Littérature chinoise : longévité et renaissance

Natacha Wallez
littérature, Chine.

Souvent considérée comme la plus vieille civilisation existante, la Chine est une société complexe, comptant autant de diversités culturelles, sociales, linguistiques... et où le culte du passé reste omniprésent. Pourtant, l’Empire du milieu demeure une figure de précurseur à bien des égards (mise au point de l’encre, de l’écriture, de l’imprimerie). La littérature chinoise, elle-même, est une particularité dans l’histoire de la Chine et de l’humanité. C’est sans aucun doute lié au particularisme de la langue chinoise et de son écriture qui, non seulement, engendrent des difficultés de traduction, mais nous éloignent totalement de l’idée de « littérature » telle que nous l’entendons en Occident. Force est de constater que les Chinois s’expriment « différemment » : tandis que les écrivains occidentaux tentent de s’exprimer aussi clairement que possible, avec logique, de manière directe (même en poésie), les Chinois préfèrent utiliser... le pouvoir de la suggestion.

Dès les textes de l’Antiquité, le sous-entendu est omniprésent : aphorismes et anecdotes suffisent aux Chinois pour se comprendre entre eux, et à chacun de tirer sa propre conclusion. Là où les Occidentaux tenteront de créer une image, les Chinois resteront dans l’allusion, voire même dans ce qui peut nous sembler absurde. Au fil des siècles, ces figures de style sont devenues des références, des proverbes, voire des clichés. Pourquoi cette façon « sous-entendue » de s’exprimer ? La Chine est une civilisation qui fut confrontée aux régimes forts, et si ce détournement du langage subsiste encore aujourd’hui, c’est que l’expression directe peut être dangereuse à chaque instant de la vie.

La Chine a connu vingt-quatre dynasties et environ quatre cents empereurs-rois. En empruntant un raccourci facile, nous pouvons dire que chacune de ces dynasties a marqué l’apogée d’un genre littéraire. : la dynastie des Tang (618-907) aurait été l’ère des poèmes, la dynastie des Song (960-1279) celle des poèmes chantés, la dynastie Yuan (1279-1368) celle de l’opéra, et les dynasties Ming (1368-1644) et Qing (1644-1911) celles du roman. Quant à la période moderne de l’entre-deux-guerres, elle vit l’avènement de la nouvelle.

Très longtemps traditionaliste et tournée vers le passé, la Chine subit bon nombre d’influences étrangères durant la deuxième moitié du XIXe et le début du XXe siècle. À cette époque, l’Occident impose sa présence en Chine développant même chez les Chinois un complexe d’infériorité, les poussant à rejeter les valeurs traditionnelles, considérées comme honteuses. Les Chinois se mettent à imiter, donnant naissance à des œuvres littéraires souvent décevantes tant elles semblent être de pâles copies de nouvelles et romans occidentaux. 1919 est une date essentielle de l’histoire littéraire chinoise : peu après la naissance de la République chinoise, les jeunes universitaires réclament et obtiennent la disparition de la langue littéraire classique au profit d’une langue moderne (Baihua).

En 1942, tandis que les communistes continuent peu à peu à s’emparer de la Chine, la littérature comme les arts n’ont plus d’autre alternative que de « servir le peuple ». Les écrivains bénéficient d’une bonne situation, à condition que leur production loue les mérites du nouveau régime… avec une absence quasi totale d’esprit critique. S’ensuit la révolution culturelle. La plupart des auteurs sont réduits au silence. Bon nombre d’écrivains seront envoyés en camps de travail ou déportés à la campagne. La mort de Mao Zedong, en 1978, mettra fin à cette catastrophe culturelle et la Chine recommencera à s’ouvrir, petit à petit. Bien que les évènements de Tian’anmen, en 1989, poussassent à l’exil un grand nombre d’intellectuels, depuis 1978, la vie littéraire chinoise se développe avec force, suivant de près les profonds changements de la société chinoise : bon nombre de mouvements et d’écoles voient le jour et il est parfois difficile de s’y retrouver.

