Lorsque les Nations unies plaident pour le découplage...

Olivier Derruine

En mars dernier, le Programme des Nations unies pour l’Environnement publiait un rapport [1] réalisé à sa demande par le Panel International sur les ressources et dont l’importance est inversement proportionnelle à la couverture médiatique — quasi nulle — dont il a bénéficié. Ce rapport d’une importance fondamentale est à l’exploitation des ressources ce que les rapports du GIEC sont à la lutte contre le changement climatique.

Si la question du pic pétrolier revient régulièrement dans les débats publics, il ne s’agit finalement que de l’arbre qui cache la forêt car c’est bel et bien un large éventail de ressources que nous utilisons quotidiennement sans même le savoir qui est en voie de raréfaction (le US Geological Survey qui fait figure d’autorité en la matière estime à quarante ans pour le cuivre, dix ans pour le lithium, vingt-cinq ans pour le plomb, vingt-cinq ans pour les minerais de fer, etc.). Celle-ci peut d’ailleurs être aggravée lorsque ces ressources sont contrôlées par un oligopole de pays ou d’entreprises qui soit décident de « fermer le robinet », soit postposent leurs investissements. Ainsi, le Chili, le Pérou et la Chine assurent 50% de la production mondiale de cuivre, 77% du platine mondial est issu d’Afrique du Sud tandis que 70% des minerais de fer sont contrôlés par trois grandes entreprises multinationales. Sans même parler de la spéculation sur les quelques ressources comme le cuivre ou le zinc qui sont « tradées » sur les marchés financiers. Mais, ces considérations nous écartent du propos du rapport qui se focalise sur les seules limites biophysiques de la planète.

Plutôt que d’analyser une pléthore de ressources qui noierait le message global dans les détails, le Panel International des ressources a choisi de se concentrer sur quatre grandes catégories de ressources : les métaux industriels, les matériaux de construction, les énergies fossiles et la biomasse. D’autres rapports suivront et zoomeront sur l’utilisation des sols, des eaux, le recyclage, les flux de métaux, les technologies d’atténuation des effets du changement climatique, etc.

Les grandes tendances mondiales

Entre le début et la fin du siècle dernier, la population mondiale a consommé huit fois plus de matériaux, la plus forte progression étant enregistrée pour les matériaux de construction (multiplication par trente-quatre !), suivis par les minerais et métaux industriels (multiplication par vingt-sept) et les énergies fossiles (multiplication par douze) ; l’utilisation de la biomasse a été plus modeste (multiplication par 3,6). Les ressources extraites sont ainsi passées de 7 milliards de tonnes métriques en 1900 à 55 milliards en 2000.

Si cette évolution semble astronomique, la consommation de ressources s’est déroulée à un rythme trois fois plus lent que la croissance économique et cela, malgré la tendance baissière des prix de ces ressources (diminution de 30% sur ce laps de temps). Par conséquent, un découplage relatif s’est opéré durant ces cent années.

De plus, cette croissance est également moins spectaculaire si on la rapporte à la croissance démographique : le taux métabolique, c’est-à-dire la consommation moyenne (directe et indirecte) de ressources par personne et par an a doublé, passant de 4,6 tonnes en 1900 à environ 9 tonnes en 2005. Cela dit, cette moyenne dissimule de fortes inégalités à travers le monde puisque le taux métabolique des pays industrialisés (où l’on observe une stabilisation depuis trente ans) est jusqu’à quatre à cinq fois plus élevé que celui des pays en développement. Ces deux catégories de pays ne sont d’ailleurs pas homogènes car plus la densité de population est importante (et à structure économique similaire), moins le taux métabolique sera élevé. Ainsi, à niveau de revenu par tête égal (environ 25.000 dollars par personne), la Belgique consomme 17 tonnes par habitant, soit beaucoup moins que le Canada (25), mais beaucoup plus que le Royaume-Uni (10) pour une densité de population respectivement de 360 habitants par kilomètres carrés, 3,3 et 247.

Cette relation n’est pas linéaire car certains pays ont exporté leurs charges environnementales en délocalisant dans des pays richement dotés en ressources naturelles et/ou à faibles couts de production. En l’espace de trente-cinq ans, le commerce des matières premières a été multiplié par 3,5, les pays industrialisés important deux tiers de toutes les matières Et les dégâts environnementaux ont crû de manière disproportionnée car la concentration des minerais s’est dégradée, ce qui signifie que pour une même quantité extraite, il faut aujourd’hui mobiliser trois fois plus de matières brutes qu’il y a cent ans, ce qui n’est pas sans causer des dommages collatéraux environnementaux (pollution des nappes phréatiques, perturbation des sols, perte de biodiversité, etc.). De plus, ces activités sont sans cesse plus énergivores alors que l’on estime aujourd’hui que 8 à 10% de la consommation primaire mondiale d’énergie sont dédiés à l’extraction de ressources [2] !

