Made to Break : Technology and Obsolescence in America, de Giles Slade

Olivier Derruine

En 2008 sortit sur nos écrans de cinéma le film américain qui aura probablement été le plus politique et visionnaire de la décennie. Contre toute attente, il ne s’agit pas d’une énième dénonciation du capitalisme par Michael Moore ou d’une autre production alternative à petit budget diffusée dans un nombre restreint de salles obscures. Le film dont il est ici question est Wall-E, distribué par Pixar. Wall-E est la seule créature vivante (hormis son compagnon d’insecte) demeurant sur la Terre. Depuis des siècles, à la manière de César (le Nouveau Réaliste, pas l’empereur !) qui s’est rendu célèbre pour ses compressions de voitures réalisées à l’aide d’une presse hydraulique, il compacte les déchets amassés sur la planète et les empile afin de réduire l’espace occupé par ces immondices de toute nature. Les humains, eux, se sont réfugiés dans l’espace où ils sont vissés sur leur fauteuil, lobotomisés par un bonheur artificiel créé par l’asservissement des machines et l’absence de souvenirs. Seul le robot central garde la mémoire qu’ils ne reprendront la destination de la Terre que lorsque l’atmosphère sera à nouveau viable !

Ce scénario qui range la production dans la catégorie science-fiction n’est peut-être pas si aberrant qu’il n’y paraît à première vue. Dans un excellent ouvrage intitulé Made to Break : Technology and Obsolescence in America, édité par la prestigieuse Harvard University Press (2006), Giles Slade envoie le signal d’alarme que la planète se dirige à grande vitesse vers le monde décrit dans Wall-E. Rien qu’en Amérique du Nord, « en 2004, près de 315 millions de PC toujours en état de marche étaient jetés. Seuls 10% d’entre eux feraient l’objet d’une mise à niveau et seraient donc réutilisés, une écrasante majorité irait directement à la poubelle. […] En 1998, bien qu’un écran de PC eût une durée de vie “technique” de six à sept années, il ne serait utilisé que durant quatre à cinq années. En 2003, les consommateurs ne s’attendaient à utiliser leur machine que pour deux années et actuellement, leur espérance de vie est encore moins longue. […] Quant aux téléphones mobiles, contrairement aux PC, leur conception compacte résiste au “désassemblage”, étape préalable au recyclage : il est simplement plus facile de se débarrasser des téléphones [50.000 tonnes en 2005 !] et d’en fabriquer de nouveaux. Ainsi, malgré le fait qu’ils pèsent beaucoup moins lourd qu’un ordinateur portable, les GSM [construits pour une durée de cinq années mais] retirés de la circulation [après seulement dix-huit mois d’utilisation et déjà moins d’une année au Japon] représentent une bombe à retardement toxique prête à pénétrer dans les décharges et nappes phréatiques de l’Amérique. » Et Slade d’annoncer la couleur sans détour : « Nous n’avons ni le temps, ni l’argent ou l’espace aux États-Unis pour créer suffisamment de décharges pour stocker et ensuite ignorer la pile de déchets électroniques qui s’amoncèlent sur le territoire américain [et] dans la mesure où la technologie rend le monde plus petit et interconnecté, la question de l’alphabétisme technologique devient de plus en plus vitale » (p. 3 et p. 279).

Comment en sommes-nous arrivés-là ?

Serge Latouche, l’un des penseurs de la décroissance, estime que la société hyperconsumériste dans laquelle nous vivons résulte de la combinaison de trois facteurs : la publicité omniprésente, le crédit qui permet l’accumulation en déconnexion (temporaire) avec le revenu et l’obsolescence programmée. Il définit celle-ci comme l’« arme absolue du consumérisme. Au terme de délais toujours plus brefs, les appareils et équipements, des lampes électriques aux paires de lunettes, tombent en panne par suite de la défaillance voulue d’un élément. Impossible de trouver une pièce de rechange ou un réparateur. Réussirait-on à mettre la main sur l’oiseau rare, qu’il couterait plus cher de réparer que de racheter du neuf — celui-ci étant aujourd’hui fabriqué à prix cassé dans les bagnes du Sud-Est asiatique » (Petit traité de la décroissance sereine, p. 37, 2007, Mille et une Nuits).

