Lire cet article expose à un risque de radicalisation

Renaud Maes • le 27 mars 2015
Terrorisme.

À la suite des attentats de Bruxelles, Paris et Copenhague, de l’opération policière verviétoise, des départs vers la Syrie de « jeunes candidats au djihad » paraît-il nombreux [1], le débat politique s’est soudain cristallisé autour d’un terme : la radicalisation. Le problème est ainsi posé : ces « jeunes » qui en arrivent à perpétrer des massacres se sont radicalisés, il faut donc « stopper » le mécanisme de la radicalisation pour éviter de nouveaux massacres. Insistons, il ne s’agit donc pas d’agir uniquement pour prévenir « l’acte terroriste », mais d’agir en amont, dans un processus qui pousserait les individus à poser cet « acte terroriste ». Après la « stratégie fédérale belge contre la radicalisation violente » lancée en 2014, s’annoncent donc des « plans de lutte contre la radicalisation en prison et à l’école ». On notera que prison et école sont ici vues comme des contextes, des lieux — nous y reviendrons.

La question de l’action sur le « processus de radicalisation » n’est pas neuve. En 2005 déjà, soit dix ans avant les évènements actuels, l’Union européenne faisait connaitre sa « stratégie visant à lutter contre la radicalisation et le recrutement de terroristes ». Elle suivait ainsi l’impulsion du Royaume-Uni, de l’Espagne et des Pays-Bas, après les quatre attentats de Londres du 7 juillet 2005, les attentats de Madrid du 11 mars 2004 et l’assassinat de Theo van Gogh à Amsterdam en novembre 2004. Ces attentats marquent en particulier un infléchissement important dans les discours politiques britanniques et hollandais : ces pays qui défendaient jusque-là un certain modèle de « multiculturalisme » se mettent à en douter. Le « multiculturalisme » se voit ainsi accusé d’avoir, en favorisant une forme de « communautarisme sectaire », engendré des homegrown terrorists, comme les appellent les nombreux experts qui publient de larges rapports à l’initiative de lobbys et d’instituts privés.

Cette doctrine du « homegrown terrorist » donne un nouveau souffle à l’angoisse de l’ennemi intérieur, vieille antienne des néoconservateurs qui fait écho à l’antique crainte de la dilution de l’« identité nationale » qui taraude les empires coloniaux du XIXe siècle. Dans les années 1990 et à la suite de la diffusion de la thèse du « choc des civilisations » popularisée par Samuel Huntington et distillant d’ores et déjà l’idée d’un risque « interne » aux sociétés occidentales [2], c’est cette crainte qui justifie la mise en place de dispositifs de « vigilance » inspirés, comme l’a montré Mathieu Rigouste dans le cas du plan Vigipirate français [3], des méthodes de contrôle utilisées dans les colonies britanniques et françaises dès la fin du XIXe. Les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis joueront ensuite le rôle de catalyseur, et dans la foulée les « puissances occidentales » attribuent d’énormes moyens à ce « contrôle interne » qu’elles renforcent largement — on pense par exemple à la « stratégie antiterroriste » Contest lancée en 2003 au Royaume-Uni. La doctrine du homegrown terrorist s’est donc inscrite dans un contexte qui lui était d’ores et déjà largement favorable.

L’invention de la radicalisation

Le « processus de radicalisation » fait dans la foulée l’objet de nombreux rapports commandités notamment par les autorités européennes en 2005 [4] : cinq rapports sont ainsi réalisés à la demande de la Commission, un seul étant produit par un groupe d’universitaires rassemblés au sein du « groupe d’experts de la Commission européenne sur la radicalisation violente » et les quatre autres étant élaborés par des think tanks. Les conclusions du rapport du réseau universitaire remettent clairement en cause la notion même de radicalisation : elles soulignent notamment que l’adhésion à une idéologie spécifique n’augure en rien d’un passage à l’acte ou encore, que le mot « radicalisation » pousse à des amalgames dangereux notamment pour l’expression de certaines opinions politiques légitimes, mais considérées par d’aucuns comme radicales. Ces conclusions seront immédiatement rejetées par les commanditaires européens.