Trois scénarios d’ici 2050

À l’image des scénarios prospectifs réalisés par le GIEC en 2000 pour susciter une conscientisation de l’opinion publique et aider à la prise de décision dans la lutte contre le réchauffement climatique, le Panel élabore à son tour trois scénarios censés nous éclairer sur la nécessité de réussir un découplage absolu (et non plus relatif comme durant les précédentes décennies). Tous tiennent naturellement compte des méga-tendances les plus pertinentes (9 milliards d’êtres humains, urbanisation croissante) pour l’exercice. Ils ne sont pas bornés par le pic des différentes ressources.

Le scénario « business-as-usual » prolonge les tendances actuelles de la stabilisation du taux métabolique des pays industrialisés (16 tonnes par tête) et d’une convergence vers ce taux dans les autres pays. Il exclut toute innovation systémique majeure concernant l’utilisation des ressources. Il en ressort un triplement de la consommation des ressources (de 55 à 140 Gt). Par conséquent si, selon le WWF, l’humanité consomme actuellement 1,5 planète (en 2007) et que l’ONG s’attend à 2 planètes en 2030, on grimperait donc jusqu’à 4,5 planètes en 2050… Les émissions globales de CO2 quadrupleraient et briseraient le plafond du scénario le plus pessimiste imaginé par le giec !

Un deuxième scénario envisage une division par deux du taux métabolique des pays industrialisés et un rattrapage à ce taux de 8 tonnes par tête dans le reste du monde. Ce scénario repose sur un changement structurel substantiel et une prise de distance à l’égard du modèle de développement économique « à l’occidentale ». La consommation des ressources progresserait de 40% (70 Gt). Les émissions de CO2 seraient néanmoins plus du double que celles du scénario « moyen » du GIEC.

Enfin, un troisième scénario plus radical envisage une réduction du taux métabolique des pays industrialisés d’un facteur 3 à 5 tandis que les pays en développement participeraient également à l’effort global à hauteur de 10 à 20%, tout en s’attaquant à l’éradication de la pauvreté. Le taux métabolique global ne s’élèverait plus qu’à 6 tonnes par personne. L’extraction totale des ressources serait maintenue au niveau actuel. Les émissions de CO2 évolueraient de manière à maintenir le réchauffement climatique juste sous les 2°C d’ici à la fin du siècle. Mais, il n’en reste pas moins que la population mondiale surexploiterait toujours la surface de terre et le volume d’eau puisqu’on en resterait à 1,5 planète !

Repenser les systèmes d’innovation

Il résulte des trois scénarios que des efforts substantiels en termes d’innovation seront requis pour maintenir l’économie mondiale à l’intérieur des limites biophysiques de la planète, tout en parvenant à éradiquer la pauvreté (en disposant globalement de moins de ressources par personne, y compris dans les pays en développement comme le postule le scénario trois qui est le moins insoutenable). Et, de fait, on part de loin car dans son rapport préliminaire préparant sa Stratégie pour une croissance verte, l’OCDE avait mis en exergue un recul des investissements publics dédiés aux technologies vertes depuis le sommet du début des années quatre-vingt, ceux-ci n’atteignant plus que 4% du total de la recherche et développement public.

Par ailleurs, cela implique de repenser la nature même de l’innovation car jusqu’à présent, l’innovation est venue en appui de la croissance. Elle en a été un moteur à travers notamment le concept schumpéterien de destruction créatrice. Et l’un des facteurs qui a poussé les entreprises à mettre l’accent sur l’innovation comme facteur de compétitivité a été le cout salarial car il fallait gagner sur l’aspect qualitatif ce qui était perdu sur le plan du cout. La hausse récente des prix des matières premières poussée notamment par la spéculation (qui n’est pas abordée dans ce rapport), la crainte entourant l’embargo chinois des terres rares (la Chine assurant 97% de la production mondiale) pourrait être un incitant à réorienter l’innovation — surtout dans le secteur industriel où l’approvisionnement en matières premières représente le premier poste de couts de production et dont l’importance est deux fois supérieure à ceux des salaires ! — pour améliorer la productivité des ressources jusqu’à aller à repenser les méthodes de production et la chaine de valeur pour finalement arriver à réduire les ressources utilisées comme inputs.

S’il appartient au secteur privé d’assumer une grande partie de l’effort d’innovation et d’intégration des produits de l’innovation dans les processus de production, le Panel insiste sur l’importance d’une intervention des pouvoirs publics car étant donné que le secteur privé ne pourra s’accaparer l’intégralité des rendements, il ne sera pas incité à optimiser pour l’ensemble de la collectivité (et d’autant plus durant les périodes de faible croissance économique) le niveau de ces investissements.

juin 2011

[1Le rapport intitulé « Decoupling Natural Resource Use and Environmental Impacts from Economic Growth » est disponible à l’adresse : www.unep.org/resourcepanel/decoupling/files/pdf/Decoupling_Report_English.pdf.

[2P. Bihouix et B. de Guillebon, Quel futur pour les métaux ?, 2010.