Après cette brève mise en contexte historique, indispensable pour comprendre l’évolution littéraire chinoise, voici quelques jalons de cette histoire littéraire, évoqués par le biais d’œuvres et d’auteurs. Les choix présentés ci-après sont certes subjectifs, mais ils ont le mérite d’avoir fortement marqué leur époque.

Les premiers textes marquants : le canon confucéen et les classiques

C’est sous la dynastie de Zhou (1046 à 256 av. JC), qu’apparaissent les premiers écrits chinois. Ceux-ci constituent les fondements de la culture et de la philosophie du pays. De cette époque ne restent que quelques annales historiques, des ouvrages de philosophes et deux recueils de poèmes. Difficile de ne pas citer ici « le premier des sages », Confucius (551-479 av. J.C.), humaniste pragmatique qui occupe une place exceptionnelle dans l’histoire de la culture et de l’éducation. Confucius vécut l’époque où le féodalisme fit son apparition, succédant à l’esclavagisme et il sentit toute l’importance de ce changement qui popularisait la culture. Il ouvrit une école accueillant tant les riches que les pauvres. Confucius aurait eu plus de trois mille disciples, et aujourd’hui encore, son enseignement continue d’influencer la culture et l’éducation, mais aussi, l’économie, la politique et l’éthique de la Chine.

Issus de la tradition orale, les principes du confucianisme sont regroupés en un ensemble de textes canoniques qui constituent la base de cette doctrine philosophique, formée par les commentateurs et les proches de Confucius. À l’époque, cinq textes « classiques » constituaient les fondements du confucianisme, déclaré doctrine de l’État. Plus tard, d’autres textes s’ajoutèrent ainsi que des commentaires complétant les textes, afin de mieux comprendre le message transmis. Au XIIe siècle sont donc compilés ce qu’on a coutume d’appeler les Classiques ou les Quatre livres, comprenant notamment les écrits de Confucius et ceux de Mencius (penseur chinois, 380-289 av. J.C.). Le commentaire accompagnant ces textes continue de faire autorité à l’heure actuelle. Parmi ces Quatre livres introduisant la philosophie chinoise et le confucianisme, citons quelques parties majeures dont les Analectes de Confucius, exposant la vie, les discours et les paroles de Confucius, rassemblés par ses disciples et le Mencius : reprenant les entretiens de Mencius avec les rois de son époque (Mencius était à la recherche d’un roi capable de restaurer la paix).

Jusqu’à la fin de l’Empire en 1911, la connaissance des Quatre livres était indispensable et constituait la matière d’examen pour occuper les postes dans la fonction publique. Outre les Quatre livres, tout postulant devait également connaitre les Cinq Classiques. Parmi ceux-ci, le Classique des vers, anthologie rassemblant quelque trois-cents poèmes datant du XXVIe au Ve siècle av. J.C., et attribuée à Confucius (hypothèse peu probable puisque les contemporains de Confucius citaient déjà cette anthologie). La variété des thèmes abordés est impressionnante : l’amour, le mariage, les guerriers et batailles, l’agriculture, les bénédictions, l’accueil, les fêtes et banquets, les cérémonies classiques, les sacrifices, la musique et la danse, les chants dynastiques, les légendes dynastiques, la construction de bâtiments, la chasse, l’amitié, la morale et les lamentations. Certaines figures poétiques utilisées dans le Classique des vers ont traversé l’épreuve du temps et ont jalonné l’histoire de la poésie chinoise.

Au fil des siècles, d’autres textes canoniques furent compilés et enrichis, étroitement liés aux écoles de pensée et aux dynasties qui se sont succédé en Chine. Citons ainsi, les classiques du taoïsme, de l’art militaire… et les Chants de Chu, compilés par le bibliographe Liu Xiang (77-6 av. J.C.). Tandis que les poèmes du Classique des vers sont presque tous anonymes, les Chants de Chu sont les premiers témoignages de poésie personnelle. Le long poème d’ouverture du recueil, Li Sao, est écrit à la première personne et relate la vie de son auteur Qu Yuan.