Un autre de ces rapports, commandé à l’International Center for the Study of Radicalisation (ICSR), think tank logé par le King’s College, fera quant à lui l’objet d’une utilisation intense et inspirera en particulier largement les actions prises dans le cadre du volet « Prevent » de la stratégie antiterroriste de l’Union européenne, actualisée en 2008 et 2014. Il faut préciser d’emblée que ce rapport accrédite les thèses défendues par les autorités européennes de l’existence de « passerelles menant à la radicalisation », pointant le « recrutement dans les mosquées », et suggère qu’il puisse être possible de fournir des « profils-types » de personnes susceptibles de se radicaliser. Il suggère de plus que le recrutement s’opère via internet et que le problème de radicalisation est avant tout un problème lié à la « victimisation » des « communautés musulmanes » et recommande une « politique de tolérance zéro » envers les « organisations passerelles », passant par la fermeture de certaines mosquées, librairies radicales, etc. Notons au passage que c’est l’ICSR qui a depuis fourni les statistiques comparatives les plus citées des « départs vers la Syrie » de jeunes Européens.

Aux États-Unis, le think tank néoconservateur américain Foundation for Defense of Democracies, diffuse en 2009 une étude qui sert encore aujourd’hui de référence fréquente [5]. Cette étude, à la méthodologie opaque, décompose en quatre phases la « radicalisation islamiste » : la préradicalisation, l’auto-identification, l’endoctrinement, la « djihadisation ». Elle suggère la possibilité pour les autorités publiques d’intervenir lors de la phase « d’auto-identification », notamment en contrôlant l’accès à internet et en mettant en place une surveillance spécifique des lieux de culte musulmans. Cette analyse en « quatre phases » s’est retrouvée notamment dans le discours de François Hollande qui a fait suite immédiate aux attentats parisiens.

Le point commun de la plupart des discours d’experts autorisés tient dans une double hypothèse que recouvre la notion de radicalisation : les terroristes sont des déviants, mais leur déviance est le fruit d’une trajectoire individuelle pouvant être modélisée selon une série d’étapes, passant par des interactions déterminantes. Cette double hypothèse a deux conséquences : d’une part, puisque les terroristes sont des déviants, il n’est pas envisageable que leurs schémas de pensée puissent être cohérents et analysés de manière rationnelle — on peut donc s’abstenir d’une étude approfondie de ces schémas ; d’autre part, puisque leur déviance peut tout de même être décrite comme une suite causale, elle peut être empêchée par des mesures ciblées — qui ont, elles, l’avantage d’éviter l’examen approfondi des structures sociales. C’est pour cela que l’on évoque la radicalisation à l’école et non par l’école, ou la radicalisation en prison, et non par la prison.

Le concept de radicalisation arrive par là à dissimuler la contradiction fondamentale d’une forme de pensée qui se refuse à entrevoir la folie comme production sociale et en même temps souhaite la contrôler : en considérant la « djihadisation » comme une maladie (par essence exogène à la structure sociale) pouvant contaminer certains individus éventuellement « prédisposés », on veut lui appliquer un schéma de prédiction et un protocole de contrôle épidémiques — ce qui est évidemment éminemment préférable pour un gouvernement à une analyse beaucoup plus structurelle et à un discours admettant que la sécurité absolue est un leurre. On ira même jusqu’à identifier des « symptômes », comme le site du gouvernement français « stop-djihadisme.gouv.fr » ne manque pas de le faire, listant les « premiers signes » qui « peuvent alerter » les familles des risques de « radicalisation » des enfants : votre fille change de régime alimentaire, de tenue vestimentaire, arrête les activités sportives mixtes ? Méfiez-vous : il faut agir maintenant pour guérir le mal.

