLENCE

La question du lien entre Politique et violence doit donc, elle aussi, distinguer ces deux niveaux : l’affrontement entre projets à l’intérieur d’un cadre politique donné en respectant la nature de ce cadre et la confrontation entre cadres politiques. Dans ce dernier cas, il n’est pas certain que Politique et violence puissent être distinguées l’une de l’autre. Et cela, il nous faut accepter de l’envisager : c’est l’horizon sombre et occulté du Politique.

Sur le chemin d’une globalisation, nous pourrons alors incidemment souligner le paradoxe du projet de démocratie libérale : accepter, à l’intérieur de son cadre politique, l’expression d’une pluralité d’opinions et refuser le recours à la force pour trancher le conflit entre ces opinions mais refuser la possibilité d’une pluralité de cadres politiques et accepter le recours à la force pour trancher en sa faveur le conflit entre ces cadres.

Mondialisateurs solidaires ou non, « victimes » du penchant universaliste contenu dans notre tradition libérale, en tentant de transposer nos valeurs, notre système et les termes de nos débats à l’échelle de la planète ; nous réfléchissions politique, économique, social et environnemental dans nos catégories. Faisant fi de notre tradition démocratique en ce qu’elle nous inclinait à respecter la particularité des peuples, la supériorité de ces valeurs et de ces termes nous paraissait aller d’évidence et, en quelque sorte, « naturels » alors qu’ils étaient historiquement datés et n’étaient « que » culturels. De cela, nous n’avons rien vu. Le libéralisme l’a donc emporté sur la démocratie et sans savoir de quels biens ni de quels mondes il s’agissait, le « bien » du « monde » a justifié la volonté d’imposer nos universalités et les formes par lesquelles nous les mettons en œuvre. Sans en prendre la totale mesure, nous avons ainsi créé une dynamique explosive et profondément déstabilisatrice des autres cultures : cette tentative mondialisatrice et mondialiste revenait à saper les fondements de cadres politiques existants, à empêcher l’adaptation de cadres politiques nés de la particularité des peuples, voire à empêcher l’élaboration de cadres politiques nouveaux. Ce faisant, indépendamment du fait de savoir si telle était notre intention, nous avons exercé une extrême violence symbolique, culturelle et politique.

Nous serions tentés d’affirmer que, d’une certaine façon, la « mondialisation » manquait de son « fait politique total et global », Le voilà advenu, devant nos yeux et répété à l’infini. Après les actes du 11 septembre 2001 nous ne pourrons plus éluder la question du cadre politique organisateur du « vivre ensemble » ou, formulation certainement plus adéquate, la question de l’articulation des cadres politiques organisateurs du « vivre ensemble ». C’est en cela que ce qui s’est produit cette matinée-là, remettant profondément et violemment en cause un modèle politique occidental dominant et à vocation (totalitairement ?) hégémonique, constitue un acte politique.

QU’EN FAIRE ?

Face à toutes ces violences amoncelées dans le champ du Politique, la violence des actes du 11 septembre et la violence des actes qui leur répondent, les violences exercées par les uns et les violences exercées par les autres qu’elles qu’en soient leurs formes, il reste à déterminer ce qui nous est possible.

Première configuration, les cadres politiques en présence sont radicalement différents de manière telle qu’aucun principe commun ne puisse être trouvé. Ces cadres maintiennent leurs prétentions universalistes et totalisantes donc, par conséquent, leurs visées hégémoniques. Le phénomène de globalisation ne laissant aucun « territoire de repli » au sens physique ou géographique du terme, l’affrontement est inéluctable et la seule issue résidera dans la domination de l’un par l’autre et le cortège de violences qui l’accompagnera. En prenant en considération ses conséquences, c’est le pire des cas de figure qui puissent être imaginés.

Deuxième configuration, quand bien même les cadres politiques en présence resteraient radicalement différents mais accepteraient de se dépouiller de leurs oripeaux universalistes et totalisants, dans cette hypothèse, l’affrontement ne serait plus nécessairement la seule solution. L’autre forme de l’acte politique initial, l’acte qui vise à définir le cadre d’organisation du « vivre ensemble », peut alors advenir ; à savoir, sur pied d’égalité, l’invention partagée de procédures.

UN MONDE NON UNIVERSEL, UN MONDE PARTICULIER, POUR TOUT LE MONDE

C’est, sans doute aucun, la piste de cette autre forme de l’acte politique initial que l’ensemble des parties au conflit devront résolument emprunter. Dans cette perspective, pour ce qui nous concerne, nous ne pourrons faire l’économie d’une réflexion critique sur nos deux traditions politiques et sur leur poids respectif. De la même manière, nous ne pourrons éluder une réflexion sur la possible dissociation des formes et fonctions au sein de chacune de nos deux traditions. Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons entendre, dans les symphonies culturelles et symboliques, ce qui nous unit et ce qui nous différencie sans pour autant nous dissocier, voire, peut-être, ce qui nous dissocie radicalement sans pour autant rendre nécessaire un affrontement mortel.

Dans cette perspective, sur le plan des institutions politiques, il ne s’agirait plus de revendiquer, d’exiger voire d’imposer la mise en place d’institutions formelles et standard, éventuellement vides de toute participation démocratique réelle, mais correspondant à notre formalisation de notre modèle de démocratie libérale. Cela n’est porteur d’aucun sens ni d’aucune humanité ni pour nous ni pour l’autre. Une piste à explorer consisterait d’une part à permettre la restauration d’institutions traditionnelles et/ou culturellement diversifiées assumant les fonctions démocratiques et, d’autre part, à concevoir en commun des modalités d’articulation respectueuses de cette diversité entre l’ensemble des institutions assumant la même fonction démocratique. En passant, cela nous conduirait aussi à interroger l’état actuel des formes et des fonctions de notre modèle de démocratie libérale et, le cas échéant, d’en inventer de nouvelles permettant de renouveler la tradition démocratique.

Tel pourrait être le projet d’une gouvernance des hommes par les hommes pour les hommes dans le respect de leurs diversités et tenant compte de leurs dieux. De cette manière, ce qui s’est produit le 11 septembre 2001 - sans en aucune manière le justifier - acquérrait sa plénitude d’acte politique initial : une « bonne » appréhension du « mal total » pourrait ainsi faire advenir le bien de la Cité.