L’âge d’ôr de la poésie

C’est sous la dynastie des Tang (618-907), connue pour son raffinement et son rayonnement culturel, que la poésie atteint son apogée. Parmi les poètes les plus célèbres de cette époque, Li Bai (701-762), mena une vie légendaire qui inspira plus d’un récit. Il passa la plus grande partie de sa vie à voyager à travers la Chine. Influencée par les pensées confucéenne et taoïste, sa forte personnalité fascinait autant le peuple que la noblesse. La nature sauvage, fascinante et puissante, l’inspira profondément dans ses poèmes où réalisme et mythologie s’entremêlent. Enfant terrible de la poésie, LI Bai fut très apprécié en son temps, et encore aujourd’hui, ses poèmes sont connus de tous.

Du Fu (712-770) est souvent considéré comme le frère ennemi de Li Bai. Du Fu vouait cependant une forte admiration à son ainé, en l’honneur de qui il écrivit quatorze poèmes. Attirée par la nouveauté prosodique, sa source principale d’inspiration est son propre rôle au sein de la société dans laquelle il évolue. La vie fut bien plus difficile pour Du Fu que pour Li Bai, et c’est sans doute ce qui explique ce besoin omniprésent d’introduire la politique et la responsabilité sociale dans sa poésie. La poésie n’est plus ici une simple création artistique ou un déversoir à sentiments, elle devient, tout comme la prose, l’expression de la vie dans ses aspects les plus pratiques.

Apparait alors une nouvelle forme poétique, le « ci ». Chantés sur des airs populaires, les ci parlent de courtisanes, d’amour, de musique. Su Dongpo, aussi connu sous le nom de Su Shi (1036-1101), va alors introduire de nouvelles thématiques comme la guerre et les guerriers. Outre des poèmes, il écrivit des lettres et des essais, et fut l’un des meilleurs écrivains parlant de la sagesse chinoise. Auteur de plus de deux mille poèmes, ceux relatifs aux voyages et aux histoires sont les plus aboutis. En outre, ses autres écrits sont d’une importance capitale pour mieux comprendre la Chine du XIe siècle.

Considérée comme la plus grande poétesse de Chine, LI Qingzhao (1083-1151) montra très vite des dispositions pour les lettres et fut rapidement reconnue pour la qualité de ses vers. Sa vie fut une succession d’heurs et malheurs, et sa seconde union se révéla effroyable : son mari n’avait que faire de la littérature et maltraitait la poétesse alors âgée d’une cinquantaine d’années. Elle divorça et finit sa vie seule, trouvant refuge dans une poésie de plus en plus mélancolique sur le thème de l’amour perdu.

L’apparition d’autres genres littéraires

La poésie ne fut pas le seul genre abordé par les lettrés. Le théâtre fut largement représenté. Ainsi, Wang Shifu (fin XIIIe-début XIVe) écrivit la plus célèbre pièce d’amour chinoise, La chambre de l’aile ouest.

Des romans virent également le jour : Au bord de l’eau, écrit par Shi Nai’an (ca 1296-ca 1370) relate les aventures de cent-huit héros, brigands révoltés contre la corruption du gouvernement. Adeptes des arts martiaux, ces insoumis vivent de multiples aventures, enrichies par leurs différences, leur personnalité. Étroitement lié à Shi Nai’an, Luo Guanzhong (ca 1330-ca 1400) est un érudit célèbre pour ses romans historiques. Le plus fameux d’entre tous est L’épopée des trois royaumes, qui retrace un siècle d’histoire de Chine (de 184 à 280). L’action se déroule dans de nombreux royaumes habités par des monstres, héros immortels, magiciens et seigneurs désireux de contrôler la Chine.