Giles Slade étudie comment ce processus a émergé et progressivement contaminé tous les secteurs économiques et s’est finalement imposé comme norme dans le monde des affaires tout en évitant d’attirer sur lui une critique militante le remettant en question. Il distingue plusieurs formes d’obsolescence.

Si le terme même d’obsolescence programmée (planned obsolescence), ou sa variante plus explicite death dating, n’a été forgé qu’au début des années trente, Giles Slade en décèle des traces bien avant. Mais l’élément déclencheur qui va donner au processus d’obsolescence une ampleur jamais connue auparavant est l’invention du starter (système d’allumage de moteur à explosion par batterie et bobine) breveté par Charles F. Kettering qui remplaça la manivelle que tous conducteurs devaient tourner rapidement afin de démarrer leur voiture. Toutes les voitures seront équipées de cette innovation à partir de 1913, rendant du même coup les générations précédentes de voitures obsolètes parce qu’au-delà de l’aspect technique, le starter permettait aux femmes de se mettre au volant sans risquer de se salir les mains ou d’exécuter des mouvements peu élégants. On parle alors d’obsolescence technologique.

Dix ans plus tard, General Motors sous la direction d’Alfred Sloan s’inspire du secteur de la mode pour rendre ses véhicules plus attractifs : plutôt que de miser cette fois sur l’innovation technologique, GM diversifie ses modèles en jouant sur la coupe et les couleurs disponibles. L’objectif est de concurrencer la Ford T dont la durée de vie — huit ans — surpasse de deux ans celle de ses concurrents. Prenant conscience que ce succès était un problème dans la mesure où les consommateurs, satisfaits de la qualité de leur voiture, n’avaient pas l’intention d’en changer avant qu’elle ait vécu ses dernières heures, Henry Ford misa rapidement sur la production d’une voiture disponible en une seule version afin de jouer sur les économies d’échelle pour faire baisser les couts et les prix de vente de manière à élargir sa clientèle. Grâce à cette stratégie, il détenait en 1921 61 % de parts de marché !

De leur côté, Sloan et son équipe adoptèrent une stratégie radicalement différente : ils commenceront par reformater la vieille Chevrolet (changement de coupe et de finitions). Puis, observant que la mode qui façonne les gouts évolue plus rapidement que les innovations technologiques, ils introduiront de nouvelles couleurs d’abord chaque année et ensuite tous les trois ans tandis qu’ils s’efforceront simultanément de rendre leurs voitures plus confortables. Pari gagné : les nouvelles voitures feront bien plus que rendre la Ford T démodée : elles rendront aussi vieillottes les voitures du « millésime » précédent !

« Cette stratégie de Sloane et l’obstination de Ford [qui se verra contraint d’introduire de la couleur en 1925] eurent raison du modèle T dont la production s’arrêta en 1927 et le modèle A qui prit la suite fut un cuisant et couteux échec. En 1933, Ford se résolut à adopter les mêmes règles que Sloan. C’est ainsi que le dernier rempart à l’obsolescence psychologique s’effondrait dans le secteur automobile et puisque celui-ci était le porte-drapeau de l’industrie américaine, l’obsolescence psychologique se propagea comme une trainée de poudre à tous les secteurs. […] En 1934, la durée de possession moyenne d’une voiture était tombée à cinq ans et, en 1955, à deux ans [alors qu’elle roulerait encore parfaitement bien]. […] Si le modèle T avait été un levier démocratique, les voitures de GM devenaient des stratificateurs sociaux » (p. 41 et p. 45).

