Made in Belgium

Théo Hachez
Belgique (België), Exposition, culture.

Vertigineusement rassurante, telle devrait être l’exposition « Made in Belgium » qui s’est ouverte ce printemps à Bruxelles, et qui s’affiche comme l’évènement-phare de l’année commémorative (175-25). Sa formule tient en peu de mots : beaucoup de tout. Au défi des choix et des susceptibilités que devait rencontrer l’entreprise, au plaisir de la suggestion et de l’imaginaire, elle répond par la quantité de ses vitrines engrangeant des preuves de l’existence incontournable de la Belgique par tout ce qui a pu l’illustrer. À commencer par l’excellence planétaire de tant de Belges, une excellence ignorée souvent parce que trop modeste. Le doute, l’ironie n’ont pas leur place ici ; l’innocence règne. Et la nostalgie, souvent convoquée, ne vient que servir la revendication d’un certain confort d’être de cette nation qui se découvre si riche d’elle-même.

Les pièces à conviction, d’une valeur extrêmement variable, raviront les amateurs de musée aussi bien que les brocanteurs du dimanche matin, à qui on ne demandera pas de bouder leur plaisir. Mais, soigneusement ventilées en chapitres dont l’organisation thématique est bétonnée, ces beautés connues ou curieuses dépérissent sous le poids d’un discours tonitruant d’autosatisfaction qu’elles sont ici forcées d’endosser. Et tout hétéroclites qu’elles sont, elles ne provoquent aucune des étincelles que leur choc aurait pu éveiller. Le classement est étouffant. Même les tristes couloirs et les lugubres escaliers qui assurent la liaison entre les plateaux de bureau aménagés en salles surchargées sont tapissés de « Saviez-vous que... » qui nous apprennent notamment que Madonna a porté un couvre-chef signé par Elvis Pompilio. Autant de titres de gloire dont l’énumération plantureuse, gage d’un oubli presque instantané, ne laisse d’autre sédiment qu’un dividende narcissique.

« La Belgique qui gagne, c’est un pays au faîte de sa gloire et au sommet de ses performances dans les domaines les plus divers. C’est un pays au confluent de deux cultures, avec ses ambitions, ses figures prestigieuses et son art de vivre incomparable. C’est aussi le thème de l’exposition, reflet de tous ces Belges à l’esprit conquérant et imaginatif, à l’empreinte internationale », annonce fièrement René Schyns, le commissaire de l’exposition. D’un coup, les chromos des manuels d’histoire (du temps où cette matière était enseignée à l’école primaire) paraissent rétrospectivement d’un nationalisme sobre et délavé en regard de ce chauvinisme exacerbé. Si un chapitre met en évidence les invasions dont le territoire a été l’objet, en surestimant de façon spectaculaire le passage des Normands dont toute l’Europe occidentale a bénéficié, c’est pour mieux affirmer une essence résistante qui plane dans l’air, se réfugie dans le sol ou perdure quelque part du côté des généalogies entrechoquées de nos régions : la liberté. Tout cela n’empêche pas l’exposition de revendiquer fièrement la paternité, au nom des Belges, d’expéditions conquérantes et meurtrières, comme les croisades, et en particulier la première, quitte à l’usurper quand il s’agit de l’entreprise congolaise de Léopold ii. « L’époque était conquérante » : telle est la seule trace d’état d’âme que porte le texte explicatif.
Sans doute complexes et complexité de la construction nationale en Belgique appelaient-ils une compensation mythologique faite de poncifs aussi massifs et de silences aussi criants. Tout le mode a droit au mensonge officiel. Pourquoi les Belges devraient-ils se passer du réconfort d’être tout à la fois des conquis toujours plus forts que leurs envahisseurs et des conquérants toujours innocents, fût-ce au prix des travestissements hallucinants dont use, au fond, chaque nation ? Il reste que les abus du discours rendent un son d’autant plus étrange dans le vide des cerveaux où on les lance : l’histoire de Belgique, dans la mesure où elle est concevable, n’est pratiquement plus enseignée. L’ignorance convoquée se retrouve ainsi « toute fière d’être bête » : c’est ainsi qu’à Liège, la sagesse populaire dénonce ce couple séculaire que forment secrètement l’arrogance et l’imbécillité.

« Made in Belgium ». Dans la stratification individuelle des identités, la volatilité de l’être belge inquiète si souvent qu’on ne cesse de sonder son épaisseur relative en regard de ce qu’on juge être ses concurrents (être Wallon, Flamand, francophone, bruxellois, germanophone, etc.). Le titre et le discours de l’exposition répondent à ce doute que médias et politiques font peser sur la survie du pays comme entité nationale : plutôt que dans un miroir truqué et glacé, c’est dans l’œil ébahi de l’Autre, dans sa reconnaissance d’une marque de fabrique, que s’ouvre l’horizon d’une rédemption gratifiante et unificatrice d’un intérêt commun. Cet Autre, on l’invoque dans sa langue globalisée et on l’appâte à coup de pralines avec ces Belges dont René Schyns nous vante l’« empreinte internationale ». Sans doute vise-t-il par cette expression pour le moins problématique, cette disponibilité affichée dans la salle d’entrée et offerte à des mécènes (Côte d’Or et autres Arcelor) dont la plupart sont des entreprises multinationales qui se découvrent héritières d’un patrimoine local désaffecté par leur existence même, mais dont elles ne désespèrent pas de faire survivre le symbole à leur profit. De tels miracles palliatifs que conçoivent et vendent les officines de relations publiques n’ont au fond pas besoin d’être vraiment crédibles pour blanchir la part infime des bénéfices que l’on se doit de dédier aux justes causes.

Ainsi, le choix de l’anglais ne procède pas seulement de l’écrasement négationniste et confortablement fédérateur des langues nationales, il remplit aussi ce vide par l’assertion d’un destin : celui d’une « nation internationale » qui s’inscrit finalement tout entier dans une marque de fabrique. Cette aspiration au commerce extérieur est paradoxalement vouée à l’usage interne, à la reconstitution de la culture d’entreprise d’un peuple industrieux et ignorant de lui-même dont on espère qu’il se retrouve une identité fière par la perspective de se vendre mieux.

Tant qu’à faire, fallait-il se saouler jusqu’à plus soif d’un panégyrique d’encyclopédie qui aplatit tout et même l’ivresse, sans trouver aussi argument pour la même thèse dans la diversité réelle de la société belge d’aujourd’hui. En éludant de la sorte cette autre Belgique, celle de l’immigration du xxe siècle, vraiment internationale et interculturelle (que ce soit comme objet ou comme regard porté sur elle), l’exposition célèbre sans contrepartie une autochtonie folklorique et savante. L’obscénité d’un tel silence frappe d’autant plus qu’il est plus facile aujourd’hui de se faire reconnaitre Belge que Flamand, par exemple. Et que cette vertu de la construction nationale déliquescente est souvent vécue et dite par les nouveaux Belges qui, en s’en revendiquant, la sauvent du naufrage qu’on lui promet. Mais sans doute répondra-t-on qu’on a craint d’en faire trop.