Entre le XIVe et le XVIIe siècle, le régime despotique en place entraine une raréfaction des poètes et des philosophes. Par contre, le roman ou le théâtre, sans doute moins dangereux, font leur apparition. Parmi les dramaturges dont les œuvres sont encore jouées partiellement aujourd’hui, celles de Tang Xianzu (1550-1616) qui se consacra à l’écriture après avoir embrassé une carrière de fonctionnaire. Son œuvre est un recueil de quatre pièces, Les quatre rêves. Ses thèmes de prédilection sont les amours contrariées, qu’il aborde sur un ton féerique. La plus célèbre de ses pièces est le Pavillon aux pivoines. Selon la légende, une jeune fille serait morte d’émotion en lisant ces vers lors de leur édition. Depuis le début du XXe siècle, Wu Cheng’en (ca 1500-ca 1582) est désigné comme le dernier rédacteur du roman le Voyage en Occident, considéré comme l’un des grands classiques de la littérature chinoise. Le Voyage en Occident parfois traduit Le roi des singes, décrit l’expédition du bonze Xuanzang en Inde au VIIe siècle. Accompagné du Singe de la montagne, du Cochon aux huit vœux et du Bonze des sables, il rencontre une multitude de créatures fantastiques. Les trois compagnons devront tout au long de leur périple, montrer qu’ils peuvent devenir meilleurs. L’intérêt de ce roman réside dans les différents niveaux de lecture et la grande diversité des sujets traités. Le ton humoristique souvent employé en fait une très bonne satire sociale.

La fin d’un Empire

Ultime dynastie de la Chine, la dynastie des Qing est d’origine mandchoue. Fortement liée à la culture chinoise, cette dynastie apporta à la Chine une longue période de calme et de paix, honorant les lettrés et participant à la réalisation et à la diffusion d’encyclopédies, d’anthologies et de dictionnaires. Pourtant, la dynastie des Qing subit au cours du XIXe siècle de nombreuses défaites militaires et fut confrontée aux rébellions et aux pressions internationales. Cette dynastie fut renversée en 1912, lorsque le dernier empereur Puyi, abdiqua, à l’âge de sept ans.

La poésie de cette époque est personnelle et sincère et verra son déclin à la fin du XVIIIe siècle. Le roman quant à lui, revêt plusieurs formes : il peut être savant, fantastique, satirique, ironique, analytique, héroïque ou de mœurs. Pu Songling (1630-1715) en est le meilleur représentant. Ses Contes étranges du studio bavard sont un recueil de cinq-cents contes fantastiques écrits en langue classique. Aussi connus sous le titre Chroniques de l’étrange, bon nombre de ces contes ont été la base d’adaptations cinématographiques. La femme-renarde est un personnage récurrent dans ces contes. Tantôt démoniaque, tantôt bienfaisante, elle incarne la beauté fatale, et tend à remettre le héros sur le droit chemin.

Le Rêve dans le Pavillon rouge, de Cao Xueqin (ca 1719-ca 1763) est un roman autobiographique. Il s’agit d’une œuvre inachevée, publiée plusieurs années après le décès de ce romancier, également poète, peintre et musicien. Issu d’une famille ayant connu grandeur et décadence, richesse et misère, il fut admiré et apprécié par ses contemporains. Le Rêve dans le Pavillon rouge est une œuvre gigantesque de trois mille chapitres représentant plus de trois mille pages dans leur traduction française. Ce pavillon rouge désigne le gynécée et relate l’histoire d’amour entre un jeune homme et sa cousine. Référence littéraire indispensable, ce roman-fleuve de Cao Xueqin inspira notamment les écrivains Lao She et Ba Jin et fut traduit dans une trentaine de langues.

Li Yu (1611-ca 1679), dramaturge n’hésitant pas à prôner les plaisirs de la vie, ouvrit une librairie après avoir raté les examens de fonctionnaire et se consacra à l’écriture. Li Yu n’appréciait pas les tragédies. Il écrivit donc dix pièces gaies, la plupart faisant l’éloge de l’amour entre les jeunes gens. Non content d’écrire des pièces de théâtre, Li Yu créa sa propre troupe de théâtre pour les interpréter. Lui-même jouait parfois. Vingt années durant, il parcourut la Chine, dirigeant toutes les étapes de la création théâtrale. Il consigna son expérience dans le livre Lettres des humeurs et eut ainsi un fort impact sur le développement du théâtre et de la littérature chinois. Son œuvre la plus célèbre est De la chair à l’extase, roman érotique initiatique.

