Mais où est donc passé Hasan Cemal ?

Pierre Vanrie • le 12 mars 2013

Hasan Cemal (prononcer Djemal), journaliste et éditorialiste de Milliyet, qui écrit dans ce quotidien plusieurs éditoriaux par semaine, a disparu des pages du quotidien turc depuis le 2 mars. Le journal pour lequel il travaille s’est illustré le 28 février dernier en publiant, grâce à des fuites, le contenu des discussions entre des députés du parti pro-kurde BDP (Parti pour la paix et la démocratie) et le chef du PKK Abdullah Öcalan, emprisonné sur l’île d’Imrali dans la Mer de Marmara. Cette rencontre avait été autorisée dans le cadre d’un ambitieux projet de résolution de la question kurde engagé par l’AKP (Parti de la justice et du développement, le parti au pouvoir). Mais, ces révélations n’ont pas été du goût du Premier ministre turc Erdogan qui a critiqué très durement la publication de ce scoop estimant qu’il s’agissait d’un « sabotage » visant à faire capoter ce processus. Souhaitant que « ce type de journalisme s’effondre », le Premier ministre aurait alors demandé la tête de certains éditorialistes au patron de Milliyet… Ce dernier, Erdogan Demirören, étranger au monde des médias et très actif dans les secteurs de l’énergie et de la construction (et dont le fils, Yildirim Demirören, est le président de la Fédération turque de football …), propriétaire du quotidien Milliyet, a réagi rapidement en demandant au rédacteur en chef Derya Sazak de quitter le bâtiment du journal et en exigeant que deux journalistes, tous deux très connus – Can Dündar et Hasan Cemal – soient licenciés ou écartés. Si Can Dündar et Derya Sazak ont repris leurs activités, pas de nouvelles encore de Hasan Cemal.

Celui-ci est pourtant un personnage emblématique de la presse turque. Ancien rédacteur en chef du vieux quotidien Cumhuriyet, qu’il a quitté estimant que ce quotidien ne défendait plus la démocratie mais s’enfermait dans un carcan idéologique kémaliste, Hasan Cemal s’est illustré par des positions très libérales concernant la démocratisation du système politique turc ainsi que par rapport à la question kurde. Il s’est aussi distingué par son empathie vis-à-vis de la question arménienne, très sensible, où il a été jusqu’à reconnaître le génocide arménien de 1915, ce qu’il explique dans son dernier livre intitulé « 1915 Ermeni Soykırımı » (1915 le génocide arménien) publié en novembre 2012. Cette prise de position est d’autant plus singulière que Hasan Cemal n’est autre que le petit-fils de Djemal Pacha, l’un des membres du triumvirat jeune-turc considéré comme responsable du génocide arménien.

Hasan Cemal a pourtant pragmatiquement apporté un soutien à l’action du gouvernement islamo-concervateur AKP sur le dossier kurde n’épargnant pas au passage le principal parti d’opposition, le CHP (Parti républicain du peuple, kémaliste). Toutefois, certaines critiques émises ces dernières semaines et le soutien qu’il a manifesté à la publication par son journal des entretiens en principe secrets réalisés avec le chef du PKK n’ont pas été appréciées par un Premier ministre qui ne cesse depuis des semaines de dénoncer les journalistes de tous bords critiquant l’action de son gouvernement.

Aujourd’hui, Hasan Cemal, victime d’une censure imposée tant par le pouvoir que par un patron de presse dont les intérêts commerciaux dépassent de loin l’éthique du journalisme, se retrouve sanctionné. La censure, et l’auto-censure, fonctionne à un tel point que pratiquement aucun éditorialiste turc n’a dénoncé cette situation. Certes, Hasan Cemal n’a pas que des amis dans la presse turque, mais selon certaines sources (Dogan Akin sur le site t24.com.tr), ceux qui auraient voulu le faire ont été censurés illustrant ainsi l’état d’une presse turque qui, si elle fait partie du système, doit trouver son chemin entre pressions politiques croissantes et monde des affaires.