Par un comportement moutonnier guidé par l’envie de calquer un mode de vie jugé plus élégant, les classes sociales inférieures imiteront les autres auxquelles il est reconnu l’apanage du bon gout. En retour, les privilégiés chercheront à se distinguer par l’acquisition de voitures encore plus rutilantes et d’appareils plus modernes. Il s’agit du phénomène de « consommation ostentatoire » que l’économiste Thorstein Veblen décrivait déjà en 1899 dans sa Théorie de la classe de loisir et dont se nourrit l’obsolescence psychologique.

Quand la nécessité mène à une nouvelle stratégie commerciale

Dans un troisième temps, les industriels pousseront à son paroxysme l’obsolescence lorsqu’ils parviendront à manipuler le taux de défaut de leurs produits. Ainsi, il sera de plus en plus courant que, ce que le consommateur perçoit comme un fâcheux hasard, une pièce de son lave-linge ou ordinateur tombera en panne peu de temps après la date d’expiration de la garantie et que la réparation sera à ce point couteuse qu’il reviendra moins cher d’acquérir un nouvel appareil en remplacement du défectueux. Cette évolution trouve ses racines dans la Grande Dépression des années trente lorsque les industriels seront contraints de recourir à des matériaux de qualité inférieure dans les produits manufacturés pour en comprimer les couts et les rendre plus attractifs et concurrentiels. Très vite, ils prendront conscience que si ce choix a pour conséquence de réduire la durée de vie de leurs produits, ils amènent les consommateurs à renouveler de plus en plus vite leurs appareils et autres ustensiles, ce qui stimule la demande et donc les profits. Les départements de recherche et développement seront mis à contribution pour identifier les inputs les plus intéressants de ce point de vue et évaluer la durée de vie ainsi rabotée. La logique derrière le processus de production est que les biens manufacturés tels que les télévisions, les téléphones, les aspirateurs, etc., bref, tout ce qui est électronique est « made to break » (voué à se casser).

Les femmescomme courroie de transmission

Mais l’obsolescence programmée n’aurait pu rencontrer un tel succès sans qu’au préalable, cette nouvelle disposition à se débarrasser des objets qui autrefois étaient usés jusqu’à la corde par leur propriétaire ne s’installe dans nos habitudes de consommation. À cet égard, les femmes ont joué un rôle particulier. « L’urbanisation et l’industrialisation ont modifié les rôles attribués aux genres, et toujours plus de femmes célibataires sont entrées dans la vie active » (p. 18). Quant aux femmes mariées, si les hommes rapportaient de l’argent dans le foyer familial, c’était leur femme qui le dépensait pour le ménage. Ainsi, « les publicitaires furent parmi les premiers à capitaliser sur ces changements sociaux et démographiques et, au début de la Première Guerre mondiale, certains commencèrent à embaucher des femmes pour gérer les campagnes ciblant les consommatrices » (p. 19). C’est ainsi que le Kleenex (1924), les sparadraps (1921) et les tampons (1934) et, dans la foulée, le papier toilette (!) ou les gobelets en papier contribuèrent à faire accepter auprès des femmes cette culture du « prêt-à-jeter » et ils y arrivèrent d’autant mieux que l’argument sanitaire (une meilleure hygiène) était invoqué en renfort.

Un phénomène polymorphe et omniprésent

L’étude de Giles Slade présente une palette extrêmement variée — et souvent inattendue — des formes prises par l’obsolescence programmée. En atteste la trentaine de pages de commentaires et de sources bibliographiques ainsi que — toujours très utile — un index des termes et noms propres que l’on retrouve ici et là comme le génial Edwin Howard Armstrong qui a révolutionné la radio en inventant la FM d’une qualité de réception incomparablement supérieure aux standards AM en vigueur, ce qui « élimina complètement la statique atmosphérique et reproduisait fidèlement une gamme de sons beaucoup plus vaste que les systèmes de réceptions AM » (p. 86), sans compter que la FM était moins énergivore !