L’avènement de la littérature populaire

Jusqu’alors, deux littératures coexistent en Chine : la littérature lettrée et la littérature populaire. Cette dernière est l’apanage du théâtre, des ballades, des chansons populaires, des romans et des légendes. Il s’agit d’adaptations d’œuvres orales.

Au XXe siècle, la littérature populaire va enfin être considérée sur le même plan que la littérature classique et l’écrivain Lu Xun (1881-1936) n’est pas étranger à ce phénomène. Lu Xun s’intéresse fortement à la littérature occidentale et traduit notamment en chinois deux romans de Jules Verne. En 1918 paraît le Journal d’un fou, écrit en langage parlé. Le succès est immédiat, et l’ouvrage devient vite le « texte fondateur de la nouvelle littérature chinoise ». Démocratie, science, individu, nation, autant d’idées occidentales qui s’emparent peu à peu de la population. L’œuvre est ici abondante : des récits, des poèmes, des critiques et des études sur la littérature et la traduction. Initialement publié dans la revue Nouvelle Jeunesse, le Journal d’un fou est le récit d’un homme persuadé que les habitants de son village souhaitent le tuer et le manger. Or, ce fou se révèle être le seul personnage sensé d’une société en déclin. Aujourd’hui, Lu Xun est régulièrement cité par les écrivains contemporains comme une référence essentielle dans leur cheminement littéraire.

La découverte de la fiction chinoise

D’origine mandchoue, Lao She (1899-1966) fut très jeune baigné dans une société en pleine évolution. Lao She s’est consacré exclusivement à l’écriture à la suite du succès de sa première œuvre le Tireur de pousse-pousse. Son œuvre majeure Quatre générations sous un même toit est un long roman décrivant la vie d’une famille pékinoise au fil des péripéties de l’histoire chinoise. Ses personnages sont tirés du petit peuple de Pékin dont il a conservé la langue. De retour en Chine après un séjour en Angleterre et aux États-Unis, il devient un personnage important du monde des arts et des lettres. Lao She se serait suicidé après avoir été dénoncé et critiqué lorsque la Révolution culturelle éclata.

Né au sein d’une famille aisée de fonctionnaires, Ba Jin (1904-2005) est un écrivain prolifique dont la carrière est singulièrement liée à l’histoire mouvementée de la Chine. Apolitique, il vécut deux ans à Paris et fut, tout comme Lu Xun et Lao She, l’un des premiers écrivains à utiliser la langue de la rue. Bien que son œuvre ne soit pas conforme aux critères du régime, Ba Jin deviendra membre du conseil de culture et d’éducation après la fondation de la République populaire de Chine. Cela ne lui évita pourtant pas de subir les humiliations des Gardes Rouges durant la révolution culturelle. Réhabilité en 1977, il fut élu membre du comité permanent de l’Assemblée nationale. Sa trilogie autobiographique Famille, Printemps et Automne, est devenue un classique.

L’émergence des formes contemporaines

Jusqu’au début des années quatre-vingt, la littérature chinoise est quasiment absente des librairies et des bibliothèques occidentales. La mort de Mao Ze Dong en 1978 contribuera de manière fulgurante à l’évolution de la vie littéraire chinoise. 1978 est ainsi une année charnière, un déclencheur de genres littéraires. Tandis que la « poésie obscure » est produite par de jeunes auteurs incompris de leurs ainés, Lu Xinhua (1954-…) publie une nouvelle intitulée La plaie, marquée par les cicatrices laissées par les années de troubles qu’a subies le peuple chinois. C’est donc tout naturellement que ce genre portera le nom de « littérature des cicatrices ». Deux thématiques majeures illustrent la littérature des cicatrices : d’une part, les malheurs du peuple et les persécutions physiques et morales ayant caractérisé la période de la Révolution culturelle et, d’autre part, les « jeunes instruits », envoyés dans les campagnes dès 1968 pour permettre à Mao de mettre de l’ordre au sein de cette jeunesse turbulente.