Le citoyen normal n’est ni musulman ni rebelle

Plus que ce que la « lutte contre la radicalisation » dit, ce qui mérite d’être soulevé, c’est ce qu’elle ne dit pas. Ou plutôt, ce qu’elle dit en creux. La personne que l’on diagnostique comme déviante ou sur le chemin de la déviance révèle en effet « par l’extérieur » ce que l’on considère comme l’état « normal » du citoyen.

Et le premier constat en la matière, c’est que forcément, le citoyen normal n’est pas musulman. Ou alors, il l’est tellement peu que cela ne se voit pas du tout. Tous les débats sur la lutte contre la radicalisation visent plus ou moins explicitement les « terroristes islamistes » potentiels, dont un facteur de prédisposition serait d’être musulman. C’est parce que l’on a décidé qu’il fallait pouvoir prédire en amont la « déviance terroriste » que l’on a établi cette « prédisposition » comme existante : car quiconque s’intéresse quelque peu aux « cas réels » se rendra compte que le « basculement » n’est évidemment pas forcément le fait d’un « cheminement dans la foi ». Ou plus exactement, que les cas d’illuminations sont bien plus nombreux que les schémas de lente conversion et de plongée progressive vers la « radicalisation religieuse violente ». Cela n’a pourtant rien d’étonnant : nous disposons, de Jeanne d’Arc à Guy Fawkes, de nombre d’exemples célèbres d’illuminations aussi subites que maladives. Mais la volonté de prédire balaie toute analyse circonstanciée et permet au passage de faire sauter les derniers verrous qui restreignaient quelque peu la parole islamophobe dans les manchettes des journaux et dans les propos de certains élus des partis dominants.

Plus encore, le citoyen normal n’est pas immigré ni enfant d’immigré (à moins qu’il donne tous les gages de sa totale assimilation en rejetant complètement ses racines étrangères). On notera à ce sujet que le RAN, le Radicalization Awareness Network de la Commission européenne dépend de la DG Immigration and Home Affairs. Le problème de la radicalisation est en effet systématiquement lié à un ennemi extérieur : c’est parce qu’il y a des puissances qui débauchent, entrainent et arment des personnes résidant « chez nous » que le terrorisme a lieu. L’ennemi intérieur est toujours conçu comme lié à ces ennemis extérieurs. Or rien n’est plus évident que les immigrés, issus de l’extérieur, sont « prédisposés » à entendre l’appel des ennemis de l’extérieur. On évoquera d’ailleurs la figure du barbare pour qualifier le terroriste, renvoyant au passage à la crainte des invasions barbares et à la chute de l’Empire romain : le qualificatif de barbare permet en effet l’unification entre « ennemi interne » et « ennemi externe [6] ».

Le second constat est que le citoyen normal accepte sa position sociale. Le texte de la stratégie de l’Union européenne de 2005 indiquait notamment que les facteurs suivants pouvaient influencer la radicalisation : « l’absence de perspectives économiques et politiques ; des conflits nationaux ou internationaux non résolus ; un enseignement ou une offre culturelle inadaptés et insuffisants pour les jeunes ». Mais il précisait ensuite immédiatement : « au sein de l’Union, la plupart de ces facteurs n’existent pas, mais, dans certaines couches de la population, ils peuvent entrer en jeu, sans compter qu’au sein des communautés musulmanes peuvent aussi se poser des questions d’identité ». Le problème n’est donc pas l’existence des inégalités (même si quelques lignes plus loin, un vœu pieux de réduction des inégalités socioéconomiques est indiqué, sans évidemment que le moindre objectif en la matière ne figure dans le plan d’action), mais le fait que « certaines couches de la population » puissent les trouver problématiques. Le problème des musulmans européens n’est pas l’islamophobie ambiante (pourtant dénoncée même par Huntington), c’est leur identité.