On apprendra également que Bernard London, un visionnaire ayant fait fortune dans l’immobilier, prônait très sérieusement d’éradiquer le chômage technologique par le biais d’une loi qui stipulerait que, passé un délai imparti, chaque chose serait déclarée légalement « morte ». Une agence gouvernementale chargée de collecter les biens devenus obsolètes serait responsable de son respect. En échange des biens rapportés, les ménages obtiendraient un reçu permettant d’acquérir de nouveaux biens tout juste sortis des usines qui ne s’arrêteraient donc jamais de tourner et fourniraient toujours au moins autant d’emplois ! (p. 74-75).

Slade relève également que la culture n’a plus échappé à l’obsolescence depuis que des récompenses annuelles ont été attribuées pour la première fois en 1929 aux meilleurs films et que, dans le secteur musical, on a créé le hit parade en 1932 et qu’en matière littéraire, le New York Times a publié en 1942 un pareil classement. Ces classements permettent d’écouler sans cesse des livres, CD, etc. en jouant sur le fétiche de la nouveauté et en ravivant le désir de posséder.

On retrouvera aussi l’obsolescence programmée dans… la chute de l’Empire soviétique ! Rien de moins. Giles Slade rend ici hommage au travail de l’ombre de Gus Weiss, conseiller d’une importance croissance à la Maison Blanche qui, dès le début des années septante, imagina utiliser l’obsolescence programmée comme arme contre l’URSS. Weiss réalisa rapidement que si la course à l’armement entamée par le Pentagone pour distancier l’URSS, dans la mesure où celle-ci ne pourrait soutenir économiquement de tels efforts, tardait à donner des résultats, cela s’expliquait par l’imitation systématique des technologies de pointe occidentale par les Soviétiques (en particulier, par un groupe d’élite du KGB spécialisé en espionnage industriel et baptisé « Ligne X »).

Grâce à une fuite due à un agent communiste voulant marchander son passage à l’Ouest et à une étroite collaboration entre la France et les États-Unis, les Occidentaux mirent la main sur une liste de technologies clés ciblées par les Soviétiques. À partir de ce moment, avec la complicité des industriels visés, les Américains conçurent des technologies apparemment au point, mais vouées à dysfonctionner après un certain laps de temps. C’est ainsi que le projet pharaonique transsibérien de construction d’un gazoduc censé apporter des devises contribuant à maintenir l’URSS dans la course à l’armement fut saboté et que des satellites permettant de localiser les missiles américains connurent le même sort. Non seulement, cette stratégie mina la confiance des Soviétiques, mais accéléra la raréfaction des indispensables devises…

Conclusion

« Made to Break » est donc l’une de ces études qui, en décortiquant les développements dans les modes de production et de consommation, interroge la société sans recourir à un jargon scientifique ou philosophique abscons. Il s’agit d’un ouvrage que tout parent doté d’un minimum de sens civique et critique souhaiterait voir inscrit dans les programmes pédagogiques destinés à ses enfants pour les amener à prendre de la distance par rapport à toutes les tentations qui les prennent pour cible afin d’en faire, dès leur plus jeune âge, des consommateurs fidèles et passifs.

Si, dans le film allégorique Wall-E, les Terriens ont pu se réfugier dans l’espace le temps que le système écologique ait digéré les dégradations environnementales qui empêchent toute vie, dans la réalité, cette porte de sortie semble illusoire, nonobstant l’état d’avancement des technologies : quinze mille débris de satellites et de fusées d’au moins dix centimètres carrés ainsi que des centaines de milliers d’objets de la taille de la paume d’une main encerclent la Terre. Ils sont indétectables par les radars et constituent une menace importante pour les missions opérationnelles dans l’espace si bien qu’ils sont devenus une priorité des grandes puissances spatiales de ce monde. Autrement dit, nous n’avons pas d’autre choix que de lutter contre l’obsolescence programmée que nous avons intégrée au fil du temps comme des dispositions « naturelles »…