À la même époque apparait la « littérature de reportage » qui permet aux écrivains d’exprimer leurs opinions négatives à propos de la société afin de tenter de la redresser de l’intérieur. L’un des plus grands représentants de cette littérature de reportage est l’écrivain et journaliste Liu Binyan (1925-2005). Deux fois mis au ban par le Parti communiste, il reste l’un des écrivains les plus admirés en Chine, et son œuvre Entre hommes et démons en fait en quelque sorte un écrivain justicier. Farouche défenseur de la liberté de pensée, Liu Binyian sera expulsé de Chine par le régime et continuera de dénoncer la répression depuis les États-Unis. Toute proche du reportage, la « littérature de témoignage », est un travail documentaire plus qu’un travail littéraire. Au milieu des années quatre-vingt, l’auteure Zhang Xinxin (1953-…) s’entretient avec des centaines de citoyens à propos de leur quotidien. Il en résulte des portraits de chinois de l’époque, réunis dans L’homme de Pékin. Les témoignages sont conservés tels quels, sans aucun « retravail » littéraire.

Si ces genres précédemment cités sont souvent enclins à une pensée profonde, il existe également une forme littéraire d’introspection. Avant tout « littérature de réflexion », elle permet aux auteurs d’analyser ce que fut la situation du pays durant la révolution culturelle, ainsi que les conséquences de celle-ci. Paradoxalement, les représentants de ce genre restaient attachés à leurs convictions politiques, et ce malgré les souffrances endurées. Ainsi, l’écrivain Wang Meng (1934-…), engagé très jeune dans la politique, sera longtemps interdit d’activité littéraire. Ses exils successifs et forcés seront illustrés dans ses œuvres, notamment dans ses Contes de l’Ouest lointain. Le vieux Ba Jin, cité précédemment, participera également à l’essor de cette littérature de réflexion. Notamment en publiant ses souvenirs, traduits en partie en français dans Pour un musée de la Révolution culturelle. Ses souvenirs ont été rédigés, non pas en tant qu’écrivain, mais en tant que témoin des souffrances des hommes.

À cette époque, on constate un grand impact de la littérature chinoise en Occident, et les écrivains chinois, quant à eux, ont également un accès nettement plus aisé à la littérature étrangère : la pression politique est moindre, et de nombreuses traductions parviennent jusqu’aux lettrés contemporains. Conscients que le fond et la forme sont étroitement liés, les auteurs chinois vont étudier les formes littéraires occidentales et ainsi s’éloigner de la tradition littéraire chinoise. Après 1985, la littérature « moderniste » occidentale marquera fortement la littérature chinoise. Ainsi Xu Xing (1958-…), écrivain et musicien, déroute le lecteur en démontant l’ordre chronologique et l’espace dans lequel se déroule le récit. Maniant aisément ironie et provocation, Xu Xing est un auteur peu prolixe. Il travaille une dizaine d’années sur son second roman, Et tout ce qui reste est pour toi, et met presque autant de temps à le faire publier. Il est l’un des premiers écrivains à avoir développé son blog littéraire, aujourd’hui considéré comme un indispensable de la toile.

Wang Meng, déjà abordé plus haut, est certes un peu plus âgé, mais il est souvent cité comme l’un des premiers auteurs modernistes. Son œuvre maitresse date de 1986, Pantins articulés. Il y présente des intellectuels chinois partagés entre mœurs orientales et occidentales. C’est le même Wang Meng qui saluera en 1985 le Premier essai sur l’art du roman moderne, rédigé en 1981 par Gao Xingjian (1940-…), dramaturge, écrivain et traducteur du français dont la renommée a largement dépassé les frontières chinoises depuis qu’il a obtenu en 2000 le prix Nobel de littérature. Dans cet essai, Gao Xingjian analyse les procédés qu’utilisent les romanciers occidentaux pour élaborer leurs chefs-d’œuvre. Cet essai démontre que les formes modernes ne donnent pas forcément naissance à des œuvres décadentes. Parmi les romans de Gao Xingjian, citons notamment La montagne de l’âme et Le livre d’un homme seul.