Dans tous les discours portant sur cette question, c’est après avoir formulé ce pseudo-constat que l’on fait alors appel à des notions-rideaux comme le « vivre ensemble » ou « la cohésion sociale [7] » : il ne s’agit pas de réduire les inégalités, mais bien de faire en sorte que ceux qui les subissent acceptent leur situation. Revenons par exemple à la radicalisation à l’école : personne ne pose la question de savoir si les profondes inégalités du système scolaire, la violence de moins en moins symbolique du « tri » qui s’opère par cette institution entre « élèves excellents » issus des milieux favorisés et « élèves médiocres » issus du bas peuple, ne peuvent amener à une profonde détestation de l’institution, c’est-à-dire que s’opère la radicalisation par l’école. Non, on soulignera qu’il faut faire preuve de « pédagogie » pour convaincre l’élève potentiellement « radicalisable » des bienfaits de l’institution scolaire, qui nécessitent du même coup qu’il en accepte les défauts les plus patents.

Démission politique

Il est piquant de remarquer que certains édiles politiques, après avoir mené des campagnes de définancement du système scolaire, après avoir porté des réformes de la sécurité sociale qui ont contribué efficacement à l’augmentation des inégalités en Belgique, plaident aujourd’hui, dans l’objectif explicite d’éviter la « radicalisation », pour des mesures « innovantes » comme le service civil volontaire. Outre que dans les plaidoyers sur ce type de mesures, on ne pose jamais la question de savoir si les plus nantis en ont « quelque chose à faire » du « vivre ensemble », ces sorties ont un aspect profondément navrant : elles démontrent une forme de renoncement politique à priori. Toutes les mesures de « lutte contre la radicalisation » sont pensées comme des modules « add-ons » que l’on va pouvoir greffer sur le système social, politique et économique existant sans jamais le remettre en question. Et nombre d’experts produisent des rapports qui confortent les politiques dans cette solution de facilité.

Or justement, s’il y a un sens profond à l’action politique, c’est de porter un « projet de société », ce que certains nomment l’« idéologie ». L’engagement politique ne prend sens, dans cette perspective, que dans une certaine forme de radicalité, passant par une critique minutieuse et exhaustive des structures sociales. Oui, mais voilà, comme le soulignait déjà la stratégie européenne en 2005, la critique de l’ordre établi, c’est déjà le premier pas de la radicalisation… La lutte contre la radicalisation, en ce qu’elle a pour implication concrète de nier les conflictualités qui structurent nos sociétés, d’imposer une forme de soumission des dominés dans un mécanisme qui tient à la fois de la violence symbolique et de la coercition physique (allant jusqu’au retrait du passeport), en ce qu’elle participe de la croyance en la possibilité d’une société parfaitement sûre et donc complètement dépassionnée, et, enfin, en ce qu’elle ancre la thèse d’une prévisibilité absolue des comportements humains, constitue de fait l’antithèse de l’engagement politique : elle ne peut par là que pousser à la démission politique.

[1Jusqu’à présent et malgré les demandes répétées de l’auteur auprès de divers experts et instances officielles, personne ne s’est avéré en mesure de révéler les critères précis de comptage aboutissant aux chiffres abondamment commentés dans la presse.

[2Cette idée déjà présente dans The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order (Simon & Schuster, 1996) sera ensuite largement développée par Samuel Huttington dans Who are we ? : the challenges to America’s national identity (Simon & Schuster, 2005).

[3Mathieu Rigouste, L’ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine, La Découverte, 2009.

[4Francesco Ragazzi, Vers un « multiculturalisme policier » ? La lutte contre la radicalisation en France, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni, Études du Ceri, n° 206, Sciences-Po, 2014, p. 12 à 15.

[5Daveed Gartenstein-Ross & Laura Grossman, Homegrown Terrorists in the U.S. and U.K. : An Empirical Examination of the Radicalization Process, FDD Press, 2009.

[6Renaud Maes, « Les barbares sont en ville », février 2015.

[7Michael Lebrun, « Modalités de la cohésion sociale en Belgique francophone », TEF-Travail Emploi Formation, n° 9, 2010.

Photo : Carmen Rodriguez