Louvain-la-Neuve a quarante ans. Des utopies bâtisseuses aux confrontations refondatrices

Paul Thielen

Le rêve de Louvain-la-Neuve n’est pas seulement la fin d’une nuit de cauchemar hantée de « Walen buiten ». En 1968, les universitaires francophones sont poussés dehors, mais ils font de cet exil un exode.

Finalement la volonté flamande d’en finir avec l’enseignement d’expression française dans sa région est l’occasion pour exiger de l’État un financement adéquat. Le plateau de Lauzelle à Ottignies est choisi. L’UCL y a depuis longtemps réservé un terrain pour un centre de physique nucléaire. Et pour ne pas vivre sur un campus isolé dans la campagne, une ville est conçue : Louvain-la-Neuve.

La réaction des gens du coin n’est pas trop affable. L’expropriation de terrains agricoles et de quelques maisons n’est pas appréciée. Et lorsque les expulsés de Leuven viennent annoncer « buiten » aux habitants du quartier de La Baraque, beaucoup d’étudiants ne comprennent pas pourquoi une université « à la rencontre d’une région » commence par évacuer la population locale. En arrivant dans ce quartier ancien, des étudiants incitent ceux qui n’ont pas revendu leur maison à rester avec eux. La Baraque devint le symbole de l’expérimentation sur l’habitat et de la recherche d’alternatives. Le contact avec les autres localisations d’Ottignies restera difficile.

L’ucl ne vit pas sans controverse. Fin 1970, une longue grève en faveur de l’accueil des étudiants étrangers a interrompu les cours et stimulé la réflexion interdisciplinaire. On découvre plus tard un « rapport confidentiel » envoyé aux évêques par Mgr Massaux, recteur, et par Mgr De Vroede, vice-recteur. Ils dénoncent toutes sortes de dérives dans l’ucl. Pour Louvain-la-Neuve, ils promettent la présence d’éducateurs discrets et efficaces pour assurer un contrôle plus étroit.

Le quartier Biéreau

La ville ne descend pas du ciel. Elle matérialise des espoirs divers de construction d’une nouvelle société.

En quelques années, une remarquable équipe ucl réussit un pari qui transforme le territoire au sud de Bruxelles. La première rentrée est organisée dans le quartier Biéreau, aux pieds d’une bibliothèque qui est appelée à devenir un musée en 2015.

Les usagers prennent possession du site. Des logements étudiants au milieu desquels s’aventurent quelques familles. Le kit de survie pour deux ou trois ans : pharmacie, banques, café Mitcho, supérette, marchand de journaux, pas de boulangerie ni de boucherie.

En avant-garde : six maisons communautaires de service. Le Maphys, cercle de la Faculté des sciences représentant les maths-physiques, le ci pour les ingénieurs, le cse (Centre sportif étudiant), le cru (centre religieux), le centre Galilée, le ciee (Cercle international des étudiants étrangers) — son petit café à Leuven était connu dans le monde entier. Des étudiants sont logés aussi en appartements de moins de dix personnes avec living, cuisine et sanitaires communs. Plusieurs de ces appartements se sont donné un projet socioculturel. On les étiquetait appartements communautaires, ce sont les ancêtres des kaps, les kots-à-projet d’aujourd’hui.

C’est bien l’originalité de la culture d’habitat qui s’est déployée autour de l’UCL. Une liaison forte entre l’action culturelle et l’habitat en commun. Pas simplement dans un but économique ou affectif, comme beaucoup de cohabitations actuelles, mais des projets de société : promouvoir la place de la femme, informer sur les pays du Sud, assister un handicapé.

Quelques fois par an, cette culture s’exprime par des stands et des animations sur la Grand-Place et le reste de la cité. L’exemple des kots-à-projet est repris maintenant dans plusieurs pays. Il en existe à Paris du côté de la Chapelle, projet kaps « Koloc’ A Projets solidaires », liés au développement local.

Louvain-la-Neuve n’est pas une ville étudiante. Dès les premiers moments, d’autres habitants s’installent. Dans un premier temps habiter à Louvain-la-Neuve est réservé à ceux qui étaient au service de l’ucl, directement ou via l’animation. On parle de loi cadenas, levée plus tard.

Mais c’est à la Ferme du Biéreau que le cœur de Louvain-la-Neuve commence à battre dès le mois d’aout 1972. D’abord dans un camp international où se retrouvent aussi des habitants en train de s’installer. Et surtout à travers ce souci permanent de la liaison entre l’animation culturelle et l’habitat grâce à l’asbl Corps et Logis, héritière des « alternatives » du début des années 1970. ucl et Ville ont repris la marque Ferme du Biéreau pour des activités culturelles variées. Ce qui se passe maintenant autour de l’espace fermier et dans le quartier de La Baraque montre que, malgré de longues tensions, est réussie la coexistence de conceptions différentes du vivre ensemble.