Contradictoirement, la « littérature moderniste » produit l’effet inverse à celui jusqu’ici décrit, notamment avec le mouvement « à la recherche des racines ». Ce mouvement est inspiré par Wang Zengqi (1920-1997) qui, après trente ans de silence forcé, se mit à écrire en prose poétique ses souvenirs, ses observations des paysages, les mœurs de sa province natale… La « littérature des racines » retourne donc aux racines de la civilisation chinoise. Les écrivains des racines se spécialisent ainsi dans une région (souvent celle dont l’écrivain est originaire). Han Shaogong (1953-…) demeure la figure représentative de ce mouvement des racines. Son père se suicide au début de la Révolution culturelle et il devient Garde Rouge, avant d’être envoyé en 1968 à la campagne. Il publie dès 1979 et bon nombre de ses textes sont primés de concours nationaux. Pa pa pa est un roman emblématique du mouvement. Il parait en 1986 et met en scène Bingzai, jeune simplet orphelin qui ne sait dire que deux mots. Lorsque le village commence à manquer de vivres, il semble que le sacrifice de Bingzai soit inévitable. Avec ce roman qui connut un vif succès en Chine, l’auteur aborde de manière onirique des questions existentielles de la Chine.

En réaction aux mouvements moderniste et des racines, le « roman d’avant-garde » rompt avec une tradition qui dotait la littérature d’une mission essentiellement éducative. Les auteurs avant-gardistes, très inspirés par les écrivains occidentaux comme Jorge Luis Borges, Alain Robbe-Grillet… semblent renier la tradition chinoise. Ils se préoccupent davantage de savoir « comment écrire », plutôt que du réel sujet du roman. Les avant-gardistes apparaissent sur la scène littéraire aux alentours de 1985. Le « néoréalisme » est considéré comme l’un des plus grands mouvements d’avant-garde. Le roman néoréaliste décrit avec fidélité la vie quotidienne dans tous ses aspects. La structure du roman consiste à suivre un personnage et le récit évolue au fil du temps qui s’écoule. Un langage simple est préféré pour décrire la vie quotidienne et le style est teinté de tristesse.

Parmi ses illustres représentants, Su Tong (1963-…) excelle à dresser le portrait de personnages vivant dans la Chine impériale ou républicaine. Bien que n’étant pas issu d’une famille littéraire, Su Tong poursuit des études de littérature chinoise et devient rédacteur d’une revue à Nankin. Il écrit ensuite plusieurs nouvelles et romans, parmi lesquels, Épouses et concubines, adapté à l’écran par Zhang Yimou en 1991. Dans les années vingt, Songlian devient la quatrième épouse d’un homme aisé et souhaite bien en profiter. C’est sans compter les autres épouses et leurs enfants. La jeune femme va devoir faire preuve de beaucoup de patience et de perspicacité pour déjouer les complots de ses rivales.

Si ces genres nouveaux contribuent à donner à la littérature chinoise contemporaine ses lettres de noblesse, de grandes thématiques sont également abordées par les auteurs contemporains, et pourraient elles aussi faire l’objet d’un genre à part entière. Parmi elles, la « ruralité », la campagne, occupent une place très importante.

Né dans une famille de paysans, Mo Yan (1956-…) est à l’heure actuelle l’un des écrivains les plus réputés en Chine, et pressenti comme prix Nobel. Contrairement à d’autres de ses contemporains, issus de milieux cultivés et éduqués à la lecture des grands romans classiques chinois, Mo Yan s’est formé en écoutant les contes et histoires que lui narrait sa grand-mère. Son premier succès est la nouvelle Le Radis de cristal, paru en 1981, l’histoire d’un jeune, indifférent à ce qui l’entoure. À partir de là, Mo Yan va décrire la vie dans les campagnes de sa province natale qu’il aborde d’un point de vue historique dans Le clan du Sorgho (1986-…), et d’un point de vue politique dans La mélopée de l’ail paradisiaque (1988-…). Largement autobiographiques, ses œuvres sont écrites dans un style réaliste, même s’il n’hésite pas à introduire l’étrange, le magique. Il évoque librement le sexe, le pouvoir, la politique, souvent avec humour et intelligence. Parmi les quatre-vingts ouvrages qu’il a écrits, la saga familiale, Beaux seins, belles fesses, est le seul roman dont certains passages ont été censurés.

La « ville » n’est pas en reste et est un sujet fréquemment abordé par les auteurs chinois contemporains. Ainsi, Chi Li (1957-…) dépeint la réalité sociale de ses contemporains et se rattache à la « littérature réaliste ». Chi Li commence à écrire en 1981, après avoir exercé la médecine durant plusieurs années. Dans la grande majorité, ses romans témoignent de l’évolution des mœurs et des modes de vie des habitants des villes. Trouée dans les nuages dépeint l’histoire d’un couple de quadragénaires en apparence parfaitement heureux. Cependant, chaque soir, les époux s’entredéchirent à coups de révélations et de vie cachée.

Maitre du « roman psychologique », Wang Anyi (1954-…) offre le rôle principal de son roman Le chant des regrets éternels à la ville de Shanghai. Elle emprunte le titre de ce roman au poète Bai Juyi (IXe siècle) et met en scène le lien étroit qui se tisse durant plusieurs décennies entre la ville de Shanghai et Wang Qiyao, jeune reine de beauté, contrainte de retomber dans l’anonymat. Enfant précoce, Wang Anyi nait dans une famille d’écrivains. Auteure prolifique, elle obtient de nombreux prix littéraires dont le prestigieux prix Maodun en 2000 pour Le chant des regrets éternels.

Et pour clore ces quatre mille ans d’histoire…

Bien que vivement contrôlée par les autorités chinoises, la toile du web a vu émerger une littérature indépendante par le biais de blogs, de pages personnelles… Récits de vie, journaux (très) intimes, la « cyber-littérature » est en adéquation avec un élan de créativité énorme. L’accession à la notoriété est bien plus aisée par le biais de ces nouveaux canaux, et aujourd’hui, tous les romans sont accessibles en ligne, quasi gratuitement. Selon les chiffres récemment exposés lors d’un séminaire consacré au marché du livre en Chine, pas moins de dix mille sites littéraires seraient recensés et consultés par quatre cents millions d’internautes.

Aujourd’hui, le régime ne réprime plus que les auteurs qui s’opposent de manière directe au parti. Il est ainsi possible de s’exprimer plus ou moins librement sous l’œil vigilant d’un État autoritaire, et non plus totalitaire. Certes, certains tabous subsistent, mais bien que soumis à certaines contraintes, les écrivains ne sont plus réduits au silence. Jusqu’il y a peu, le marché de l’édition chinoise était fortement limité au seul territoire chinois. À elle seule, la Chine compte un peu moins de six cents maisons d’édition sous l’égide de l’État, plus de mille relèvent du secteur privé. Chaque année, deux cent cinquante mille titres paraissent et c’est sans compter l’émergence de la littérature sur Internet. Chez nos voisins français, certaines maisons d’édition se sont spécialisées dans la littérature orientale : difficile de ne pas relever l’excellent travail éditorial de Philippe Picquier et de Bleu de Chine. Grâce à ces éditeurs, nous, lecteurs francophones, accédons à une goutte d’eau dans l’océan de la littérature chinoise d’hier et d’aujourd’hui, qui amène une incontestable touche d’originalité dans le foisonnement littéraire mondial.

Cet article est une version courte d’« Introduction à la littérature chinoise », de Natacha Wallez, Indications, octobre 2009, n°379, dossier « Europalia China », p. 49-78.

Bibliographie