Du Conseil des résidents à l’Association des habitants

À l’automne 1971, des acteurs du secteur socioculturel venus visiter ensemble le site de Louvain-la-Neuve prennent soudain conscience de ce qu’une ville se construit avec une gestion efficace, mais unique. Pour beaucoup des futurs usagers de la ville, l’ucl est à la fois propriétaire, employeur, rédacteur de règlements, intermédiaire avec les instances publiques… Deux futurs habitants suscitent un conseil des résidents qui demande à rencontrer régulièrement les maitres d’œuvre de la ville nouvelle.

La composition du conseil reste fort ouverte et variable pendant plusieurs mois afin d’incorporer progressivement tous ceux qui deviennent les utilisateurs de la ville. Ceux qui vont y étudier, y travailler, y loger, y fournir des services, développer des commerces, lancer des entreprises… On ne veut pas se limiter aux habitants ni aux membres de l’ucl. Faute d’autre mot, on parle alors de « résidents ». Le sociologue Jean Remy préconise toujours le nom d’« usagers » pour évoquer cette diversité.

Ces rencontres sont en tout cas le lieu d’un large échange d’informations. Les représentants de l’ucl jouent la transparence, mais ils annoncent essentiellement ce qui est déjà décidé et dans lequel il sera difficile d’introduire des modifications fondamentales.

En relisant les comptes rendus du Conseil des résidents et de son journal Labule de 1972 à 1977, on n’y voit rien d’autre de vraiment significatif que l’action des crèches. Pour celles-ci, face au projet ucl qualifié de « crèche mammouth » de près de cent-cinquante enfants, les parents réussissent à imposer des lieux plus réduits et dispersés dans les quartiers. Le Conseil soutient aussi efficacement la mixité étudiantes-étudiants dans les logements de l’UCL. Mais les marges de manœuvre sont limitées. Afin d’assurer le financement de la construction, personne ne veut donner aux Belges contributeurs l’image d’une communauté faible. Il faut « absolument » compléter la dalle de recouvrement du centre-ville et donc accepter un grand centre commercial, des logements de plus grand confort… Pour assurer des communications fiables, il faut une gare rer et de grands parkings. Les habitants et autres usagers peuvent donner leur avis dans les processus, mais essentiellement pour éviter des inconvénients.

Après quelques années, le Conseil des résidents se transforme en Association des habitants. La première année de Louvain-la-Neuve, dans le quartier Biéreau-Galilée, étudiants et habitants adultes partagent souvent des enjeux communs. Au fil du temps la cohabitation devient de plus en plus difficile. Trois types de causes, les trois b : bruit, bitures, baptêmes dont beaucoup supportent mal les rituels. Conflits aussi entre étudiants et autorités communales particulièrement sur l’heure de fermeture des débits de boissons. Il y a aussi les maisons unifamiliales, louées par plusieurs étudiants, causant une hausse des prix.

Une ville jeune depuis quarante ans

De la jeune ville on disait : la ville sans cimetières, la ville sans vieillards. Au début de Louvain-la-Neuve, deux personnes de plus de soixante ans. Aujourd’hui de plus en plus de gens vendent leur villa pour acheter un appartement à Louvain-la-Neuve. Certaines cherchent des formules originales comme la cohabitation-kangourou : personne âgée et habitant jeune assurant une présence. Intergénérationnel est le mot à la mode. Le système des emphytéoses n’a pas permis d’éviter la spéculation et c’est à une refonte juridique de la propriété immobilière que l’on pense. Au temps des familles décomposées et recomposées, des veuvages de longue durée, de la mobilité internationale des jeunes diplômés…

La cité elle aussi avait pris un coup de vieux. La place des Sciences retrouve aujourd’hui sa jeunesse. Pour remplacer les poutres pourries on lui taille un costume pur chêne du pays. Le musée va s’habiller en seconde main de la cape de la bibliothèque. L’art mural couvre de couleurs ce que les urbanistes avaient imaginé rouge brique et gris béton.

Certains disent que le rôle historique de l’ucl comme bâtisseuse de ville est terminé. N’est-il pas venu le temps de la refondation ? L’utopie fondamentale du quartier Sciences était de créer une alliance nouvelle entre les techno­sciences et la vie de tous les jours. Cela reste un enjeu essentiel.

Tout au long de ces quarante ans, autour de la place Galilée ou ailleurs dans la ville, se sont développées des activités de culture scientifique. Dès 1974, l’animation urbaine Énergie sur la place, les rencontres chercheurs-habitants. Les innovations autour de l’écologie scientifique, de la bioéthique, de l’informatique ont fait l’objet de réflexions critiques, de partages de documents, de formations. La part prise par des pionniers de la ville dans le giec, dans la Maison du développement durable… est notable.

Mais les engagements des jeunes dans les études scientifiques et la carrière de recherche restent faibles. La faculté des Sciences a lancé le projet « Science infuse » dans l’espoir d’attirer davantage de vocations. Le temps est venu de faire le point sur la science dans la ville. De nouvelles formes de partage des savoirs se déploient : savoirs coopératifs, sciences citoyennes, des réflexions autour des tiers-lieux proches des bâtiments culturels, des territoires apprenants.

Dans la ville de 2012, comment revisiter les utopies pionnières ?

À lire également, Paul Géradin et Bertrand Ippersiel, « LLN. Entre commerce rentable et développement durable », La Revue nouvelle, avril 1997.